Voir, page 5oo, lu notice sur Mirabeau
se trouvait en concurrence avec ses ardentes passions.
Mirabeau haïssait le despotisme, sous lequel il avait eu à gémir; Mirabeau flattait le peuple, parce qu'il connaissait ses droits ; mais Mirabeau eût vendu la cause de ce dernier à la cour, que ménagent toujours les hommes corrompus qui veulent de l'autorité, et à laquelle il voulait se rendre utile parce qu'il ambitionnait le ministère. S'il eût vécu davantage, il n'eût pu éviter d'être connu, et sa réputation se serait flétrie avant sa mort ; il s'éteint, encore au lit d'honneur, du moins aux yeux du vulgaire, et c'est un coup de sa bonne fortune...
Tous les journalistes se sont emparés de sa mort comme d'un morceau précieux, riche et pathétique, dont chacun tire parti suivant ses talents. Je ne connais que Brissot1 qui ait eu la sagesse d'éviter l'idolâtrie, avec la prudence de ne pas offenser l'opinion. Sans doute, un jour il dira la vérité ; mais on n'est pas mûr pour elle ; ce serait la faire honnir que de se presser de la montrer.
La formation des clubs populaires serait infiniment utile, comme vous le remarquez très bien ; mais il faut être plusieurs pour la tenter ici, et rien n'est si difficile qu'une réunion de personnes pour concourir à un même but. Quelques-uns de nos meilleurs amis, députés et autres, ont tenté de se rapprocher pour augmenter leurs forces ; mais chacun a sa marotte et veut qu'on s'occupe d'elle, sans égard à la marotte d'autrui. Quand est-ce que les hommes seront assez sages pour se tolérer, dans toute la force du terme, et pour viser au bien commun en ménageant l'opinion de chacun sur la manière d'y parvenir?
On va prononcer aujourd'hui sur la grande question de la faculté de tester2; il y a prodigieusement de partialité dans l'Assemblée ; on eût dit l'autre jour, qu'elle n'était composée que d'héritiers universels bien avides et bien insolents ; c'est le dernier retranchement de l'aristocratie.
i. Dans son journal le Patriote français. Ami des Roland, Brissot devait devenir bientôt le chef du parti girondin.
•!. Allusion aux débats qui abou-
tirent à la suppression du droit d'aînesse : on sait que, sous l'ancien régime, le père avait le droit de déshériter, au profil de son fils
aine, tous ses autres entants.
Adieu, donnez-nous de vos nouvelles et n'oubliez pas plus vos amis que votre patrie.
Mardi 21 juin 1791, 10 heures du matin.
Je vous ai écrit hier après midi ; je décacheté ma lettre pour vous dire, au bruit du canon et dans le moment de la plus grande fermentation, que le roi et la reine sont enfuis ! ; on ferme les boutiques, on s'agite de toutes paris. Il est presque impossible que La Fayette ne soit pas complice.
Voilà la guerre déclarée.
Paris, 11 juillet 1791.
On voit ici dix ans en vingt-quatre heures ; les événements et les affections s'entremêlent et se succèdent avec une singulière rapidité ; jamais d'aussi grands intérêts n'avaient occupé les esprits, on s'élève à leur hauteur, l'opinion s'éclaire et se forme au milieu des orages, et prépare enfin le règne de la justice. Les comités2 résolus, comme je crois vous l'avoir marqué, de mettre le roi ho?*s de cause dans l'examen du fait de son évasion 3, et ne cherchant que le moment de faire adopter cette résolution à l'Assemblée, très disposée à l'accueillir, avaient encore lâché, hier aux Jacobins, le vieux royaliste Préfeln, chez qui l'opiniâtreté de préjugés invétérés jointe à un caractère naturellement énergique, produisent une constance et une fermeté qui seraient héroïques si elles étaient employées pour la bonne cause. Il a tenu la tri-
1. Le jour même où Mmo Roland écrivait cette lettre, le roi et la reine étaient arrêtés à Varenncs, non loin de Verdun. — Sont enfuis n'est pas tout à l'ait la même chose que se sont enfuis; cette dernière locution marque une action qui s'est accomplie à un moment pré-
cis; sont enfuis marquent qu'ils sont en état de fuite.
2. Les comités de l'Assemblée constituante, qui évitait, par prudence et dans l'intérêt du roi, de discuter la question en séance publique.