‹ Lettres du XVIIIe siècleChapitre 302 sur 381 · A M. MOULTOU · texte numérisé non relu

A M. MOULTOU

A Montmorency, le isy janvier 1760.

Si j'ai des torts avec vous, monsieur, je n'ai pas celui de ne les pas sentir et de ne me les pas reprocher. Mon silence est bien plus contre moi que contre vous; car comment répondre à une lettre qui m'honore si fort et où je me reconnais si peu? Je laisserai de votre lettre ce qui ne me convient pas ; je ne vous rendrai point les éloges que vous me donnez; je suppose que vous n'aimeriez pas à les entendre, et je tâcherai de mériter dans la suite que vous en pensiez autant de moi.

Il y a un peu de la faute de M. Favre 3 si je vous ré-

1. Dans ses Confessions (II, x), 1 derniers adieux. Loin de craindre

Rousseau parle ainsi de la Lettre sur les spectacles : « C'est ici le premier de mes écrits où j'aie

la mort, je la voyais approcher avec joie : mais j'avais regret de quitter mes semblables, sans qu'ils

trouvé des charmes dans le travail, sentissent tout ce que je valais. .lu-qu'alorsiD/.scour.s.sur les sciences sans qu'ils sussent combien j'aurais et les arts; Discours sur l'origine de mérite d'être aimé d'eux, s'ils l'inégalité parmi les hommes* l'indi- 1 m'avaient connu davantage. Voilà «nation de la vertu m'avait tenu 1 les secrètes causes du ton singulier lieu d'Apollon: la tendresse et la ! qui règne dans cet ouvrage et qui douceur d'âme m'en tinrent lieu ■ tranche si prodigieusement avec cette fois. » Les injustices donl il celui du précédent. » (Discours sur se croyait l'objet, de la part de l'origine de l'inégalité.) Grimm'et de Mmed'Epinay l'avaient I 2. Pierre Moultou 11730-17S7 . attristé, dit-il, sans l'aigrir. Puis il ; pasteur calviniste à Genève, un ajoute : « A tout cela se mêlait un j des plus sûrs amis de Jeancertain attendrissement sur moi- Jacques.

même qui me sentais mourant et 3. Premier syndic de la répuqui croyais faire au public mes ! blique de Genève.

ponds si tard. Il m'avait promis de me revenir voir, et je m'étais promis, après avoir causé un peu de temps avec lui, de lui remettre une lettre pour vous; je l'ai attendu, et il n'est point revenu. Je l'ai reçu avec simplicité, mais avec joie. Je n'imagine pas qu'une pareille réception puisse rebuter un Genevois et un ami de M. Moultou. Si cela pouvait être, mon intention serait bien mal remplie, et j'en serais véritablement affligé.

M. Favre avait un extrait1 de votre sermon sur le luxe : il me l'a lu, et je l'ai prié de me le prêter pour le copier. M'entendez-vous, monsieur?

Au reste vous êtes le premier, que je sache, qui ait montré que la feinte charité du riche n'est en lui qu'un luxe de plus; il nourrit les pauvres comme des chiens et des chevaux. Le mal est que les chiens et les chevaux servent à ses plaisirs, et qu'à la (in les pauvres l'ennuient ; à la fin, c'est un air de les laisser périr, comme c'en fut un d'abord de les assister.

J'ai peur qu'en montrant l'incompatibilité du luxe et de l'égalité vous n'ayez fait le contraire de ce que vous vouliez : vous ne pouvez ignorer que les partisans du hixe sont tous ennemis de l'égalité. En leur montrant •comment il la détruit, vous ne ferez que le leur faire aimer davantage. Il fallait faire voir, au contraire, que l'opinion tournée en faveur de la richesse et du luxe anéantit l'inégalité des rangs, et que tout crédit gagné par les riches est perdu pour les magistrats 2. Il me semble qu'il y aurait là-dessus un autre sermon bien plus utile à faire, plus profond, plus politique encore, et dans lequel, en faisant votre cour, vous diriez des vérités très importantes et dont tout le monde serait frappé.

Vous me parlez de ce Voltaire ! Pourquoi le nom de ce baladin souille-t-il vos lettres? Le malheureux a perdu

i. Un extrait, dans la langue courante du xvinc siècle, désigne à peu près ce que nous appelons aujourd'hui une analyse critique, un compte rendu.

2. Il veut dire que les lois, et par conséquent ceux qui les portent

ou qui les font exécuter, ont moins de force et de crédit dans un pays où l'amour des richesses, le désir d'en acquérir, l'admiration et la servilité à l-'égard de ceux qui les ont acquises sont les sentiments qui possèdent toutes les âmes.

ma patrie ' ; je le haïrais davantage si je le méprisais moins. Je ne vois dans ses grands talents qu'un opprobre de plus qui le déshonore par l'indigne usage qu'il en fait. Ses talents ne lui servent, ainsi que ses richesses, qu'à nourrir la dépravation de son cœur. 0 Genevois! il vous paye bien de l'asile que vous lui avez donné. Il ne savait plus où aller faire du mal ; vous serez ses dernières victimes. Je ne crois pas que beaucoup d'autres hommes sages soient tentés d'avoir un tel hôte après vous.

Ne nous faisons plus illusion, monsieur ; je me suis trompé dans ma lettre à M. d'Alembert 2 : je ne croyais pas nos progrès si grands, ni nos mœurs si avancées. Nos maux sont désormais sans remède; il ne nous faut plus que des palliatifs, et la comédie en est un 3. Homme de bien, ne perdez pas votre ardente éloquence à nous prêcher l'égalité, vous ne seriez plus entendu. Nous ne sommes encore que des esclaves; apprenez-nous, s'il se peut, à n'être pas des méchants, non ad vetera instituta, quœ jam pridem, corruptis morihus, ludibrio sunt, revocans '*, mais en retardant le progrès du mal par des raisons d'intérêt, qui seules peuvent toucher des hommes corrompus. Adieu, monsieur, je vous embrasse.

P. -S. — J'allais faire partir ma lettre quand M. Favre est entré. J'ai été charmé de voir qu'il n'était pas mécon-

i. Rousseau avait dû être une première fois blessé par la lettre que Voltaire lui avait écrite après avoir lu le Discours sur F inégalité (voir page 76). Depuis il avait luimême combattu dans une lettre adressée à Voltaire lui-même la philosophie que celui-ci avait exposée dans son poème sur le Desastre de Lisbonne, où il nie la Providence divine. La Lettre à d'Alembert sur les spectacles avait achevé de mécontenter Voltaire.

Rousseau y reprochait à l'illustre écrivain, retire dans son château des Délices (voir page 7^, note 11.

de vouloir inspirer le goût du théâtre aux Genevois. C'est le même grief auquel il fait allusion ici avec plus de franchise et d'acrimonie.

2. La Lettre sur les spectacles (voir les notes de la lettre précédente).

3. Et la comédie en est un. Phrase importante et qu'il faut recueillir parce qu'elle fait bien comprendre la vraie pensée de Rousseau. Il eût mieux valu que le théâtre — comme en général les sciences et les arts — ne se développât jamais : heureuses les nations, s'il en est, qui ne le connaissent pas encore ! Ne leur en donnons pas le goût. Mais dans les nations déjà vieilles et corrompues, les sciences et les arts sont, en un sens, des palliatifs de cette corruption, et vouloir les détruire chez elles, ce serait joindre la grossièreté de la barbarie à la corruption des mœurs.

4. Non en ramenant les hommes aux anciennes coutumes, qui sont depuis longtemps, au milieu de la corruption des mœurs, tournées en dérision.

tentde moi. J'ai passé avec lui une demi-journée agréable: nous avons parlé de vous. Il m'a dit que vous méditiez un second sermon sur la même matière; j'en suis fort aise. Bonjour.

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