AU MAJOR DE M AU VILLON K
Paris, le \ octobre 1787.
Je ne vous parlerai point d'affaires, mon cher et très cher ami. je n'en ai qu'une, c'est de vous répondre et de réaliser avec vous les travaux et les projets de notre amitié philosophique. Je suis si dégoûté de ce pavs 2 et de la plupart des hommes qui l'habitent, si épouvanté pour la chose publique de ce que je vois, de ce que j entrevois, de ce que je prévois ; si convaincu qu'il n'y a de remède que dans l'excès du mal ; si résolu de ne concourir désormais à l'instruction publique que par la discussion des exemples étrangers, que je n'ai rien de mieux à faire que de partir, et je crois que si Fauche3 était ici, je partirais incessamment : car je n'espère pas même la revision ; de mes amis, tant ils sont dispersés, occupés, distraits, évaporés. — Ah! mon cher major, c'est un jeu de mots que cette expression : amitié. On a beaucoup écrit en faveur de la vieillesse ; la jeunesse et l'amour se recommandent seuls. Les poètes antiques et modernes, et en général tous les grands écrivains ont dit de l'amitié des choses admirables. C'est un sentiment que l'homme peint avec complaisance, parce qu'en la peignant et en se montrant capable d'amitié, un homme se rend infiniment estimable à ses propres yeux, et respectable à ceux des autres. C'est peut-être là un des plus heureux détours de l'amour-propre, que de s'aimer dans autrui, sans pouvoir être accusé du plus léger intérêt. Mais il ne faut pas
1. Mauoillon (1743-1794): né en Allemagne d'un père français, officier et professeur à Brunswick. Il fut le collaborateur de Mirabeau, quand celui-ci prépara son ouvrage l)r lu Monarchie prussienne, et traduisit le livre en allemand.
2. Paris, où il était arrivé, rêve" nant d'Allemagne, quelques jours auparavant.