‹ Lettres du XVIIIe siècleChapitre 49 sur 381 · Le duc de Duras · texte numérisé non relu

Le duc de Duras

je venais de recevoir une lettre1 d'un philosophe plein d'esprit, qui d'ailleurs était capitaine au régiment du Roi. Il devina aussitôt M. de Yauvenargues. Il serait en effet fort difficile, monsieur, qu'il y eût deux personnes capables d'écrire une telle lettre ; et, depuis que j'entends raisonner sur le goût, je n'ai rien vu de si fin et de si approfondi que ce que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Il n'y avait pas quatre hommes dans le siècle passé qui osassent s'avouer à eux-mêmes que Corneille n'était souvent qu'un déclamateur ; vous sentez, monsieur, et vous exprimez cette vérité en homme quia des idées bien justes et bien lumineuses. Je ne m'étonne point qu'un esprit aussi sage et aussi fin donne la préférence à l'art de Racine, à cette sagesse toujours éloquente, toujours maîtresse du cœur, qui ne lui fait dire que ce qu'il faut, et de la manière dont il le faut ; mais, en même temps, je suis persuadé que ce même goût, qui vous a fait sentir si bien la supériorité de l'art de Racine, vous fait admirer le génie de Corneille, qui a créé la tragédie dans un siècle barbare. Les inventeurs ont le premier rang, à juste titre, dans la mémoire des hommes. Newton en savait assurément plus qu'Archimède ; cependant les E quipondérants d'Archimède ~ seront à jamais un ouvrage admirable. La belle scène d'Horace et de Curiace3, les deux charmantes scènes du CYc/4, une grande partie de Cinna, le rôle de Sévère, presque tout celui de Pauline3, la moitié du dernier acte de Rodogune, se soutiendraient à côté d'Athalie, quand même ces morceaux seraient faits aujourd'hui. De quel œil devons-nous donc les regarder quand nous songeons au temps où Corneille a écrit! J'ai toujours dit : In domo patris mei mansiones multœ sunt6. Molière ne m'a point empêché d'estimer le Glorieux1 de M. Destouches;

maréchal de France, qui fui membre de l'Académie française (177Ô).

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