Epoque de l'échéance d'une ! pondu
Cahen. — Lettres du xviii6 siècle. 24
il suffit de les nommer. Après cela, oserai-je vous dire les idées que j'en ai formées? en voici, du moins, quelques-unes.
Les héros de Corneille disent de grandes choses sans les inspirer ; ceux de Racine les inspirent sans les dire ; les uns parlent, et longuement, afin de se faire connaître ; les autres se font connaître parce qu'ils parlent. Surtout, Corneille paraît ignorer que les hommes se caractérisent souvent davantage par les choses qu'ils ne disent pas que par celles qu'ils disent.
Lorsque Racine veut peindre Acomat, il lui fait dire ces vers :
Quoi ! tu crois, cher Osmin, que ma gloire passée Flatte encor leur valeur, et vit dans leur pensée ? Crois-tu qu'ils me suivraient encore avec plaisir, Et qu'ils reconnaîtraient la voix de leur visir 1?
L'on voit, dans les deux premiers vers, un général disgracié, qui s'attendrit par le souvenir de sa gloire et sur l'attachement des troupes; dans les deux derniers, un rebelle qui médite quelque dessein. Voilà comme il échappe aux hommes de se caractériser, sans aucune intention marquée. On en trouverait un million d'exemples dans Racine, plus sensibles que celui-ci ; c'est là sa manière de peindre. Il est vrai qu'il la quitte un peu, lorsqu'il met dans la bouche du même Acomat :
Et s'il faut que je meure, Mourons : moi, cher Osmin, comme un visir ; et toi, Comme le favori d'un homme tel que moi2.
Ces paroles ne sont peut-être pas d'un grand homme ; mais je les cite, parce qu'elles semblent imitées du style de Corneille; et c'est là ce que j'appelle, en quelque sorte, parler pour se faire connaître, et dire de grandes choses sans les inspirer.
Je sais qu'on 3 a dit de Corneille qu'il s'était attaché à peindre les hommes tels qu'ils devraient être ; il est donc sûr, au moins, qu'il ne les a pas peints tels qu'ils étaient;
i. Bajazeî, acte I, scène i. 3. La Bruyère, Des ouvrages de
9,. Bajasel, acte IV, scène vu. | l'esprit.
je m'en tiens à cet aveu-là. Corneille a cru donner, sans doute, à ses héros un caractère supérieur à celui de la nature ; les peintres n'ont pas eu la même présomption : quand ils ont voulu peindre les esprits célestes, ils ont pris les traits de l'enfance : c'était, néanmoins, un beau champ pour leur imagination * ; mais c'est qu'ils étaient persuadés que l'imagination des hommes, d'ailleurs si féconde en chimères, ne pouvait donner de la vie à ses propres inventions. Si le grand Corneille, monsieur, avait fait encore attention que tous les panégyriques étaient froids, il en aurait trouvé la cause en ce que les orateurs voulaient accommoder les hommes à leurs idées, au lieu de former leurs idées sur les hommes.
Corneille n'avait point de goût, parce que le bon goût n'étant qu'un sentiment vif et fidèle de la belle nature, ceux qui n'ont pas un esprit naturel ne peuvent l'avoir que mauvais ; aussi l'a-t-il fait paraître, non seulement dans ses ouvrages, mais encore dans le choix de ses modèles, ayant préféré les Latins et l'enflure des Espagnols aux divins génies de la Grèce.
Racine n'est pas sans défaut : quel homme en fut jamais exempt? mais qui donna, jamais, au théâtre plus de pompe et de dignité? qui éleva plus haut la parole, et y versa plus de douceur? Quelle facilité, quelle abondance, quelle poésie, quelles images, quel sublime dans Athaliel quel art dans tout ce qu'il a fait ! quels caractères ! El n'est-ce pas une chose admirable qu'il ait su mêler aux passions, et à toute la véhémence et à la naïveté du sentiment, tout l'or de l'imagination? En un mot, il me semble aussi supérieur à Corneille par la poésie et le génie, que par l'esprit, le goût et la délicatesse. Mais l'esprit, principalement, a manqué à Corneille2; et, lorsque
i. Entendez : et pourtant leur imagination pouvait se donner carrière et inventer à sa fantaisie quand il s'agissait dépeindre hmi> une forme corporelle des êtres célestes.
2. La Bruyère (Des ouvrages 'le l'esprit) dit avec plus de raison en parlant de Corneille : « Ce qu'il y a eu en lui de plus êmînent, c'esl
l'esprit, qu'il avait sublime. » C'e>l que, par ce même mot d'esprit, La Bruyère et Vauvenargues entendent des choses différentes, le premier voulant parler de ce que nous appelons génie, le second, de ce que nous appelons jugement. Et il est très vrai qu'il y a souvent dans les préceptes et les longs raisonnements de Corneille bien de la froi-
je compare ses préceptes et ses longs raisonnements aux: froides et pesantes moralités de Rousseau dans ses E pitres, je ne trouve ni plus de pénétration ni plus d'étendue d'esprit à l'un qu'à l'autre.
Cependant, les ouvrages de Corneille sont en possession d'une admiration bien constante, et cela ne me surprend pas. Y a-t-il rien qui se soutienne davantage que la passion des romans? 11 y en a qu'on ne relit guère, j'en conviens ; mais on court tous les ouvrages qui paraissent dans le même genre, et l'on ne s'en rebute point. L'inconstance du public n'est qu'à l'égard des auteurs, mais son goût est constamment faux. Or, la cause de cette contrariété apparente, c'est que les habiles ramènent le jugement du public ; mais ils ne peuvent pas de même corriger son goût, parce que l'âme a ses inclinations indépendantes de ses opinions. Ce qu'elle ne sent pas d'abord, elle ne le sent point par degrés, comme elle fait en jugeant; et voilà ce qui fait que l'on voit des ouvrages que le public critique après les maîtres, qui ne lui plaisent pas moins, parce que le public ne les critique que par réflexion, et les goûte par sentiment.
D'expliquer pourquoi les romans meurent dans un si prompt oubli, et Corneille soutient sa gloire, c'est là l'avantage du théâtre. On y fait revivre les morts; et, comme on se dégoûte bien plus vite de la lecture d'une action que de sa représentation, on voit jouer dix fois sans peine une tragédie très médiocre, qu'on ne pourrait jamais relire1 ; enfin, les gens du métier soutiennent les
deuret beaucoup de vaine enflure.
Ce n'en est pas moins une souveraine injustice d'indiquer même un rapprochement entre les erreurs du plus héroïque de nos poètes, et les banales élégances d un versificateur habile et vide, tel que J.-B. Rousseau. — Sur ce dernier.
voir la note /f de la page n el la note i de la page 12.
1. Assertion aussi contestable «nielle est, dans sa généralité, dénuée d'intérêt. Peut-être eût-il été plus juste d'observer (pie si beaucoup de romans ne sont que invertissants par l'élrangelé des
aventures qui y sont racontées, if n'est point de tragédie de Corneille, même parmi les plus faibles, d'où l'on n'emporte le sentiment plus net de la grandeur d'une àme qui sait commander à ses passions : c'est là sans doute le secret de l'admiration que tant de bons esprits et de nobles cœurs ont ressentie pour Corneille en dépit de toutes les imperfections de son théâtre, et l'on est un peu surpris d'avoir à plaider sa cause contre un homme qui, comme Vauvenargues. semblait si bien fait pour le comprendre.
VAUVENÀRGUES. 425
ouvrages de Corneille, et c'est la plus forte objection. Mais peut-être y en a-t-il plusieurs qui se laissent emporter aux mêmes choses que le peuple ; il n'est pas sans exemple qu'avec de l'esprit on aime les fictions sans vraisemblance, et les choses hors de la nature. D'autres ont assez de modestie pour déférer, au moins, dans le public, à l'autorité du grand nombre et d'un siècle très respectable ; mais il y en a aussi que leur génie dispense de ces égards. J'ose dire, monsieur, que ces derniers ne se doivent qu'à la vérité : c'est à eux d'arrêter le progrès des erreurs. J'ai assez de connaissance, monsieur, de vos ouvrages, pour connaître vos déférences, vos ménagements pour les noms consacrés par la voix publique ; mais voulez-vous, monsieur, faire comme Despréaux, qui a loué, toute sa vie, Voiture, et qui est mort sans avoir la force de se rétracter l ? J'ose croire que le public ne mérite pas ce respect. Je vois que Ton parle partout d'un poète sans enthousiasme2, sans élévation, sans sublime ; d'un homme qui fait des odes par article, comme il disait lui-même de M. de La Motte :i, et qui, n'ayant point de talent que celui de fondre avec quelque force dans ses poésies des images empruntées de divers auteurs découvre partout, ce me semble, son peu d'invention. Si j'osais vous dire, monsieur, à côté de qui le public place un écrivain si médiocre, à qui même il se fait honneur de le préférer quelquefois ! mais il ne faut pas que cette injustice vous surprenne ni vous choque : de mille personnes qui lisent, il n'y en a peut-être pas une qui ne préfère, en secret, l'esprit de M. de Fontenelle au sublime de M. de Meaux, et l'imagination des Lettres persanes à la perfection des Lettres provinciales, où l'on est étonné de voir ce que l'art a de plus profond, avec toute la véhémence et toute la naïveté de la nature. C'est que les choses ne font impression sur les hommes que selon la proportion qu'elles ont avec leur génie; ainsi le vrai, le
i. Boilcau a en effet parlé avec éloge de Voiture (i5o8-i648), dont l'esprit, plein d'affectation, eût dû lui ètre,semble-t-il, assez antipathique.