AU MARQUIS DE MIRABEAU K
A Verdun 2. le 22 mars 17A0.
Mon cher Mirabeau, vous me dites mille douceurs sur le séjour qui me convient3; je sens toute l'amitié que vous me témoignez sur cela, j'en suis vivement touché. Je ne sais pas encore où je passerai l'hiver; ce sera à Aix, ou à Metz; je crois que je connais bien les agréments de Paris, mais ils ne sont pas faits pour moi. Vous me parlez de la douceur d'y vivre, avec quelques amis; je ne crois pas d'en 4 avoir là, pas même des connaissances. Je hais le jeu comme la fièvre, et le commerce des femmes comme je n'ose pas dire; celles qui pourraient me toucher ne voudraient seulement pas jeter un regard sur moi. Je ne sais s'il vous souvient de m'avoir vu en compagnie? Je voudrais, quelquefois, avoir un bras de moins, vous comprenez bien pourquoi5. Il faut pourtant bien que je vous dise quelque chose de plaisant, c'est que, dans mes distractions, qui ne sont que trop fréquentes, il m'arrive, parfois, de me représenter à moi-même avec un air de finesse, ou de grandeur, ou de majesté, selon la pensée qui m'occupe; je monte là-dessus l'idée de ma figure, et si, par hasard, je rencontre et regarde un miroir, je suis presque aussi surpris que si je voyais un cyclope, ou un habitant du Tartare ; il me semble que ce n'est pas moi, que je suis dans le corps d'un chien, comme le roi de Babylone0; je crois à la transmigration ; enfin, cela me fait comprendre comment la plupart des sots, qui s'estiment sans pudeur, se croient aussi d'une belle figure, car rien n'est si naturel que de former son image sur le sentiment bizarre dont on se trouve rempli.
1. Compatriote de Vauvenargues, H du même âge que lui, le marquis île Mirabeau Tut le père du grand orateur de la Révolution (voir [g nul ire de la page Soo).
■a. Vauvenargues était en garnison dans celle ville.
:'.. Le marquis de Mirabeau lui avait, dans une lettre du i3 mars", vanté le séjour de Paris.
4. Croire de : tour tombé en désuétude, mais qui n'est pas sans exemple.
5. « Sans doute, dit Gilbert, l'excellent éditeur de Vauvenargues. parce qu'à défaut de beauté, un bras perdu à la guerre, excite au moins l'attention et l'intérêt. »