‹ Lettres du XVIIIe siècleChapitre 376 sur 381 · AU MÊME t · texte numérisé non relu

AU MÊME t

Je reçois, mon cher major, votre lettre du 3 mai... Oui, je le crois, mes succès vous ont été un. réconfort et une jouissance. Mais si mes travaux et mes eiïbrts vous étaient connus en détail, comme ils vous le seront quelque jour, ne fût-ce que lorsque paraîtra de moi, l'histoire des états généraux de 1789, quorum pars fui2 \

j. La connaître : avoir lu notion te assemblée « plus rapprochée ilt -^ ]ji >jis principes. •

■2. Cette lettre, qui no porte point de date, a <hï être écrite vers le

milieu de mai 1789, quelque temps après la réunion des états généraux.

3. La citation exacte du mot de Virgile (Enéide. II) quorum pars

MIRABEAU

quand ils vous le seront au moins en masse, par le paquet qui enfin est parti pour vous, ces jours-ci, j'ose dire que A'otre estime redoublera, et que vous direz : Voilà enfin un Français qui est né avec l'âme, la tête et le caractère d'homme public. Si mon attente n'est pas déçue, j'aurai une vraie récompense ; car je ne la trouve que dans un très petit nombre de suffrages; et ce roulis de la faveur publique est trop mobile, trop irréfléchi, trop emporté, pour que l'émotion qui en naît se prolonge assez pour être une vraie jouissance.

Nous sommes ici en pleins états généraux, et cependant les états généraux ne sont point en activité, les ordres privilégiés s'acharnant, contre l'ajournement du roi et le bon sens, à ne pas faire la vérification des pouvoirs en commun l. Ce n'est pas, vous le sentez bien, qu'ils veuillent soutenir de bonne foi que les pouvoirs nationaux puissent être autrement sanctionnés qu'au sein de l'Assemblée nationale : mais leur arrière-pensée est que de déférer sur cela au bon sens et aux principes, c'est préjuger la question de délibérer et d'opiner par tête, qu'ils ne veulent pas perdre sans avoir tout risqué pour la gagner. Les communes2 ont jusqu'ici persisté dans un système d'immobilité qui, par la toute-puissance de la force d'inertie, les rendrait victorieuses de tout et de tous, si elles pouvaient n'en pas dévier. Dans les ordres privilégiés on dit que c'est mon insidieuse et funeste éloquence qui acharne les communes; dans les communes on

magna fui (où j'ai joué un grand rôle) paraissant peu modeste. -Mirabeau tronque ce texte célèbre et en supprime l'épithète.

1. Les états généraux avant été assemblés le 5 mai, le roi' en présence de la difficulté qui s'était élevée relativement à la vérification des pouvoirs, avait ajourné les délibérations jusqu'après l'achèvement de cette opération initiale. Le tiers état soutenait que les pouvoirs des députés devaient être vérifiés par tous les députés en commun.

La noblesse et le clergé au contraire prétendaient que chaque ordre vérifiât séparément les pouvoirs de ses membres. La question était im-

portante : la résoudre suivant le sentiment de^ privilégiés, c'était rester fidèle à l'ancienne organisation des états généraux, à la hiérarchie traditionnelle, et par là même à la séparation très nette des trois ordres; c'était déclarer d'avance que l'Assemblée voterait ses résolutions par ordre et non par tête ; suivre au contraire le sentiment du tiers, c'était reconnaître l'égalité de tous les membres de l'Assemblée et faire préjuger que les votes auraient lieu par tête et non par ordre.

2. Le tiers état, par allusion au nom de la Chambre des représentants du peuple en Angleterre.

dit que, par trop de zèle, je perdrai la chose publique. Là on cabale; ici on intrigue : partout je suis le point de mire de la calomnie et je vais mon chemin. Au reste la noblesse nous a l'ait déclarer qu'elle se regardait comme légalement constituée. Le clergé n'a pas été jusque-là. Chacun de ces ordres joue son rôle et conserve son caractère. L'un tranche, l'autre ruse. De quel côté est la cour? Cela n'est que trop clair! L'homme qui veut régénérer le royaume avec du tabac en poudre, depuis son résultat au conseil1, s'est constamment rapproché des privilégiés, avec lesquels il ne se raccommodera certainement pas 2, tandis qu'une fois les états généraux ouverts, sa puissance était invincible s'il n'eût pas déserté la cause populaire. Quant au maître^ il est tout aux magnats3 et peutêtre est-ce un bien sous un certain rapport. Car, aux dispositions que je vois aux communes, à la toute-puissance du mot roi, il n'est presque pas douteux que nous n'eussions joué le second tome du Danemark '" . — Je ne dis rien de plus : à bon entendeur salut. Quoi qu'il en soit, l'horizon est si nébuleux qu'il y aurait plus que de la témérité à prédire ce qui arrivera. Mais le peu de véritables citoyens et d'hommes éclairés qu'il y a dans la tourbe de l'Assemblée nationale fera bien de gagner le grand procès de la Révolution ou de fuir en Amérique ; car si l'aristocratie judiciaire du moins n'est pas tuée, les vengeances de la féodalité et de la jugerie5 n'auront ni terme ni mesure.

i. Allusion à certains projets financiers de Necker, que Mirabeau n'aimait pas. Necker, qui avail dû quitter le gouvernement eu 1781, y fut rappelé eu août 17SS.

— Le mot résultai ne paraît pas avoir '!'• -eus : il faut sans doute le regarder comme provenant d'une erreur d'écriture ou de transcription, et lire retour ou rentrer.

■2. L'événement donna raison à Mirabeau : le 11 juillet, le roi, cédant aux sollicitations de son entourage, renvoyait Necker. On sail que la prise de la Bastille (V, juillet) l'ut en partie le résultai de cette maladresse, qu'il fallut réparer en rappelant, quelques jours après, le

ministre qu'on venait de disgracier.

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