A PARIS
De Paris, le 27 mai 1750.
Les bontés dont Votre Excellence m'a toujours honoré font que je prends la liberté de m'ouvrir à Elle sur une chose qui m'intéresse beaucoup. Je viens d'apprendre que les jésuites sont parvenus à faire défendre, à Vienne, le débit du livre de Y Esprit des Lois 2. Votre Excellence sait que j'ai déjà ici des querelles à soutenir, tant contre les jansénistes que contre les jésuites; voici ce qui y a donné lieu. Au chapitre vi du livre IV de mon livre, j'ai parlé de l'établissement des jésuites au Paraguay3, et j'ai dit que, quelques mauvaises couleurs qu'on ait voulu y donner, leur conduite à cet égard était très louable; et les jansénistes ont trouvé très mauvais que j'aie par là défendu ce qu'ils avaient attaqué, et approuvé la conduite des jésuites; ce qui les a mis de très mauvaise humeur. D'un autre côté, les jésuites ont trouvé que dans cet endroit même je ne parlais pas d'eux avec assez de respect, et que je les accusais de manquer d'humilité. Ainsi j'ai eu le destin de tous les gens modérés, et je me trouve être comme les gens neutres que le grand Cosme de Médicis4 comparait à ceux qui habitent le second étage des maisons, et qui sont incommodés par le bruit d'en haut et par la fumée d'en bas. Aussi, dès que mon ouvrage parut, les jésuites l'attaquèrent dans leur Journal de Trévoux, et les jansénistes en firent de même dans leurs
1. La terre de Stainville étant située dans le Barrois, le seigneur de cette terre était sujet du duc de Lorraine François III, qui, ayant épousé Marie-Thérèse (1786), devint empereur d'Allemagne en 1745. — Le marquis de Stainville était un Choiseul ; mais son oncle maternel Etienne de Stainville l'avait, en mourant (1720) institué son héritier à la condition qu'il prendrait son nom et ses armes. Son fils aîné, Eticnne-F'rançois, comte de Stainrille, reprit le nom de Choiseul, quand Louis XV, qui venait de
l'appeler au ministère, lui conféra le titre de duc (1758). — Voir la notice de la page 472.