A L'ABBÉ LE BLANC
Montbard, le 23 novembre 1753.
J'ai reçu, mon cher ami, voire compliment avec d'autant plus de sensibilité que vous êtes plus en droit de penser que j'avais tort avec vous de ne vous avoir point parlé de mon mariage'-. Je vous remercie donc très sincèrement de cette marque de votre amitié, et je ne puis mieux y répondre qu'en vous avouant tout bonnement le motif de mon silence. Il en était de cette affaire comme de quelques autres, sur lesquelles nous ne pensons pas tout à fait l'un comme l'autre ; vous m'eussiez contredit ou blâmé, et je voulais l'éviter, parce que j'étais décidé et que, quelque cas que je fasse de mes amis, il y a des choses qu'on ne doit pas leur dire ; et de ce nombre sont celles qu'ils désapprouvent, et auxquelles cependant on est déterminé. Au reste, je ne doute nullement, mon cher ami, de la part que vous voulez bien prendre à ma satisfaction, et je serais très fâché que vous eussiez vousmême quelque soupçon sur ma manière de penser. Les mauvais propos ne me feront jamais d'impression, parce que les mauvais propos ne viennent jamais que de mauvaises gens. Mme de Buffon, qui connaît votre ancienne amitié pour moi et qui vous a lu plus d'une fois, me charge de vous faire ses compliments et de vous dire qu'elle aime beaucoup vos lettres. Je compte partir le 15 décembre pour retourner à Paris, où j'espère vous voir souvent et vous renouveler l'assurance de mon attachement.
Buffon.
1. L'(il>b('> Le Blanc (1707-1781) avait connu BulTon, quand ils étaient tous deux élèves au collège des jésuites de Dijon ; il resta tonte sa vie son ami. Il a beaucoup écrit (lettres, tragédies, traductions), sans parvenir, quoiqu'il le désirât vivement, à entrer à l'Académie française.
2. Buffon avait épousé le 21 septembre 1752, une jeune fille noble et pauvre Mlle Marie-Françoise de Saint-Belin. Elle n'avait pas vingt ans, et Buffon en avait quarantecinq. Ce mariage fut fort heureux, quoique plusieurs des amis de Buffon eussent cherché à l'en détourner.