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Portez-vous bien et aimez-nous

Formule d'adieu fréquente à la fin des lettres latines.

ti. Milord Hervey (1696-1743), que Voltaire avait' connu lors de

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de Porto-Bello l, et sur votre place de garde des sceaux. Vous voilà fixé eu Angleterre ; c'est une raison pour moi d'y voyager encore. Je vous réponds bien que, si certain procès est gagné2, vous verrez arriver à Londres une petite compagnie choisie de newtoniens à qui le pouvoir de votre attraction, et celui de milady Hervey, feront passer la mer. Ne jugez point, je vous prie, de mon Essai sur le siècle de Louis XIV par les deux chapitres imprimés en Hollande avec tant de fautes qui rendent mon ouvrage inintelligible. Si la traduction anglaise est faite sur cette copie informe, le traducteur est digne de faire une version de Y Apocalypse3 ; mais surtout, soyez un peu moins fâché contre moi de ce que j'appelle le siècle dernier le Siècle de Louis XIV. Je sais bien que Louis XIV n'a pas eu l'honneur d'être le maître ni le bienfaiteur d'un Bayle, d'un Newton, d'un Halley, d'un Addison, d'un Dryden4; mais dans le siècle qu'on nomme de Léon X5, ce pape Léon X avait-il tout fait? N'y avait-il pas d'autres princes qui contribuèrent à polir et à éclairer le genre humain? Cependant le nom de Léon X a prévalu, parce qu'il encouragea les arts plus qu'aucun autre. Eh ! quel roi a donc en cela rendu plus de services à l'humanité que Louis XIV? Quel roi a répandu plus de bienfaits, a marqué plus de goût, s'est signalé par de plus beaux établissements? Il n'a pas fait tout ce qu'il pouvait faire, sans doute, parce qu'il était homme ; mais il a fait plus

son séjour à Londres. Il ne garda les sceaux qu'une année. ,

1. Porto-Bello. Port des États- Unis de Colombie dans l'isthme de Panama. Les Anglais s'en emparèrent en 17^0.

2. Un cousin du marquis du Châtelet. le marquis de Trichàteau était mort à Cirey. Sa succession comprenait une principauté entre Trêves et Juliers. Pour s'en défaire.

les époux du Chàtelet, héritiers du défunt, durent engager un long et fatigant procès. L'affaire se plaidait à Bruxelles où Voltaire accompagna ses hôtes.

3. Apocalypse. Livre du Nouveau Testament, où saint Jean l'Evangélistea exposé les révélations que '

Dieu lui fit à Patmos. Le style en est obscur, et les allégories mystérieuses.

4. Bayle, Newton, Dryden (voir page 29', notes 3 et 7, et page 3^. note 2). Halley (1606-1742), célèbre astronome anglais. Addison (1672- 1719) poète, auteur dramatique et journaliste.

5. Jean de Médicis, deuxième fils de Laurent le Magnifique, pape sous le nom de Léon X (i5i3-i52i), fut en effet le contemporain de quelques-uns des plus grands écrivains et des plus grands artish ss de l'Italie: il ne les protégea d'ailleurs pas touségalement : du moins peut-on citer Raphaël au premier rang de ceux qu'il favorisa le plus

qu'aucun autre, parce qu'il était un grand homme : ma plus forte raison pour l'estimer beaucoup, c'est qu'avec des fautes connues il a plus de réputation qu'aucun de ses contemporains ; c'est que, malgré un million d'hommes dont il a privé la France, et qui tous ont été intéressés à le décrier, toute l'Europe l'estime, et le met au rang des plus grands et des meilleurs monarques.

Nommez-moi donc, milord, un souverain qui ait attiré chez lui plus d'étrangers habiles, et qui ait plus encouragé le mérite dans ses sujets. Soixante savants de l'Europe reçurent à la fois des récompenses de lui, étonnés d'en être connus.

« Quoique le roi ne soit pas votre souverain, leur écrivait M. Colbert, il veut être votre bienfaiteur; il m'a commandé de vous envoyer la lettre de change ci-jointe, comme un gage de son estime. » Un Bohémien, un Danois, recevaient de ces lettres datées de Versailles. Guglielmini ' bâtit une maison à Florence des bienfaits de Louis XIV ; il mit le nom de ce roi sur le frontispice ; et vous ne voulez pas qu'il soit à la tête du siècle dont je parle !

Ce qu'il a fait dans son royaume doit servir à jamais d'exemple. Il charge de l'éducation de son fils et de son petit-fils 2 les plus éloquents et les plus savants hommes de l'Europe. Il eut l'attention de placer trois enfants de Pierre Corneille3, deux dans les troupes, et l'autre dans 1 Eglise ; il excita le mérite naissant de Racine, par un présent considérable pour un jeune homme inconnu et sans bien v; et, quand ce génie se fut perfectionné, ces talents, qui souvent sont l'exclusion de la fortune, firent la sienne. Il eut plus que la fortune, il eut la faveur, et quelquefois la familiarité d'un maître dont un regard était un bienfait; il était, en 1688 et 1689, de ces voyages de Marly

i. Guglielmini (1055-1710). célèbre ingénieur bolonais. Mais, au chapitre zxvni du Siècle de Louis XIV, Voltaire raconte du géomètre florenfin Viviani (1622-1703), le trait qu'il rapporte ici de Guglielmini.

-.>.. De son fils et de son petit-fils. Rappelons que Bossuel lui le précepteur du grand dauphin el Fénelon celui du duc de Bourgogne.

3. Trois enfants de Pierre Corneille. Pierre et Charles Corneille, tous deux officiers, et l'abbé d'Aiguesvives.

f{. Il serait plus juste de dire par plusieurs présents : Racine reçut du roi des gratifications importantes en 1660, i663, i664, i665, 11B67, 1668, celle dernière à l'occasion du succès d'Andromaque.

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tant brigués par les courtisans ; il couchait dans la chambre du roi pendant ses maladies, et lui lisait ces chefsd'œuvre d'éloquence et de poésie qui décoraient ce beau règne !.

Cette faveur, accordée avec discernement, est ce qui produit de l'émulation et qui échauffe les grands génies ; c'est beaucoup de faire des fondations, c'est quelque chose de les soutenir ; mais s'en tenir à ces établissements, c'est souvent préparer les mêmes asiles pour l'homme inutile et pour le grand homme; c'est recevoir dans la même ruche l'abeille et le frelon.

Louis XIV songeait à tout ; il protégeait les Académies2, et distinguait ceux qui se signalaient. Il ne prodiguait point ses faveurs à un genre de mérite, à l'exclusion des autres, comme tant de princes qui favorisent, non ce qui est bon, mais ce qui leur plaît; la physique et l'étude de l'antiquité attirèrent son attention. Elle ne se ralentit pas même dans les guerres qu'il soutenait contre l'Europe ; car, en bâtissant trois cents citadelles, en faisant marcher quatre cent mille soldats, il faisait élever l'Observatoire, et tracer une méridienne d'un bout du royaume à l'autre, ouvrage unique dans le monde. Il faisait imprimer dans son palais les traductions des bons auteurs grecs et latins ; il envoyait des géomètres et des physiciens au fond de l'Afrique et de l'Amérique chercher de nouvelles connaissances. Songez, milord, que, sans le voyage et les expériences de ceux qu'il envoya à Cayenne, en 1672, et sans les mesures de M. Picard3, jamais Newton n'eût fait ses découvertes sur l'attraction. Regardez, je vous prie, un Cassini; et un Huygens3, qui renoncent tous deux à leur

i. C'est au Journal de Dangcau que Voltaire emprunte ces renseignements : toutefois Dangeau ne parle que de la lecture des Vies de Plutarque. que Racine, qui couchait dons la chambre du roi, alors malade, lui fit en 1696.

2. Les Académies. Ce fut Colberl qui proposa au roi la création des Académies des inscriptions (i663), des sciences (1666) et d'architec

et de sculpture avait été fondée par Mazarin eu 1648.

3. Picard (1620-1684), astronome français, qui publia, en îfiji. la Mesure de la terre cl contribua à la fondation de l'observatoire deParis.

\. Cassini (1625-1712), professait l'astronomie à Bologne quand Colbert l'appela en France (1669),; où il organisa l'observatoire de Paris.

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