‹ Lettres du XVIIIe siècleChapitre 89 sur 381 · A M. DU MOLARD · texte numérisé non relu

A M. DU MOLARD

A Ferney, i5 janvier 1761.

Mon cher ami, nous ne montrons encore que le français à Cornélie2; si vous étiez ici, vous lui apprendriez le grec. Nous ne cessons, jusqu'à présent, de remercier M. Titon et M. Le Brun de nous avoir procuré le trésor que nous possédons. Le cœur paraît excellent, et nous avons tout sujet d'espérer que, si nous n'en faisons pas une savante, elle deviendra une personne très aimable, qui aura toutes vertus, les grâces et le naturel qui font Je charme de la société.

Ce qui me plaît surtout en elle, c'est son attachement pour son père, sa reconnaissance pour M. Titon, pour M. Le Brun, et pour toutes les personnes dont elle doit se souvenir. Elle a été un peu malade. Vous pouvez juger si \[mc Dems en a pris soin ; elle est très bien servie ; on lui

1. Du Molard (1709-1772), littérateur et philologue, protégé de Voltaire. La lettre que. nous citons est la seule qui lui soit adressée.

2. Cornélie, nom que Voltaire donne, par allusion au nom de l'illustre auteur du Cid et au principal personnage de la tragédie de Pompée, à M: .Marie Corneille.

arrière-petite-fille d'un oncle du grand poète. On l'avait crue d'abord arrière-petite-fille du poète lui-même. Ecouchard Le

Brun (1720-1807) avant appris par un article de Titon du Tillet (1077- 1762), qu'elle vivait misérablement, composa une ode, assez médiocre d'ailleurs, pour la recommandera Voltaire. Du Molard lui écrivit, de son côté, pour lui recommander également la jeune fille. Voltaire l'accueillit chez lui, entreprit sa fameuse édition de Corneille pour lui constituer une dot avec l'argent qu'elle rapporterait et la maria très honorablement.

a assigné une femme de chambre qui est enchantée d'être auprès d'elle ; elle est aimée de tous les domestiques; chacun se dispute l'honneur de faire ses petites volontés et assurément ses volontés ne sont pas difficiles. Nous avons cessé nos lectures depuis qu'un rhume violent l'a réduite au régime et à la cessation de tout travail. Elle commence à être mieux. Nous allons reprendre nos leçons d'orthographe. Le premier soin doit être de lui faire parler sa langue avec simplicité et avec noblesse. Nous la faisons écrire tous les jours : elle m'envoie un petit billet, et je le corrige : elle me rend compte de ses lectures : il n'est pas encore temps de lui donner des maîtres ; elle n'en a point d'autres que ma nièce et moi. Nous ne lui laissons passer ni mauvais termes ni prononciations vicieuses; l'usage amène tout. Nous n'oublions pas les petits ouvrages de la main. Il y a des heures pour la lecture, des heures pour les tapisseries de petit point. Je vous rends un compte exact de tout. Je ne dois point omettre que je la conduis moi-même à la messe de paroisse. Nous devons l'exemple, et nous le donnons. Je crois que M. Titon et M. Le Brun ne dédaigneront point ces petits détails, et qu'ils verront avec plaisir que leurs soins n'ont pas été infructueux. Je souhaite à M. Titon ce qu'on lui a sans doute tant souhaité l, les années du mari de l'Aurore. Dites, je vous prie, à M. Le Brun , que personne ne lui est plus obligé que moi. On dit que son Ode a encore un nouveau mérite auprès du public par les impertinences de ce malheureux Fréron 2. Il est pourtant bien honteux qu'on laisse aboyer ce chien. Il me semble qu'en bonne police on devrait étouffer ceux qui sont attaqués de la rage.

Je vous embrasse de tout mon cœur.

i. En raison d'un calembour facile : le mari de l'Aurore s'appelait Titon. L'Aurore avait demandé pour lui l'immortalité, mais non la jeunesse éternelle : aussi parvint-il à une vieillesse très avancée, jusqu'au momenl où il fut changé en ' igale. Titon du Tillel avait quatrevingt-trois ans.

2. Le journaliste Fréron (1718- 177*)), celui de tous les adversaires de Voltaire dont les attaques l'irritèrent le plus, avait publié dans l'Année littéraire, un article où il raillait, non sans malice, le grand éclat qu'on faisait de l'acte généreux du philosophe (voir encore la note 2 de la page io4).

V0LTA1RK.

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