‹ Lettres du XVIIIe siècleChapitre 335 sur 381 · A. M. D'AFFRY · texte numérisé non relu

A. M. D'AFFRY

Comment vous rendre compte de la soirée d'hier,, mon cher tuteur? en vérité, c'est impossible. Tout ce que je connaissais jusqu'à présent ne m'avait pas donné l'idée du monde que j'ai vu hier. Dites-moi donc, je vous prie, si c'est mon ignorance qui me fait m'étonner de tout ce que je vois, ou si cela est en effet ridicule ? Mais avant de

I. Les lettres qui suivent sont empruntées, la première à l'ouvrage de MM. Perey et Maugras, la Jeunesse de Mme d'Epinaij (Paris. iss:; .

la seconde au recueii des Lettres de

Galiani (voir page 4^7, note î).

2. C'était le tuteur de M1U d'Esclavelles, alors âgée de quinze ans environ, et qui devait, quatre ansplus tard, devenir Mm° d Epinay.

madame d'epinay.

vous peindre tous ces gens-là, écoutez notre arrivée chez Mme de Bellegarde1.

Son carrosse est venu nous prendre à six heures. Ma mère avait une assez belle robe de gourgouran 2 blanc avec un réseau d'or. Mon Dieu, qu'elle avait l'air noble et qu'elle était belle! Moi, j'étais coiffée en grand bonnet, parce que j'ai été obligée de me faire raser la tète après ma maladie. J'aurais désiré, au moins, être mieux coiffée, mais cela ne se pouvait pas. J'avais une petite robe en ras de Sicile3, bleu et blanc, un peu vieille mais assez propre. Quand nous sommes arrivées nous avons trouvé Mme de Bellegarde mise dune manière incroyable. Elle avait un habit troussé de gros velours jaune, garni d'un clinquant 4 d'argent tel que l'on B galonné les habits de poupée. Sa taille paraissait quatre fois plus grosse, elle était coiffée tout en cheveux et avait pour aigrette une grande croix de diamants et une poignée de fleurs comme on en met sur les desserts. Elle était avec cela d'une pâleur à croire qu'elle se trouvait mal, d'un sérieux!... d'un droit!... Il faut l'avoir vue pour en avoir l'idée. Ma tante vint au-devant de nous : « Ah ! mon Dieu! ditelle en me regardant, comme cette petite fille est faite ! » En même temps j'aperçus Charlotte6 et je me mis à éclater de rire. « Mais, ma sœur, continua-t-elle, il ne fallait pas l'amener, si vous n'avez pas de quoi la mettre mieux que cela. »

Enfin elle se rassura sur ma parure en disant que ma convalescence servirait d'excuse et que, d'ailleurs, on ne me regarderait pas beaucoup.

Il n'y avait encore personne d'arrivé. Charlotte jasait comme une pie, et ne disait selon moi que des bêtises. Je vis que j'en jugeais bien, car ma tante lui dit à plus de vingt fois : « Souvenez-vous bien, Charlotte, quand tout

i. Sœur de Mmo d'Esclavelles.

et, par conséquent tante de Louise :

l'un de ses enfants était ce M. de la Live d'Epinay, qui devait, un peu plus tard, épouser sa cousine.

Page 1