A M. DE MONCRIF
A Monrion, 27 mars 1757.
Mon cher confrère, j'ai été enchanté de votre souvenir, et affligé de la bienséance qui empêche le maître du château2 d'écrire un petit mot ; mais je conçois qu'il aura été excédé de la multitude des lettres inutiles et embarrassantes auxquelles on n'a que des choses vagues à répondre. Il est toujours bon qu'il sache qu'il y a deux espèces de Suisses3 qui l'aiment de tout leur cœur. Tavernier f, qui avait acheté la terre d'Aubonne 5, à quelques lieues de mon ermitage, interrogé par Louis XIV pourquoi il avait
confié à l'amiral Byng le commandement d'une Hotte destinée à protéger l'île deMinorque. Byng arriva trop tard pour empêcher le débarquement des Français et il fut battu le 20 mai 1716 par La Galissonnière. Ce fut une cruelle humiliation pour les Anglais qui affectaient de dédaigner la marine française. L'amiral Byng paya de sa tète la honte que là défaite de Port- Mahon faisail rejaillir sur la marine anglaise. Il fut condamné à Portsmouth et arquebuse le î', mars 1 7~>7- — Le 20 décembre i~~>,:.. Voltaire ayant appris le terrible sort qui menaçai! I'amiral,avaitas maréchal de Richelieu qu'un tcmoignage venu fie lui en faveur de • infortuné marin pourrait beaucoup pour sou salut. Richelieu envoya, peu de jours après, à Voltaire, la lettre que celui-ci avail sollicitée :
i! y protestait que ia conduite de Byng était « celle d'un habile marin
et digne d'être admirée avec justice. » C'est cette lettre que Voltaire fit parvenir à l'amiral avec le billet qu'on vient de lire.
1. Moncrif (1687-1770). membre de l'Académie française, auteur de poésies légères, "de quelques œuvres dramatiques et d'un livre bizarre. Histoire des chais.
2. Moncrif. qui devait à la protection du comte d'Argenson la place de secrétaire de la surintendance des postes, témoigna de son attachement à ce ministre quand il fut disgracié (février 17Ô7'. en allant d smeurer quelque temps avec lui dans son château des Ormes.