A MADAME DENIS i
A Potsdam 2, le 28 octobre 1700.
Je ne sais pas pourquoi le roi me prive de la place d'historiographe de France3, et qu'il daigne me conserver le brevet de son gentilhomme ordinaire : c'est précisément parce que je suisen pays étranger que je suis plus propre à être historien ; j'aurais moins l'air de la flatterie ; la liberté dont je jouis donnerait plus de poids à la vérité. Ma chère enfant, pour écrire l'histoire de son pays, il faut être hors de son pays.
Me voilà donc à présent à deux maîtres. Celui qui a dit qu'on ne peut servir deux maîtres à la fois avait assurément bien raison; aussi pour ne point le contredire, je n'en sers aucun. Je vous jure que je m'enfuirais s'il me fallait remplir les fonctions de chambellan4 comme dans les autres cours. Ma fonction est de ne rien faire. Je jouis de mon loisir. Je donne une heure par jour au roi de Prusse pour arrondir un peu ses ouvrages de prose et de vers; je suis son grammairien, et point son chambellan. Le reste du jour est à moi, etla soirée finit par un souper agréable. Il arrivera qu'en dépit des titres dont je ne fais nul cas, je n'exercerai pas du tout la chambellanie, et que j'écrirai l'histoire.
J'ai apporté ici heureusement tous mes extraits sur Louis XIV. Je ferai venir de Leipzig les livres dont
1. Mme Denis. Fille de la sœur de Voltaire, M"' Mignot. Mme Denis, veuve depuis 17'/,, passa dès lors presque toute sa vie auprès de son oncle. Toutefois elle n'avail pas voulu le suivre mi Prusse.
■'. Potsdam. Ville du Brandeboug ;i '.\o kilomètres S. -O. de Berlin, rési-
dence royale que Frédéric II fil embellir à grands frais.
3. Le roi me prive de la place d'historiographe : à la suite du départ pour Berlin.
/4. Chambellan. Frédéric lui avait donné la charge de chambellan avec une pension de 20000 livres.
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j'aurai besoin, et je finirai ici ce Siècle de Louis XIV, que peut-être je n'aurais jamais fini à Paris. Les pierres dont j'élevais ce monument, à l'honneur de ma patrie, auraient servi à m'écraser. Un mot hardi eût paru une licence effrénée; on aurait interprété les choses les plus nnocentes avec cette charité qui empoisonne tout. Voyez ce qui est arrivé à Duclos1, après son Histoire de Louis XL S'il est mon successeur en historiographerie, comme on le dit, je lui conseille de n'écrire que quand il fera, comme moi, un petit voyage hors de France.
Je corrige à présent la seconde édition que le roi de Prusse va faire de YHistoire de son pays. Un auteur comme celui-là peut dire ce qu'il veut sans sortir de sa patrie. Il use de ce droit dans toute son étendue. Figurezvous que, pour avoir l'air plus impartial, il tombe sur son grand-père2 de toutes ses forces. J'ai rabattu les coups tant que j'ai pu. J'aime un peu ce grand-père, parce qu'il était magnifique et qu'il a laissé de beaux monuments. J'ai eu bien de la peine à faire adoucir les termes dans lesquels le petit-fils reproche à son aïeul la vanité de s'être fait roi ; c'est une vanité dont ses descendants retirent des avantages solides, et le titre n'en est point du tout désagréable. Enfin je lui ai dit : « C'est votre grand-père, ce n'est pas le mien, faites-en tout ce que vous voudrez ; » et je me suis réduit à éplucher des phrases. Tout cela amuse et rend la journée pleine ; mais, ma chère enfant, ces journées se passent loin de vous. Je ne vous écris jamais sans regrets, sans remords, et sans amertume.
i. Duclos (\-jo\-\---2). secrétaire perpétuel de l'Académie française depuis 1755, renommé pour son franc-parlcr et sou esprit caus-
ouvrage, Considérations sur les mœurs de ce siècle.
2. Son grand-père. Il s'agit «le l'électeur de Brandebourg (i657-
tique. Il se lit connaître d'abord I 171:!). Frédéric III, devenu roi de
par une Histoire de Louis XI.
exacte et impartiale, mais dans laquelle on put signaler trop d'épigrammes. Nommé historiographe après le départ de Voltaire pour
Prusse sous le nom de Frédéric Ier. L'empereur Léopold. pour le récompenser de son intervention dans la guerre conlre les Turc-, avait érigé en 1701 le duché de
Berlin.il publia en 1701 son meilleur , Prusse en royaume