‹ Lettres du XVIIIe siècleChapitre 279 sur 381 · A BUZOT K · texte numérisé non relu

A BUZOT K

L'Abbaye 2, 22 juin 1793

Je suis venue ici, fière et tranquille, formant des vœux et gardant encore quelque espoir pour les défenseurs de la Liberté, lorsque j'ai appris le décret d'arrestation contre les vingt-deux ; je me suis écriée : « Mon pays est perdu ! » — J'ai été dans les plus cruelles angoisses jusqu'à ce que j'aie été assurée de ton évasion ; elles ont été renouvelées par le décret d'accusation qui te concerne ; ils devaient bien cette atrocité à ton courage ! Mais, dès que je t'ai su au Calvados 3, j'ai repris ma tranquillité. Continue, mon ami, tes généreux efforts ; Brutus désespéra trop tôt du salut de Rome aux champs de Philippes ; tant qu'un républicain respire, qu'il a sa liberté, qu'il garde son énergie, il doit, il peut être utile. Le Midi t'offre, dans tous les cas, un refuge; il sera l'asile des gens de bien. C'est là, si les dangers s'accumulent autour de toi, qu'il faut lourner tes regards et porter tes pas ; c'est là que tu devras vivre, car tu pourras y servir tes semblables, y exercer des vertus.

Quant à moi, je saurai attendre paisiblement le retour du règne de la justice, ou subir les derniers excès de la tyrannie, de manière à ce que mon exemple ne soit pas non plus inutile. Si j'ai craint quelque chose, c'est que tu fisses pour moi d'imprudentes tentatives, mon ami ! c'est en sauvant ton pays que tu peux faire mon salut, et je ne voudrais pas mon salut aux dépens de l'autre ; mais j'expirerais satisfaite en te sachantservir efficacement ta patrie. Mort, tourments, douleur ne sont rien pour moi; je puis tout défier; va, je vivrai jusqu'à ma dernière heure sans

) i. Buzol (1760-1798), député de l'Euro à la Convention, où il siégea à côté des Girondins, fut l'un des vingt-deux (ou plutôt des vingt) que la Convention décréta d'accusation dans la séance du 2 juin '793.

2. LAbbaue (voir la note 3 de la page 363). M0" Roland avait été en

fermée dans celte prison le 1e1 juin, veille du décret a'arrestation des vingt-deux.

3. Buzot s'était échappé de Paris, et avait gagné Evreux, puis Caen, dont, avec quelques autres Girondins, il allait essayer de faire un foyer de l'agitation départementale contre la Montagne.

perdre un seul instant dans le trouble d'indignes agitations. Au reste, quelle que soit leur fureur, ils ont encore une sorte de honte ; mon mandat d'arrêt n'est point motivé ; ils m'ont mise au secret verbalement, mais ils n'ont osé écrire les ordres rigoureux qu'ils ont donnés ■de bouche. Je dois à l'humanité de mes gardiens des facilités que je cache pour ne pas les compromettre ; mais les bons procédés lient plus étroitement que des chaînes <le fer, et je pourrais me sauver que je ne le voudrais point pour ne pas perdre l'honnête concierg-e qui emploie tous ses soins à adoucir ma captivité. Beaucoup de personnes sont dans l'erreur à mon sujet et me croient à la Conciergerie l. Le fait est que le lendemain de mon arrivée ici, il est sorti de ce lieu pour être transféré à l'autre une femme de mon nom; j'habite la chambre et le lit qu'elle occupait avant moi ; je l'ai entrevue à son départ. Mon bon Plutarque, dont j'amuse mes loisirs, ne manquerait pas de trouver là des présag-es. C'était Angélique Désilles, femme de Roland de la Fauchaie, sœur de celui qui mourut glorieusement à Nancy2, et qui a péri avanthier sur l'échafaud, à vingt-quatre ans, avec un grand courag-e ; son défenseur officieux 3 est hors de lui-même et jure de l'innocence de cette victime, dont la ligure douce et heureuse annonçait une belle âme. J'ai employé mes premières journées à écrire quelques notes'* qui feront plaisir un jour ; je les ai mises en bonnes mains et je te le ferai savoir, afin que, dans tous les cas, elles ne te demeurent point étrangères. J'ai mon Thompson 5 (il m'est cher à plus d'un titre 6) ; Shaftesbury 7, un diction-

i. Elle y fut transférée le ier novembre, veille de son premier interrogatoire. On savait que ceux qui entraient à la Conciergerie, c'est-à-dire qui comparaissaient devant le tribunal révolutionnaire, n'avaient guère de chance d'en sortir que pour être conduits à l'échafaud.

2. Désilles, ou plutôt Des T — î « s, était un officier de chasseurs qui fut tué à vingt-trois ans, en combattant, sous les ordres de Bouille, contre les gardes suisses révoltés à Nancy (17 octobre 1790).

3. Avocat, non choisi par l'accusée, mais accordé d'office par le tribunal.

4. Les Mémoires, confiés à Bosc et à Champagneux, qui les firent paraître, le premier en 1795, le second, dans une édition plus complète, en 1800.

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