‹ Lettres du XVIIIe siècleChapitre 305 sur 381 · Il s'agit d'une longue et élo · texte numérisé non relu

Il s'agit d'une longue et élo

dois vous rendre compte de ma conduite à cet égard, et je remplirai ce devoir avec vérité et simplicité.

Cette lettre vous ayant été réellement adressée, n'était point destinée à L'impression. Je la communiquai, sous condition, à trois personnes, à qui les droits de l'amitié ne me permettaient pas de rien refuser de semblable, et à qui les mêmes droits permettaient encore moins d'abuser de leur dépôt, en violant leur promesse. Ces trois personnes sont : Mmc de Chenonceaux, belle-fille de Mme Dupin, Mme la comtesse d'Houdetot, et un Allemand nommé M. Grimm1. Mme de Chenonceaux souhaitait que cette lettre fût imprimée, et me demanda mon consentement pour cela. Je lui dis qu'il dépendait du vôtre. Il vous fut demandé; vous le refusâtes, et il n'en fut plus question.

Cependant M, l'abbé Trublet 2, avec qui je n'ai nulle espèce de liaison, vient de m'écrire, par une attention pleine d'honnêteté, qu'ayant reçu les feuilles d'un journal de M. Formey 3, il y avait lu cette même lettre, avec un avis dans lequel l'éditeur dit, sous la date du 23 octobre 1759, u qu'il l'a trouvée il y a quelques semaines chez les libraires de Berlin, et que, comme c'est une de ces feuilles volantes qui disparaissent bientôt sans retour, il a cru lui devoir donner place dans son journal. »

Voilà, monsieur, tout ce que j'en sais. Il est très sûr que, jusqu'ici, l'on n'avait pas même ouï parler à Paris de cette lettre; il est très sûr que l'exemplaire, soit manuscrit, soit imprimé, tombé dans les mains de M, For-

quente dissertation envoyée, sous forme de lettre, par Rousseau à Voltaire, et dans laquelle le premier s'efforce de réfuter les théories exposée par le second dans son poème sur le Désastre de Lisbonne et de prouver l'existence d'une Providence.

î. Mme Dupin, femme d'un fermier général, qui, célèbre ellemême par son esprit et sa beauté, fut uue des protectrices de Jean- Jacques. Mme d'Houdetot ( 1730i8i3u belle-sœur de Mm0 d'Epinav.

Grimm (1723-1807), né à Ratisbonne, très répandu alors dans

la société française, adressait, sur le mouvement littéraire, une correspondance suivie à plusieurs princes d'Allemagne et à Catherine II :

Rousseau , d'abord son ami , le considérait en ertnemi depuis 1707.

2. Trublet (1697-1770Ï, l'une des victimes de l'esprit de Voltaire, auteur d'Essais de morale et de littérature qui furent estimés des contemporains.

3. Formey (1711-1797), né à Berlin, descendant d'une farnille ue réfugiés français, pasteur et professeur, donna plusieurs ouvrages de critique et de philosophie.

mev, n'a pu lui venir que de vous, ce qui n'est pas vraisemblable, ou d'une des trois personnes que je viens de nommer. Enfin, il est très sûr que les deux dames sont incapables d'une pareille infidélité. Je n'en puis savoir davantag-e de ma retraite : vous avez des correspondances au moyen desquelles il vous serait aisé, si la chose en valait la peine, de remonter à la source et de vérifier le fait.

Dans la même lettre, M. l'abbé Trublet me marque qu'il tient la feuille en réserve et ne la prêtera point sans mon consentement, qu'assurément je ne donnerai pas : mais cet exemplaire peut n'être pas le seul à Paris. Je souhaite, monsieur, que cette lettre n'y soit pas imprimée, et je ferai de mon mieux pour cela; mais si je ne pouvais éviter qu'elle le fût, et qu'instruit à temps je pusse avoir la préférence, alors je n'hésiterais pas à la faire imprimer moi-même. Cela me paraît juste et naturel.

Quant à votre réponse à la même lettre, elle n'a été communiquée à personne et vous pouvez compter qu'elle ne sera point imprimée sans votre aveu, qu'assurément je n'aurai pas l'indiscrétion de vous demander, sachant bien que ce qu'un homme écrit à un autre, il ne l'écrit pas au public; mais si vous en vouliez faire une pour être publiée et me l'adresser, je vous promets de la joindre fidèlement à ma lettre, et de n'y pas répliquer un seul mot.

Je ne vous aime point, monsieur; vous m'avez fait les maux qui pouvaient m'être les plus sensibles, à moi votre disciple et votre enthousiaste. Vous avez perdu Genève l pour le prix de l'asile que vous y avez reçu : vous avez aliéné de moi mes concitoyens pour le prix des applaudissements que je vous ai prodigués parmi eux ; c'est vous qui me rendez le séjour de mon pays insupportable; c'est vous qui me ferez mourir en terre étrangère, privé de toutes les consolations des mourants, et jeté pour tout honneur dans une voirie, tandis que tous les honneurs qu'un homme peut attendre vous accompagneront dans mon pays. Je vous hais enfin, puisque vous l'avez

i. Voir page 3o3, note 1.

voulu; mais je vous hais en homme encore plus digne de vous aimer, si vous l'aviez voulu. De tous les sentiments dont mon cœur était pénétré pour vous, il n'y reste que l'admiration qu'on ne peut refuser à votre beau génie, et l'amour de vos écrits. Si je ne puis honorer en vous que vos talents, ce n'est pas ma faute : je ne manquerai jamais au respect que je leur dois, ni aux procédés que ce respect exige. Adieu, monsieur.

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