DE L ESPRIT DU XVIIF SIECLE
Le xvine siècle a été l'objet dans ces dernières années des jugements les plus rigoureux : c'est la rançon sans doute de l'admiration peut-être un peu trop exclusive que lui avaient vouée quelques brillants esprits des générations qui nous ont précédés. Les préférences ou les rancunes politiques de certains historiens, à lame d'ailleurs généreuse, se sont trop souvent fait jour, en effet, jusque dans les jugements qu'ils ont portés sur leshommes qui leur semblaient avoir, dansle passé, le mieux représenté ou le plus favorisé l'esprit d'autorité et l'esprit de tradition. Louis XIV et Bossuet étaient les deux personnages de notre histoire politique et littéraire qui avaient le plus à souffrir de cette hostilité rétrospective, tandis qu'on exaltait, sans assez de restrictions, les mérites de Voltaire et des philosophes du xvme siècle. — Nous sentions tous qu'il y avait à ces jugements bien de la partialité, et que, par exemple, ce n'était pas louer Bossuet comme il convenait que de vanter seulement la splendeur de ses périodes et la propriété de ses expressions en affectant de dédaigner ou de condamner en lui le théoricien et le penseur.
La réaction que nous souhaitions s'est produite, justifiée dans son principe, excessive dans les conclusions qu'elle en a tirées. Car voici que, dans leur désir d'en finir avec les lieux communs d'un libéralisme trop peu équitable, des écrivains, dont il faut respecter le talent et le caractère en combattant leurs sentiments, manquent à leur tour à l'équité. On ne se contente plus, par exemple, de protester avec beaucoup de raison que Bossuet n'est pas le docteur de l'intolérance : le reproche dont
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on défend l'auteur de l'Oraison funèbre de Michel Le Tellier, on prétend le rejeter sur Fauteur même du Traité de la Tolérance. Que n 'a-t-on pas contesté à Voltaire? la sincérité, le désintéressement, l'originalité, l'esprit même! Un auteur de notre temps, consulté par un journaliste sur quelque point d'histoire ou de littérature, commençait sa réponse en ces termes: « Si Voltaire avait eu de l'esprit... » — Les reproches d'ailleurs qu'on adresse à Voltaire, on les adresse à tout le siècle de Voltaire. Ce siècle n'est point français, a-t-on dit; dédaigneux des traditions nationales, impuissant dans l'art et dans la poésie, il a prétendu naïvement réformer l'humanité à la mesure d'un rationalisme outrecuidant et superficiel : la Révolution, qui est le fruit de ses efforts, est ainsi viciée dans son origine ; elle a fait un trou dans notre histoire, et nous souffrons encore du déchirement.
Ainsi c'est jusque dans ses conséquences, et peut-être à cause de ces conséquences, qu'on cherche à déprécier aujourd'hui l'œuvre de Voltaire et de ses contemporains, comme on a voulu rabaisser jadis, avec Bossuet, l'esprit tout entier du xvne siècle. C'est répondre à un excès par un excès. A poursuivre une telle controverse, où sera le profit et pour la justice et pour la gloire de la France ? — Quant à nous, nous avons dit ailleurs1 notre admiration pour Bossuet et pour son temps : il nous sera permis ici de définir, s'il es! possible, avec exactitude l'esprit du xvme siècle.
Un premier point, d'abord, sur lequel partisans et adversaires s'accordent aisément, c'est que, dans leurs caractères les plus généraux, les deux siècles ne sont pas seulement différents : ils s'opposent l'un à l'autre. Tout, au xvne siècle, concourt à fortifier l'esprit d'autorité qui a triomphé partout, dans la politique, dans la théologie, dans les lettres ; tout, au xvme siècle, conspire à l'affaiblir et à le ruiner. Et qu'on n';iille pas dès maintenant en inférer que le xvme siècle innove et brise toute tradition. Il serait peut-être plus juste de dire qu'il renouvelle, en les opposant à un système qui a touché son apogée, des traditions oubliées. « Ce qui est nouveau en France, a-t-on dit jadis, ce n'est pas la liberté, c'est le despotisme. » Et tandis que certains historiens, en effet, nous montrent dans la constitution de la monarchie absolue, telle que Louis XIV l'a comprise, le résultat des
]. Voyez nôtre édition des Oraisons funèbres de Bossuet (Paris, i884).
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efforts intimes de la nation, aspirant depuis ses origines à l'unité du gouvernement, d'autres ont fait sentir qu'au contraire les prétentions croissantes de l'autorité royale avaient modifié et fini par transformer une constitution qui, dans le principe, laissait tant de jeu à divers pouvoirs capables de modérer ses excès. — Ce qu'on avance de la politique française,, on peut le dire encore de la pensée française.
Le xvne siècle ne continue pas le xvie : son plus puissant effort est, au contraire, pour interrompre le progrès du torrent déchaîné par l'ardeur indocile de l'âge delà Réforme et de la Ligue. — Au xvme siècle, les flots ont fini par tourner l'obstacle et par poursuivre leur cours.
Mais pourquoi ne parler que du xvie siècle, s'il s'agit ici de l'éternelle résistance du sens propre à l'autorité? Cet invincible instinct, l'intérêt particulier ou la violence extérieure peuvent conspirer avec les mœurs publiques pour l'assoupir ou l'étouffer : la racine en subsiste toujours. Peu importent les prétextes sous lesquels, Louis XIV vivant, s'est dissimulé l'esprit de libre examen, les noms dont il s'est couvert : défenseurs des modernes contre les anciens, protestants, jansénistes, grands seigneurs de l'école des Retz, des Fénelon, des Saint-Simon, tous ces hommes de parti, qu'ils en aient ou non conscience, se réclament de lui, attestent ses droits jusque sous le joug d'un gouvernement despotique.
Quand Louis XIV ne fut plus, à plus forte raison des sentiments, longtemps mais à peine contenus, durent-ils éclater. Mais, de même que le xvnc siècle ne s'était pas tout entier courbé sous l'autorité du roi, de l'Eglise ou de doctrines consacrées par un assentiment presque universel, de même, par une sorte de compensation, l'instinct de la liberté, au xvine, ne reprenait pas entièrement ni tout d'un coup possession de ces âmes façonnées aux mœurs de la monarchie absolue. C'est ainsi par exemple que les plus hardis des novateurs peuvent n'être point du tout hostiles à la conservation de l'ordre politique de la France.
Laissons de côté Jean-Jacques, en raison de son étrangeté, avec les disciples nombreux, mais obscurs, que ses ouvrages lui recruteront dans la petite bourgeoisie ; nous ne verrons guère, parmi les hommes célèbres, que Diderot, qui, citoyen dévoué d'ailleurs à son pays et à son roi, paraisse être resté à peu près indifférent aux avantages qu'assure toujours à un homme d'un tel renom le respect affiché des lois et des conventions sociales. D'Alembert, en dépit de sa fière
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honnêteté et de son amour pour l'indépendance, se soumet plus docilement que son ami au pouvoir qui l'opprime, proleste plus volontiers de son zèle pour des croyances dont son cœur est pourtant détaché.
Quant à Voltaire, de vingt ans plus âgé queux, et qu'ils reconnaissent comme leur chef et comme leur patriarche, que poursuit-il? La destruction de Tordre social? La ruine « du trône et de l'autel »? Nullement. Il doit trop lui-même à l'ordre établi ; il sait trop ce que les monarchies assurent d'avantages aux écrivains qui les illustrent. Il n'est pas jusqu'à la religion dont il ne se promette de bons offices. « Si Dieu n'existait pas, dit-il dans un vers célèbre, il faudrait l'inventer. » Aussi lui élève-t-il un temple sur ses domaines. Mais ce qu'il veut, c'est le divorce de l'autorité civile et de la religion, et l'on ne se tromperait guère en résumant ainsi ses pensées à ce sujet : « Quand les rois se sont soumis à Rome, l'intolérance en a profité pour répandre le sang de leurs sujets ; quand ils lui ont résisté, Rome a suscité contre eux des factions fanatiques. Le triomphe de la philosophie délivrerait les souverains du souci de cette odieuse alternative, en laissant subsister l'utile croyance à l'existence de Dieu, et toutes les forces de l'État ne seraient plus dès lors employées qu'au développement des beauxarts ou des arts utiles, des lettres et des sciences. » Louis XIV, celui de tous les rois du monde qui, par ses conquêtes, son administration, et la protection surtout qu'il accordait aux grands hommes, a porté son pays au plus haut point de gloire, qui s'est le plus appliqué à y effacer partout les vestiges de la barbarie, Louis XIV reste décidément le héros de Voltaire, et serait à ses yeux le modèle accompli du souverain, s'il ne s'était pas borné à résister aux prétentions du pape, et s'il avait relégué la religion au rang que le philosophe lui-même lui assigne dédaigneusement dans son Siècle de Louis XIV.
Voilà, sans doute, des opinions assez complexes, et qui supposent l'union de sentiments que l'expérience et la logique nous conduiraient plutôt à regarder comme opposés <-ulre eux et contradictoires: l'amour de la monarchie, la confiance dans l'efficacité bienfaisante du pouvoir des rois, et, d'autre part, la défiance et l'hostilité déclarée à l'égard de la seule autorité qui soit capable de fournir à toutes les autres un inébranlable fondement, de celle à laquelle on ne touche jamais sans danger pour l'ordre social, et particulièrement pour les monarchies.
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Mais, d'un autre côté, ceux qui ont le plus d'intérêt à ce que rien ne soit changé dans l'organisation politique de la France, ne peuvent s'empêcher d'être gagnés, séduits par les doctrines des philosophes ; et plus d'une fois les âmes restent suspendues, incertaines et débiles, entre des croyances auxquelles elles ne se laissent plus retenir et des doctrines dont elles n'attendent que de funestes efTets. Tel est, par exemple, l'état d'une Du DefTand. La foi n'a plus d'empire sur son cœur et, sans doute, elle trouve à laconversation d'un Voltaire bien du charme, comme à ses lettres et à ses ouvrages; mais d'amitié pour l'homme, elle n'en sent point ; elle se défie surtout de sa séquelle, déplorant par avance les ravages que ces hommes de rien vont semer par leurs dangereuses leçons, et quand les amis des philosophes les plus modérés et les plus généreux arriveront au pouvoir, un Malesherbes, un Turgot, elle n'aura pour eux que des paroles d'insulte et de dérision.
Certes, lorsque l'on compare cette société, où les âmes apparaissent non seulement diverses entre elles, mais dépourvues d'unité, de consistance, à ce xvnc siècle, où la parole d'un Bossuet, toujours d'accord avec elle-même, était assurée d'éveiller dans presque tous les cœurs français un écho sympathique en célébrant la gloire de Dieu et la gloire du roi, serviteur de Dieu, le contraste est saisissant. Mais l'esprit qui puise ses forces dans la certitude, s'il a sans doute quelque chose de plus fort et de plus imposant, mérite-t-il plus d'affection et plus d'estime que celui qui cherche et qu'on désespère quelque temps de voir se fixer?
N'instituons pas ici de parallèle importun, et qui tourne au désavantage ou du xvne, ou du xvnie siècle. Cherchons seulement ce que la France semble avoir perdu, ce qu'elle paraît avoir acquis à l'école des « philosophes. »
Or, en dépit de ce que ce nom consacré pourrait faire préjuger, deux grandes pertes s'accusent tout d'abord: la morale individuelle se relâche ; — l'esprit devient moins apte à la spéculation métaphysique.
Si l'on peut constituer une morale indépendante de tout dogme religieux, c'est une question qui, à l'heure présente, reste encore à débattre ; mais cette question, il importait beaucoup aux philosophes de la tenir pour résolue et de montrer que la vie humaine peut s'ordonner par des raisons purement humaines, et, comme nous disons, tout expérimen-
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taies : car, à l'exception de Rousseau et de ses disciples, les philosophes du xvme siècle, plus ou moins hardis dans l'expression de leur pensée, sont tous conquis au système qui ne reconnaît à l'activité humaine d'autre mobile que le plaisir ou l'intérêt, d'autre borne que le sentiment de l'utilité sociale. Et certes, on sait assez qu'en partant de tels principes, un Bentham, un Stuart Mill surtout, ont pu s'élever jusqu'à la conception d'une règle morale austère et généreuse : encore la théorie de Stuart Mill elle-même est-elle loin d'être inattaquable. Mais c'est sous sa forme la plus superficielle que les Français, comme avides de montrer que leur morale ne devait plus rien à la révélation, acceptèrent alors une doctrine <pie les adeptes de la philosophie positive devaient plus tard ennoblir en l'approfondissant. Or, si l'obligation se réduit au discernement de notre véritable intérêt, s'il n'est d'autre sanction que celle par lesquelles les lois écrites punissent les crimes et les délits, toute action devient légitime, ou peu s'en faut, que le plaisir commande, que les lois ne répriment pas ou n'atteindront pas, et qui ne compromet pas l'intérêt social, ou qui ne le compromet que très peu, dans une mesure tout à fait insensible. De là cette déplorable facilité de mœurs qui fait tache dans la vie de quelques-uns des plus grands écrivains du xvme siècle, et dont l'insolente apologie s'étale dans les ouvrages des moins discrets. — C'est un premier dommage. Il en faut déplorer un second.
Les philosophes du xvme siècle ne se sont pas seulement défiés des religions, mais de tout système qui, dépassant les limites des phénomènes sensibles, assigne au monde une cause et une raison d'être. Le cartésianisme leur est à peine moins suspect que le christianisme. On a dit qu'ils s'étaient montrés ingrats à l'égard de Descartes, leur vrai père, ajoute-l-on, selon l'esprit. Le reproche n'est qu'à moitié fondé. En un sens, il est vrai, on peut dire que tous ceux qui, en France, se réclament du droit de la raison à chercher par elle-même la vérité, se rattachent à Des- < nies, mais seulement parce que Descartes a été le premier chez nous à rappeler le vrai caractère de toute philosophie qui prétend à une existence indépendante et ne se réduit pas au rôle de « servante de la théologie. » Descartes est le père de tous les rationalistes français, si l'on entend par là désigner, d'une manière générale, ceux qui pensent que l'homme ne doit consentir qu'aux vérités avouées par sa raison. Mais dès lors, tous les philosophes, en tant que philo-
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sophes, sauf les mystiques et les purs sceptiques, s'il en est sont des rationalistes. Les hommes du xvme siècle — hors Rousseau, que nous mettons toujours à part avec ses disciples — sont donc, si l'on veut, des rationalistes, mais, plus précisément, ce sont, pour nous servir d'un mot consacré, quoique mal fait ou perfide, des sensualistes1. Ils se rattachent à une école qui se confond si peu avec celle de Descartes, qu'elle en est tout l'opposé. Aussi bien, cette opposition est-elle éternelle dans l'histoire de la philosophie. Dès qu'il s'est trouvé des hommes qui ont voulu savoir, savoir par euxmêmes, sans se contenter de ce que la tradition leur enseignait sur la constitution du monde, les uns ont dû s'en tenir à ce que leur apprenaient l'expérience et les sens, désespérant de pouvoir rien connaître des choses, en dehors de l'impression qu'elles produisent sur nous ; les autres, avides de comprendre, c'est-à-dire, en fin de compte, de trouver l'un sous le divers, ont cherché à s'élever, par delà les apparences transitoires, jusqu'à l'être réel, qui se dérobe à l'expérience, mais que la raison, en s'abandonnant aux lois qui la constituent, conçoit, pour ainsi dire, nécessairement. C'est précisément la différence qui distingue l'entreprise de l'Anglais Bacon et celle de notre Descartes. Toutes les deux sont inspirées par un même désir : substituer la science véritable aux « idoles » de la tradition. Mais tandis que Descartes, par les seules forces du raisonnement, se saisissant d'abord dans sa propre essence, s'élève tout d'un coup, de ce premier degré, jusqu'à l'essence de Dieu, jusqu'à la cause première, Bacon, ouvrant les yeux sur le monde qui l'entoure, ne prétend qu'à s'avancer lentement, d'observation en observation, d'expérience en expérience, et n'espère que du temps l'achèvement de cette science qui s'ébauche si péniblement, mais, à son gré, si sûrement2. L'un part comme d'un fondement solide, pour édifier sa métaphysique ou son ontologie, de ces idées qu'il appelle innées, et qui sont à ses yeux comme la forme constitutive de notre esprit. Les
1. Nom donné par Cousin à ceux qui croient, avec Locke et Con- (lillac, que nos sensations sont l'unique origine de nos connaissances.
2. Cela soit dit d'ailleurs sans porter atteinte non seulement à la gloire scientifique de Descartes.
considéré comme un mathématicien
dont l'esprit et la méthode semblent recevoir, de nos jours, des progrés mêmes de la physique, un lustre nouveau, mais à ses mérites d'observateur et d'expérimentateur:
il était, dit un historien de la philosophie (Weber), savant anatomiste et physiologiste, autant qu'on pouvait l'être de son temps.
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disciples de l'autre se refuseront de croire à l'existence de quoi que ce soit d'inné ; ils chercheront dans notre expérience l'unique source de nos connaissances, et réduiront toute la psychologie à l'étude du mécanisme de l'entendement qui conçoit les idées, puis les combine et les met en œuvre.
Or, c'est à cette seconde école, nullement à la première, que se rattachent les philosophes français du xvme siècle. Descartes, Malebranche, Spinoza, Leibnitz, tous les hommes à système sont pour eux des visionnaires ou des sophistes. Le nom de Locke, au contraire, cet ingénieux psychologue, leur parait, peu s'en faut, le plus grand de l'histoire de la philosophie moderne.
Cette erreur de jugement devait entraîner au moins deux conséquences fâcheuses. D'abord, ce n'est pas impunément que l'esprit se désintéresse, quand même elles ne devraient jamais atteindre leur objet, de ces recherches qui ne développent pas seulement sa souplesse et sa subtilité, mais qui donnent à la pensée comme une certaine habitude de la gravité et de la profondeur, qui l'exercent à pénétrer les choses jusque dans leurs dessous complexes et dans leurs intimes contradictions. — Puis, qu'est-ce que l'étude de la métaphysique? Ce n'est pas seulement « l'aspiration éternelle de la raison humaine vers la connaissance de l'inconnu, » comme le dit Claude Bernard, mais vers l'unité, vers cette unité dont notre esprit ne peut se passer, parce qu'elle est à la fois l'être et la raison d'être. A mesure que les analyses des disciples de Locke, et de Condillac au xvmc siècle, de Stuart Mill et de Taine au xixe, deviennent plus exactes, à mesure aussi que la science expérimentale multiplie et disperse ses efforts, l'unité de notre esprit et l'unité du monde, la personne et l'être nous échappent davantage. C'est une perle à laquelle nous ne saurions nous résigner l.
Mais si ce n'est pas sans dommage, ce n'est pas non plus
1. La littérature même ne semble- reprocher le plus à ces ouvrages t-elle pas s'être ressentie des dé- de grande étendue, qui d'ailleurs fiances excessives de nos philosophes font tant d'honneur au xvui' siècle, à l'égard des systèmes? Sans parler l'Esprit des lois, l'Histoire naturelle, du défaut de gravité, qui est le mal ! n'est-ce pas précisément de mande toul le siècle, et qui se trahit, j quer de celle unité dont l'étude de pour un observateur sévère, jusque j la métaphysique entretient le goût <l.-ir:s les gentillesses ou dans les ' et le sentiment? — Et du Voltaire élégances recherchées du style d'un ' même, combien connaissons-nous Montesquieu et d'un Buffon, ce que I d'ouvrages dont on puisse dire nous sommes aujourd'hui tentés de ! qu'ils sont « composés » ?
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sans profit que les hommes de ce temps renoncent aux spéculations métaphysiques. L'esprit, désormais, ne veut plus avouer comme connaissances acquises que les notions parfaitement éclaircies. On est curieux de faits bien établis dans Tordre physique, et l'on prétend apporter la même netteté à l'élude des sciences sociales, qui commencent à naître. C'est ainsi, par exemple, qu'on arrive et très tôt — il semble que ce soit une pensée très précise dans l'esprit de Voltaire dès son retour d'Angleterre — à concevoir l'État *, d'une manière toute positive, comme une association d'intérêts. Tout ce qui sert cette association, tout ce qui la fortifie, tout ce qui l'enrichit doit être protégé, favorisé, encouragé. De tous les États, le mieux administré c'est celui dont la constitution est telle que le plus grand nombre de ses membres ait intérêt à sa conservation et que nulle force n'y soit perdue. On voit quelles conséquences se déduisent de la théorie. N'envisageons ici que les plus générales, les conséquences morales, pour ainsi dire, sans nous occuper de celles qui sont plus proprement économiques ou politiques: c'est d'abord la disparition du préjugé qui avilit l'exercice des arts utiles, du commerce et de l'agriculture. Voltaire, dédaignant d'avance les sottes railleries qui ne lui furent pas épargnées à cette occasion, dédie sa tragédie de Zaïre à M. Falkener « marchand anglais » ; il se fera lui-même, dans la dernière partie de sa vie, industriel et cultivateur; de grands seigneurs tiendront à honneur de passer pour bons agronomes, et ce n'est pas un événement plus indifférent dans l'histoire des mœurs que dans celle des lettres que le succès de pièces telles que la Partie de chasse de Henri IV et le Philosophe sans le savoir.
D'autre part, la nouvelle notion de l'Etat laisse en dehors d'elle-même tout ce qui est sans rapport avec les intérêts dont l'État est le lien et la sauvegarde. Dès lors on ne peut pas dire seulement que la liberté de conscience est
i. L'£7a/. disons-nous, et non la nation ou la pairie. La conception fie l'Etat, n'intéresse que la raison : c'est un cadre, c'est un système de règles auquel nous nous soumettons volontairement dans notre intérêt et dans l'intérêt de la pairie. Mais la patrie elle-même , c'est notre naissance qui nous fait ses enfants, et, comme nous tirons d'elle toute notre substance, nous lui sommes attachés par des liens
multiples avant que la raison nous démontre que c'est en effet pour nous un devoir de l'aimer et tle la servir. L'idée de patrie est donc fort complexe : le xvni" siècle, avec sa rigueur rationnelle, n'a guère réussi à l'analyser. On comparera utilement, pour en juger, l'article Patrie du Dictionnaire philosophique de Voltaire à la belle et célèbre conférence de Renan : « Qu'est-ce qu'une nation ? »