A UN JEUNE HOMME
Qui demandait k s'établir à Montmorency , où Rousseau demeurait alors 2, pour profiter de ses leçons.
Vous ignorez, monsieur, que vous écrivez à un pauvre homme accablé de maux, et, de plus, fort occupé, qui n'est guère en état de vous répondre et qui le serait encore moins d'établir avec vous la société que vous lui proposez. Vous m'honorez en pensant que je pourrais vous être utile, et vous êtes louable du motif qui vous la fait désirer; mais, sur le motif même3, je ne vois rien de moins nécessaire que de venir vous établir à Montmorency. Vous n'avez pas besoin d'aller chercher si loin les principes de la morale : rentrez dans votre cœur, et vous les y trouverez ; et je ne pourrai vous rien dire à ce sujet que ne vous dise encore mieux votre conscience quand vous voudrez la consulter. La vertu, monsieur, n'est pas une science qui s'apprenne avec tant d'appareil. Pour être vertueux, il suffit de vouloir l'être ; et si vous avez bien cette volonté, tout est fait, votre bonheur est décidé. S'il m'appartenait de vous donner des conseils, le premier que je voudrais vous donner serait de ne point vous livrer à ce goût que vous dites avoir pour la vie contemplative, et qui n'est qu'une paresse de l'âme condamnable à tout âge, et surtout au vôtre. L'homme n'est point fait pour méditer, mais pour agir : la vie laborieuse que Dieu nous impose n'a rien que de doux au cœur de l'homme de bien qui s'y livre en vue de remplir son de-
i. Cette lettre était jointe à une lettre plus respectueuse et plus sérieuse adressée à la mère de Mme de Lastic ; mais, sur le conseil de Mœe d'Epinay. Rousseau renonça à envoyer l'une et l'autre.
?.. "Dans la propriété de Montlouis, où un ami, M. Mathas, procureur fiscal du prince de Conti.lui
avait donné asile après son départ de chez Mmc d'Epinay. avec laquelle il venait de se brouiller. C'est là, pendant l'hiver de 1708, qu'il écrivit la Lettre à d'Alembert sur les spectacles.
3. .Sur le motif même, c'est-à-dire d'après la connaissance que j'ai de ce motif.
voir, et la vigueur de la jeunesse ne vous a pas été donnée pour la perdre à d'oisives contemplations. Travaillez donc, monsieur, dans l'état où vous ont placé vos parents et la Providence : voilà le premier précepte de la vertu que vous voulez suivre ; et si le séjour de Paris, joint à l'emploi que vous remplissez, vous paraît d'un trop difficile alliage avec elle, faites mieux, monsieur, retournez dans votre province ; allez vivre dans le sein de votre famille, servez, soignez vos vertueux parents : c'est là que vous remplirez véritablement les soins que la vertu vous impose. Une vie dure est plus facile à supporter en province que la fortune à poursuivre à Paris, surtout quand on sait, comme vous ne l'ignorez pas, que les plus indignes manèges y font plus de fripons gueux que de parvenus. Vous ne devez point vous estimer malheureux de vivre comme fait M. votre père, et il n'y a point de sort que le travail, la vigilance, l'innocence et le contentement de soi ne rendent supportable, quand on s'y soumet en vue de remplir son devoir. Voilà, monsieur, des conseils qui valent tous ceux que vous pourriez venir prendre à Montmorency : peut-être ne seront-ils pas de votre goût, et je crains que vous ne preniez pas le parti de les suivre ; mais je suis sûr que vous vous en repentirez un jour. Je vous souhaite un sort qui ne vous force jamais à vous en souvenir. Je vous prie, monsieurT d'agréer mes salutations très humbles.
Montmorency, le 20 juin 1708.
J'ai dû, monsieur, répondre à votre article Genève : je l'ai fait, et je vous ai même adressé cet écrit. Je suis sensible aux témoignages de votre souvenir, et à l'honneur que j'ai reçu de vous en plus d'une occasion ; mais vous nous donnez un conseil pernicieux, et, si mon père
1. irAlembert, dans l'article Gi> , ce vœu que Rousseau écrivit sa NÈve de l'Encyclopédie, avait ex- Lettre sur les spectacles, dont le primé le vœu que celte ville eût un billet qu'on va lire annonce l'envoi. théàtre. C'est pour protester contrr Sur d'Alembert, voir page ',:*'••
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en avait fait autant, je n'aurais pu ni dû me taire. J'ai tâché d'accorder ce que je vous dois avec ce que je dois à ma patrie; quand il a fallu choisir, j'aurais fait un crime de balancer. Si ma témérité vous offense, vous n'en serez que trop vengé par la faiblesse de l'ouvrage. Vous y chercherez en vain les restes d'un talent qui n'est plus, et qui ne se nourrissait peut-être que de mon mépris pour mes adversaires l. Si je n'avais consulté que ma réputation, j'aurais certainement supprimé cet écrit: mais il n'est pas ici question de ce qui peut vous plaire ou m'honorer : en faisant mon devoir, je serai toujours assez content de moi et assez justifié près de vous.