‹ Lettres du XVIIIe siècleChapitre 82 sur 381 · A M. GEORGE KEATE i · texte numérisé non relu

A M. GEORGE KEATE i

Aux Délices, 16 avril 1760.

Ce n'est pas, monsieur, parce que vous m'écrivez en anglais que je me borne à vous répondre en français ; c'est parce que je ne peux écrire, et que je suis obligé de dicter. Je n'ai point vu encore votre compatriote qui devait m'apporter votre poème sur Rome ancienne et moderne2.

Soyez sûr que de tous les voyageurs ce gentilhomme est celui que je désire le plus de voir. J'attends avec bien de l'impatience le contraste de Rome la grande et de Home la sainte, de la Rome des Titus et des Trajan et de celle des papes et des cardinaux, du Gapitole où triompha Paul-Emile et du Capitole où des Récollets disent la messe. Vous faites bien de l'honneur à Genève*; elle ne vaut ni Rome l'ancienne, ni celle d'aujourd'hui; il s'en faut beaucoup qu'on soit à Genève aussi libre qu'en Angleterre '* : c'est un couvent assez ennuyeux dans lequel il y a des gens de beaucoup d'esprit. Je n'ai choisi ma retraite dans les environs de ce petit pays que pour me consoler de ne pouvoir vivre à Londres. Je ne veux point me brouiller avec vous pour Shakespeare 3 ; je conviens avec vous que la nature avait fait beaucoup pour lui; elle lui donna tous ses diamants, mais son siècle ne permit pas qu'ils fussent polis. Que m'importe qu'un auteur tragique ait du génie, si aucune de ses pièces ne peut être représentée en aucun pays du monde?

1. George Keate (1729-1797), poète anglais, qui avait habite quelque temps Genève, et resta dès lors en correspondance avec Voltaire.

2. Ce poème, qui venait de pareil re, fut bien accueilli et commença la réputation de son auteur.

;{. "Keate méditait un Tableau abrégé de l'histoire ancienne, du gouvernement actuel et des lois de la république de Genève qui parut l'année suivante, dédié à Voltaire.

\. Voltaire avait eu à se plaindre de l'intolérance des Genevois (voir

page 12^, note 3). lulée Ferney.

5. Dans une lettre du 16 janvier précédent, qui est écrite en anglais, Voltaire disait à Keate : « Quoique je n'aime pas les monstrueuses irrégularités de Shakespeare, je ne laisse pas d'admirer les traits de génie qui brillent dans ses créations. » Keate protesta sans doute contre la première partie de ce ju gement, et c'est à cette réponse que Voltaire fait ici allusion. En 1769 Keate devait encore soutenir le parti de Shakespeare dans une épître adressée à Voltaire et inti-

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Cimabue* avait du génie pour la peinture, mais ses tableaux ne valent rien. Lulli2 avait un très grand génie pour la musique; mais personne en Europe ne chante ses airs, excepté nous3, encore commençons-nous à nous en dégoûter. Les jardins d'Alcinoùs l étaient fort beaux dans leur temps ; aujourd'hui ils composeraient à peine le jardin d'un bon fermier.

Personne ne sait pins que moi les beaux endroits qui se trouvent, par-ci par-là, dans Shakespeare ; mais je vous dirai avec Pope 5 que ce n'est pas un nez et un menton qui font un beau visage, et qu'il faut un assemblage régulier. Si Addison avait pu mettre un peu plus de chaleur dans son Caton G, il eût été mon homme. Vous avez encore un Thomson7 qui ne fait pas mal les vers; mais son génie était à la glace. Otway8 était plus chaud; mais on voit un homme qui prend Shakespeare pour son modèle, et qui n'en approche point ; je ne saurais souffrir le mélange du tragique et du bouffon : cela me paraît un monstre. D'ailleurs, je ne vous donne pas mon avis comme bon, mais comme mien; je vous expose mon goût comme Dieu me l'a donné ; nous sommes tous à table, chacun mange et boit ce qu'il lui plaît ; je ne me querellerai pas avec mon voisin, s'il aime mieux le bœuf,, et moi le mouton...

Adieu, monsieur, je vous ennuie, mais je vous aime de tout mon cœur.

Your for ever.

i. Cimabùe (i24o-i3o2), célèbre

peintre italien, dont les procédés j)araissent tout à fait archaïques, mais qui passa, à son époque, pour nu novateur hardi, et fut le véritable fondateur de l'école florentine.

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