A M. LE COMTE D'ARGENTAL
19 mai 1759.
C'est aujourd'hui, mon cher ange, le 19 de mai, et c'est le 22 d'avril qu'un vieux fou commença une tragédie 1 finie hier. Vous sentez bien, mon divin ange, qu'elle est finie et qu'elle n'est pas faite, et que nos maçons, mes bœufs, mes moutons, et les loups nommés fermiers généraux2, contre lesquels je combats, et deux ou trois procès3 qui m'amusent, et des correspondances nécessaires, ne me permettront pas de vous envoyer mon griffonnage, l'ordinaire prochain. Mon cher ange, je vous avais bien dit que la liberté et l'honneur rendus à la scène française4 échauffaient ma vieille cervelle. Ce que vous verrez ne ressemble à rien, et peut-être ne vaut rien. Mme Denis et moi, nous avons pleuré ; mais nous sommes trop proches parents de la pièce et il ne faut pas croire à nos larmes. Il faut faire pleurer mes anges, et leur faire battre des ailes. Vous aurez sur le théâtre des drapeaux portés en triomphe, des armes suspendues à des colonnes, des processions de
1. Tancrède, tragédie dédiée à réclamations des fermiers géné- Mme de Pompadour, et représen- raux, chargés, comme on le sait, du li'" le 3 septembre 1760 avec grand recouvrement de l'impôt. succès. 3. Procès. Avec le curé de Moëns,
:>.. Fermiers généraux. Voltaire entre autres, à propos de la dîme avait acquis au mois de février 1769 que ce dernier exigeait des habila terre de Ferney; deux mois tants de Ferney. auparavant il avait loué le domaine /;. Rendus à la scène française. Suide Tourne^ au président de van t le vœu de Voltaire, un grand Brosses. Grâce à M" de Pompa- seigneur, le comte de Lauraguais, dour il obtinl pour ces seigneuries | avait l'ait supprimer les bancs qui des brevets du roi qui les exemp- I obstruaient la scène du Théâtre
taieni de ions impôts et taxes.
Tant qu'il n'eul pas le brevet il fut obligé de lutter contre les
Français (23 avril 1709), en donnant pour cela trente mille francs aux sociétaires.
VOLTAIRE
guerriers, une pauvre fille excessivement tendre et résolue et encore plus malheureuse, le plus grand des hommes et le plus infortuné, un père au désespoir. Le cinquième acte commence par un Te Deum, et finit par un De profundis.
Il n'y a eu jamais sur aucun théâtre aucun personnage dans le goût de ceux que j'introduis, et cependant ils existent dans l'histoire, et leurs mœurs sont peintes avec vérité. Voilà mon énigme; n'en devinez pas le mot, et, si vous le devinez, gardez-moi le secret le plus inviolable. Conspirons, mais ne nous décelons pas ; donnons la pièce incognito. Jouissons une fois de ce plaisir; il est très amusant, et d'ailleurs je crois le secret nécessaire. La mesure des vers1 est aussi neuve au théâtre que le sujet. Mme Denis n'en a point été choquée; au quatrième vers, elle s'y est accoutumée. Elle a trouvé ce g-enre plus naturel que l'ancien, et quelquefois plus convenable au pathétique. Il met le comédien plus à son aise, j'entends le bon comédien. Avec tout cela, nous pouvons être siffles, et il faut tâcher de ne l'être pas sous mon nom.
Gardez-vous bien d'être aussi empressés de faire voir mon monstre que je l'ai été à le former. Silence, anges, ou point de pièce...
Nota hene que, dans notre petite drôlerie, nous n'avons ni rois, ni reines, ni princes, ni princesses, ni même de (jouverneurde toute la province2, comme dit Pierre Corneille: et c'est encore un agrément.
Voyez, ô anges, quel pouvoir vous avez sur un Suisse!
Je viens de lire Titus*. C'est un tour que vous m'avez joué pour me punir d'avance de l'ennui que je vous causerai ; et, pour vous punir, je vous adresse ma réponse au petit Métastase'. Il ne m'a pas donné son adresse; prenez-vous-en à vous, si j'en use si librement.