‹ Lettres du XVIIIe siècleChapitre 94 sur 381 · A M. ÉLIE DE BEAUMONT · texte numérisé non relu

A M. ÉLIE DE BEAUMONT

Aux Délices, ce 11 juin 1762.

Je vous adresse, monsieur, la plus infortunée de toutes les femmes 2, qui demande la chose la plus juste. Mandezmoi je vous prie, sur-le-champ, quelles mesures on peut prendre; je me chargerai de la reconnaissance : je suis trop heureux de l'exercer envers un talent aussi beau qu'est le vôtre. Ce procès3, d'ailleurs si étrange et si capital, peut vous faire un honneur infini ; et l'honneur, dans votre noble profession, amène tôt ou tard la fortune. Cette affaire, à laquelle je prends le plus vif intérêt, est si extraordinaire, qu'il faudra aussi des moyens extraordinaires. Sovez sûr que le parlement de Toulouse ne donnera point des armes contre lui ; il a défendu que l'on communiquât

1. Élie de Beaumont (1732-1786), célèbre avocat au parlement de Paris. Obligé de renoncer aux plaidoiries il se consacra à des travaux écrits, mémoires, requêtes, consultations. Il composa en faveur des Calas un mémoire qui lui assura une immense réputation.

2. Mme veuve Calas. Le 20 mars 1762 Voltaire écrivait à M. Fyot de la Marcbe (voir p. 8, n. 2) : « Il vient de se passer au parlement de Toulouse une scène qui fait dresser les cheveux à la tète; on l'ignore peutêtre à Paris: mais si on en est informé, je défie Paris, tout frivole, tout opéra-comique qu'il est, de n'être pas pénétré d'horreur. Il n'est pas vraisemblable que vous n'ayez appris qu'un vieux huguenot de Toulouse, nommé Calas, père de cinq enfants, ayant averti la justice que son fils aîné, garçon très mélancolique, s'était pendu, a été accusé de l'avoir pendu lui-même en haine du papisme, pour lequel ce malheureux avait, dit-on, quelque penchant secret. Enfin le père a été roué, et le pendu, tout huguenot qu'il était, a été regardé comme un martyr, et le parlement a assisté pieds nus à des processions en l'honneur du nouveau saint. Trois juges ont protesté contre l'arrêt ; le père a pris Dieu ix témoin de son innocence en

expirant, a cité ses juges au jugement de Dieu, et pleuré son fils sur la roue. Il y a deux de ses enfants dans mon voisinage qui remplissent le pays de leurs cris ; j'en suis hors de moi ; je m'y intéresse comme homme, un peu'même comme philosophe. Je veux savoir de quel cùté est l'horreur du fanatisme. L'intendant de Languedoc est à Paris : je vous conjure de lui parler ou de lui faire parler; il est au fait de cette aventure épouvantable : ayez la bonté, je vous en supplie, de me faire savoir ce que j'en dois penser. »

3. Le drame de Toulouse remontait au i3 octobre 1761, l'exécution de Calas père au 10 mars 1762. Sur les conseils de Voltaire, la famille fit appel au grand conseil; mais pour soutenir sa cause elle avait besoin des pièces du procès. Le parlement de Toulouse, qui se sentait en défaut, refusa de les communiquer. C'est alors que le patriarche de Ferney réclama l'intervention d'Elie de Beaumont.

La sentence ne fut cassée qu'après deux ans d'efforts incessants.

L'opinion publique s'était hautement déclarée pour les Calas. La réhabilitation fut prononcée le 9 mars 1765, c'est-a-dire, à trois ans d'intervalle, le même jour^que la condamnation.

VOLTAIRE. i 1 i

les pièces à personne, et même l'extrait de l'arrêt. Il ny a qu'une grande protection qui puisse obtenir de M. le chancelier1 ou du roi un ordre d'envoyer copie des registres2. Nous cherchons cette protection : le cri du public, ému et attendri, devrait l'obtenir. Il est de l'intérêt de l'État qu'on découvre de quel côté est le plus horrible fanatisme. Je ne doute pas que cette entreprise ne vous paraisse très importante ; je vous supplie d'en parler aux magistrats et aux jurisconsultes de votre connaissance, et de faire en sorte qu'on parle à M. le chancelier. Tâchons d'exciter sa compassion et sa justice, après quoi vous aurez la gloire d'avoir été le vengeur de l'innocence, et d'avoir appris aux juges âne se pas jouer impunément du sang des hommes. Les cruels ! ils ont oublié qu'ils étaient hommes. Ahî les barbares !

Monsieur, j'ai l'honneur d'être, avec tous les sentiments que je vous dois, etc.

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