‹ Lettres du XVIIIe siècleChapitre 5 sur 381 · XVI II INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XVI II INTRODUCTION

assurée dans l'État : elle n'y fait même pas question. A la Bourse de Londres * le quaker et l'anglican, le chrétien et le juif travaillent également à l'accroissement de leur fortune ei de la fortune de l'Angleterre : à la fin de la journée, les affaires finies, ils redeviennent différents les uns des autres par leurs mœurs et par leurs croyances ; mais par la force de l'habitude, des occupations communes, du commerce quotidien, ils sont pénétrés de ce sentiment que, par delà les différences qui les séparent, ils sont tous également des hommes et que, de cette identité foncière, résultent des obligations réciproques.

Ainsi se trouve tout d'abord introduite dans la philosophie du xvme siècle cette notion de la tolérance, qu'une autre considération fortifie encore. L'expérience de tous les jours, en effet, et l'histoire des systèmes montrent assez à l'homme combien faible est sa raison, combien lente dans ses progrès, combien éloignée de comprendre jamais, comme dit Pascal, « la fin des choses et leur principe. » Dès lors, comment un homme se croirait-il le droit de forcer un autre homme à quitter une opinion douteuse pour en professer une autre qui ne le serait pas moins? Car — c'est un point sur lequel il n'est pas superflu d'insister — cette faiblesse de la raison que les sectateurs de Pyrrhon, et, chez les modernes, de Montaigne, de Pascal, de Iluet, ont pris tant de plaisir à exagérer, nul n'en a plus et mieux parlé que ces philosophes du xvme siècle qu'on accuse volontiers de l'avoir méconnue.

La raison, que le ciel nous a donnée pour nous conduire, n'est qu'une lueur, pensent-ils, et c'est pas à pas que l'humanité s'avance vers la connaissance de la vérité. Mais il est vrai que ce progrès est incessant, indéfini ; et d'ailleurs, quand le terme ne devrait jamais être atteint, de quel autre secours, en attendant, pourrions-nous nous réclamer pour régler notre vie et pour ordonner la société des hommes ?

C'est ici qu'intcrvicn lune objection célèbre. L'Anglais Burke, dans ses Réflexions sur la Révolution française, Joseph de Maistre dans son Essai sur les principes générateurs des constitutions politiques, Taine enfin, dans ses Origines de la France contemporaine, l'ont tour à tour développée avec éclat : la politique, disent-ils, n'est pas une science où la raison seule " déeide en maîtresse »; il n'en va pas d'une nation comme

i. Voltaire, Lettres philosophiques, vi.

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d'une figure de géométrie, qu'un effort de l'esprit crée en un moment, ou d'un échiquier sur lequel le joueur fait mouvoir des pièces insensibles. C'est à travers les siècles qu'elle s'est constituée, organisée ; et son développement est le résultat, non d'une convention rationnelle, mais d'une suite infinie de circonstances multiples; les événements de l'histoire, inextricable écheveau aux yeux du logicien, forment cependant une trame solide et continue que le temps déroule et que les hommes ourdissent, sans bien connaître leur œuvre, sous l'impulsion de leurs bonnes et de leurs mauvaises passions. Interrompre tout d'un coup ce travail des siècles pour reconstituer une nation de toutes pièces, c'est à peu près comme si l'on s'avisait de séparer de ses racines un arbre irrégulier, mais vigoureux dans sa croissance, pour en rectifier plus aisément le tronc suivant les lois de la géométrie. Il y a sans doute beaucoup de force dans cette objection qui vise la Révolution elle-même en même temps que les hommes qui l'ont préparée ; et, s'il y faut revenir encore, avouons de nouveau que les philosophes du xvine siècle n'étaient guère préparés à concevoir, ainsi que nous le faisons volontiers aujourd'hui, la nation comme une sorte d'organisme vivant, et non pas seulement comme un être de raison. N'allons pas croire cependant qu'ils méconnaissent autant qu'on le dit la puissance de la tradition et l'heureuse fortune d'un pays tel que l'Angleterre, qui a vu la liberté se développer chez elle par un progrès spontané et continu. Mais, en France, à quelle tradition se rattacher? Des divers pouvoirs politiques qui, en s'unissant ou en se combattant, s'étaient exercés sur le sol de notre pays, féodalité, parlements, états généraux, royauté, ce dernier seul était resté debout, asservissant ou détruisant les autres. Cette royauté, nul n'en peut contester l'incomparable grandeur : à mesure qu'elle est devenue plus forte, la France a été plus unie et plus puissante. Mais cette politique si bien suivie, et qui n'a d'ailleurs cessé de s'inspirer de certaines vues théoriques, quand elle eut atteint son idéal et que Louis XIV en eut montré pendant plus d'un demi-siècle la magnifique réalisation, que pouvait-on encore en attendre ? qu'elle se maintint ? Nous savons que c'était impossible : trop de forces opprimées devaient, à la mort du grand roi, se réveiller et profiter ou de l'inertie ou de la faiblesse et de l'insuffisance de ses successeurs. L'édifice du gouvernement personnel ébranlé de toutes parts, sur quelle force traditionnelle le

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libéralisme naissant devait-il donc s'appuyer? Sur les débris d'une féodalité qui avait perdu toute raison d'être, et dont les membres, pour la plupart, n'avaient eux-mêmes plus conservé la notion des devoirs qui justifiaient jadis leurs privilèges? Sur les parlements, insuffisant levier, que les rois ont brisé chaque fois qu'il a paru menacer les bases de leur autorité? Sur les états généraux dont, depuis un siècle et demi, la monarchie avait volontairementlaissé s'éteindre le souvenir? Certes on ne peut mettre en doute ni la perspicacité ni l'érudition politique de Mirabeau. Nul, on l'avouera, n'a mieux distingué la spéculation de la pratique; nul ne s'est plus défié des théoriciens et des déclarations de principes. Ce véritable homme d'État cependant, et qui vivait au milieu des événements, n'eut, au moment de la convocation des états généraux de 1789, qu'une seule crainte: ce n'est pas qu'on oubliât les traditions de notre ancienne histoire, c'est qu'on cherchât au contraire à les renouer, et que, profitant de la similitude des noms, le roi, après cent soixante-quinze ans écoulés, et quand tant de changements s'étaient produits dans les mœurs et dans l'esprit de la nation, prétendît se reporter, pour constituer la nouvelle assemblée et pour en fixer les attributions, aux règles qu'on avait suivies lors de la convocation des états généraux de 1614.

Ne nous faisons donc point si facilement, par amour du p.u-adoxe, les complices des détracteurs de la Révolution, et convenons que l'orgueil des hommes du xvme siècle, un peu trop naïvement étalé peut-être, n'était pas injustifiable, lorsque, fiers des progrès qu'ils voyaient la science accomplir sous leurs yeux, et saluant d'avance l'avènement de la liberté politique et de la liberté de penser, ils se vantaient, comme d'un grand titre de gloire, de vivre au « siècle de la raison. »

Car ils ont joint l'enthousiasme à l'activité. Bien différents des philosophes du paganisme, qui ne promettaient le bonheur qu'au sage, à l'initié, c'est au bonheur de l'humanité tout entière, qu'en cherchant à affranchir l'individu, ceux du xviiic siècle ont pensé travailler. Et voilà comment, pour le dire en passant, ce libéralisme rationnel, né au sein d'une société chrétienne, au moment même qu'il croit s'écarter le plus du christianisme, montre qu'il est tout pénétré de sa bienfaisante influence.

La foi de nos philosophes dans les progrès illimités de la science ne les enflammait pas moins que leur amour pour les

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hommes. Aussi aurait-on le droit de s'étonner que cette glorieuse époque n'eût pas produit son poète, si nous ne savions que le temps de combattre n'est pas celui de chanter : si vieux que soit Homère, les exploits qu'il célèbre sont plus anciens que ses épopées. Mais les événements de la fin du xvme siècle ne laissèrent pas le temps de naître au poème qui devait célébrer les victoires de sa philosophie. Déjà pourtant la poésie nouvelle s'était révélée dans quelques-uns des plus beaux vers de Voltaire, dans ceux, par exemple, de son Epître sur la philosophie de Newton. C'est le modèle dont se serait inspiré, dans son Hermès, le grand poète qui se proposait d'être notre Lucrèce, après avoir tenté d'être le Pindare de notre liberté naissante.

Le sentiment de l'art n'a pas plus manqué que celui de la poésie aux hommes de cette époque. Certes ils ont jugé trop souvent en littérateurs de la musique et des arts du dessin. Avides de précision et de clarté, ils ont en général mis audessus des autres les œuvres dont le sujet peut facilement s'exprimer, se traduire en paroles, et si, par surcroît, ces paroles offrent un sens moral et philosophique, le but le plus élevé que l'artiste se puisse proposer leur paraît atteint. Mais qu'on y prenne garde, si l'œuvre de Greuze procède en grande partie de cette théorie — encore ne peut-on nier qu'elle ne fasse quelque honneur à l'art français, — l'œuvre de David, après celle de Vien, son maître, n'en procède pas moins; Ton n'en peut surtout nier l'influence sur l'illustre compositeur allemand qui, en venant mettre son génie au service de nos exigences, assura le triomphe universel et définitif du goût français dans la tragédie lyrique. Il est permis de ne pas approuver les principes sur lesquels se fonde la critique de Diderot dans ses Salons : on ne peut nier que ces études d'un écrivain sur les œuvres des peintres n'aient fait entrer pour la première fois chez nous la critique d'art dans la conversation des honnêtes gens, en la maintenant également éloignée des généralités de la rhétorique et de la précision technique des traités spéciaux. Il faut bien également reconnaître que l'histoire de l'art dans notre pays n'a pas enregistré le souvenir d'une lutte, ne disons pas seulement plus vive, mais plus intéressante par les principes qui y étaient engagés, que celle d'où Gluck est sorti victorieux.

N'exagérons rien cependant : ce n'est assurément pas entre 1715 et 1*89 que la France a produit ses plus grands poètes et

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ses plus grands artistes; c'est sans doute que le sentiment, le génie, l'inexplicable, tout ce qui résiste aux analyses de la raison, tient trop de place dans l'art et dans la poésie. Aussi est-ce par ailleurs qu'il faut relever décidément la gloire, à son tour incomparable, de cette grande époque.

L'esprit scientifique et la liberté sont les deux ressorts qui mettent en mouvement le monde moderne. C'est l'honneur commun des hommes du xvme siècle de l'avoir pressenti et d'avoir, par leurs efforts, aidé la société nouvelle à naitre et à se connaître. Leur seul tort fut peut-être de ne pas voir <[ue les promesses de la science ne suffiraient jamais à calmer les anxiétés de notre âme et que la liberté, qui affranchit les hommes, mais qui les isole, peut devenir, si nul sentiment généreux n'en tempère l'instinct, féconde pour le mal autant que pour le bien. La psychologie de Pascal, s'ils ne l'avaient méprisée, les eût préservés de leurs erreurs : elle leur aurait appris la puissance, dans l'âme des individus comme dans celle des nations, de ces « raisons que la raison ne connaît pas. »

Mais quels novateurs surent jamais renfermer leurs théories dans de justes limites? C'est au temps, à l'expérience, de corriger d'inévitables excès, qui ne diminuent point le prix des vérités conquises et des progrès accomplis.

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