‹ Lettres du XVIIIe siècleChapitre 312 sur 381 · LUC DE CLAPIERS, MARQUIS DE · texte numérisé non relu

LUC DE CLAPIERS, MARQUIS DE

VATJVENARGUES

NOTICE

Né en 1715, Vauvenargues est mort dans sa trente-deuxième année : on ne saurait donc s'étonner que son œuvre ne soit pas très abondante, et que la forme même n'en paraisse pas toujours achevée. Mais la fierté mélancolique de son âme, qui se peint dans tous ses écrits, suffit pour le distinguer de tous nos moralistes, comme il se distingue par sa foi religieuse, ou plutôt par son aspiration à la foi, sentiment vivace en lui, encore qu'anxieux et mal assuré, de tous les philosophes de son temps. Nulle vie n'apparaîtra plus noble, et, en un certain sens, plus enviable, quoique très digne de pitié, que celle que nous voyons se dérouler à travers les cent quarante lettres qui nous restent de Vauvenargues. Il y découvre, pour ses amis les plus intimes, tous les trésors de son cœur et toutes les délicatesses de son esprit. Il y revit d'abord les rêves héroïques de son enfance. Puis il est au camp, épris de la gloire guerrière, supportant sans plainte les plus dures épreuves, et d'ailleurs conservant, au milieu de la vie du régiment, une sorte de gravité juvénile avec la curiosité des choses de l'esprit et le goût des analyses délicates. Mais la rigueur de la campagne de Bohême (1742) a achevé de ruiner une santé toujours chétive, sans qu'aucune occasion se soit offerte à Vauvenargues de conquérir enfin cette renommée dont il est avide. Désespérant de servir désormais avec éclat dans l'armée, il sollicite un poste dans la diplomatie, ne l'obtient pas, et s'éteint dans une lente agonie que les soucis d'argent rendent plus douloureuse encore. Quelques-unes des lettres de cette

époque nous le montrent cependant moins occupé de ses maux que de ceux de la patrie. La dernière fois qu'il ait parlé de lui-même, c'est dans un portrait bien célèbre, mais qu'il faut cependant reproduire ici : nulle introduction ne saurait mieux convenir à l'étude des lettres qu'on va lire. « Clazomène a fait l'expérience de toutes les misères humaines. Les maladies l'ont assiégé dès son enfance, et l'ont sevré, dans son printemps, de tous les plaisirs de la jeunesse. Né pour des chagrins plus secrets, il a eu de la hauteur et de l'ambition dans la pauvreté ; il s'est vu, dans ses disgrâces, méconnu de ceux qu'il aimait; l'injure a flétri son courage, et il a été offensé de ceux dont il ne pouvait prendre de vengeance. Ses talents, son travail continuel, son application à bien faire, son attachement à ses amis, n'ont pu fléchir la dureté de sa fortune. Sa sagesse même n'a pu le garantir de commettre des fautes irréparables; il a souffert le mal qu'il ne méritait pas et celui que son imprudence lui a attiré. Quand la fortune a paru se lasser de le poursuivre, quand l'espérance trop lente commençait à flatter sa peine, la mort s'est offerte à sa vue ; elle l'a surpris dans le plus grand désordre de sa fortune : il a eu la douleur amère de ne pas laisser assez de bien pour payer ses dettes, et n'a pu sauver sa vertu de cette tache. Si l'on cherche quelque raison d'une destinée si cruelle, on aura, je crois, de la peine à en trouver. Faut-il demander la raison pourquoi «1rs joueurs très habiles se ruinent au jeu, pendant que d'autres hommes y font leur fortune "? ou pourquoi l'on voit des années qui n'ont ni printemps ni automne, où les fruits de l'année sèchent dans leur fleur? Toutefois, qu'on ne pense pas que Clazomène eût voulu changer sa misère pour la prospérité des hommes faibles : la fortune peut se jouer de la sagesse des gens courageux; mais il ne lui appartient pas de fléchir leur courage l. »

i. Essai sur quelques caractères, 1.

— Les lettres qui suivent sont empruntées au recueil des Œuvres posthumes el Œuvres inédites de

Vauvenargues, publiées par D. L.

Gilbert (Paris, i85y). Il ne nous reste aucun portrait authentique de Vauvenargues.

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