XX
A LA REINE D'ESPAGNE
A l'"oiilainebleau, le 7 oclobre 1703.
Je suis très sensible, Madame, à la pari cjue vous prenez à la réussite de l'entreprise sur Brisaeli. Rien n'étoit plus capable d'augmenter la joie que j'ai eue de rendre ce service au l'oi mon frère en le rendant au Roi. ]^a continuation des bons succès par la bataille que l'électeur de Bavière a gagnée sur le Danube- donne lieu d'espérer que tout ira toujours de mieux en mieux et la proclamation de l'Archiduc de mal en pis.
Je suis présentement dans une occupation assez
1. Le plan du siège de Brisach dont il a été parlé précédemment.
2. La bataille dHochstedt, gagnée le 20 septembre par Villars et l'électeur de Bavière sur les Impériaux commandés par le comte de Stirum. Le marquis d'Usson, dont le corps séparé avait supporté tout l'effort des ennemis jusqu'à l'arrivée du reste de l'armée, qui décida de la victoire, envoya au Roi une relation circonstanciée qui fut imprimée dans la Gazette, p. 481 et suivantes.
différente de la guerre, mais où on ne se donne guère moins de mouvement et qui ne prend guère moins de temps, c'est lâchasse, à laquelle ce séjour est consacré et qui est très agréable cette année par la quantité de bêtes dont la forêt est rwnplie cette année. Je ne doute pas que vous ne connoissiez ce pavs aussi bien que moi par les relations que vous aura faites le roi mon frère, qui s'y plaisoit beaucoup autrefois.
Soyez persuadée, je vous prie, Madame, qu'au milieu de tant d'objets différents, je n'oublie jamais l'amitié sincère que je dois avoir et que j'ai pour vous, vous suppliant de votre côté d'en faire de
même à mon égard.
Louis.
A Versailles, le 12 novembre 1703.
Celui qui vous rendra cette lettre, mon très cher frère, est un homme digne de votre estime et un des meilleurs officiers que vous pouviez choisir dans la conjoncture présente K Ce n'est point lui qui
1. Le prince veut parler du marquis de Bay, Alexandre Maître, d'une famille franc-comtoise, qui avait servi d'abord en Hollande, puis dans les troupes espagnoles de Flandre et avait fait la campagne de 1702 dans l'armée du duc de Bourgogne. Appelé en Espagne par Philippe V en 1703 avec le grade de lieutenant général, il devint un des meilleurs généraux de ses armées et remporta plusieurs succès sur les Alliés;
AU ROI d'kSPAGNK l'HlLIl'l'K V. 4*]
m'a pv'ic (le mettre ceci dans ma lettre; mais je lui (lois la justice de vous le recommander et vous prier de distinguer son mérite. Je voudrois bien que vos troupes fussent pro|)ortionn(^es à cet ofïicier.
On dit loujouis que l'Archiduc doit partir incessamment pour le Portugal.
Le siège de Landau tire à sa fin ; cependant les ennemis s'v défendent bien, en sorte cpi'on a attaqué les contregardes sans les pouvoir emporter ; cela n'ira qu'à quelques jours de plus. Je crois que vous êtes assez informé de ce qui se passe partout, pour ne vous en pas faire un plus grand détail. Nous espérons avec beaucoup de fondement M"** la duchesse de Bourgogne grosse de près de deux mois ; elle se trouve fort mal et tous les signes y sont, en sorte qu'elle vient de passer pour la seconde fois, ce qui ne donne quasi plus lieu d'en douter ^ . Je voudrois qu'il en fût de même de la reine ; mais j'espère que cela ne tardera pas.
Adieu, mon cher frère; conservez-moi toujours une amitié qui m'est si chère et à laquelle je réponds si tendrement.
Louis.
il mourut en 1715, chevalier de la Toison d'or et capitaine général de la Castille. Saint-Simon le prétendait fils d'un cabaretier de Gray.
1. Dangeau insérait dans son Journal le 13 noveml)ro (tome IX, p. 347): « L'espérance de la grossesse de M'"*^ la duchesse de Bourgogne continue toujours, et elle se ménage fort. »
A Versailles, le 25 novembre 1703.
Vous aurez sans doute appris avec joie, mon cher frère, les grands avantages que l'armée du Roi, sous les ordres du maréehal de Tallard a remportés sur le Rhin'. Je serois inconsolable de ne m'y être pas trouvé si je ne savois que ce maréchal n'auroit pas voulu me commettre à l'entreprise de Landau, qui étoit assez hasardeuse, et que par là la bataille n'auroit pas été gagnée, ni Landau repris -. Je voudroisbien, s'il débarque des Anglois et des Hollandois contre vous, qu ils eussent le même sort que le
1. Bataille de Spire ou de la Petite-Hollande, gagnée le 16 novembre par le maréchal de Tallard sur le prince de Hesse et l'Electeur palatin. Cette victoire détermina la chute de Landau, assiégé depuis deux mois, qui se rendit le lendemain. Les Mémoires de Sourches 'tome yill,p. 223-226) donnent un récit assez précis du combat ; il y en a d autres relations dans la Gazette^ p. 603-605, et dans le Mercure de décembre, p. 263-
2. A comparer avec cette phrase ce que Dangeau dit dans son Journal au 22 novembre (tome IX, p. 356 : « Mgr le duc de Bourgogne nous a marqué une grande affliction de n'avoir point été au siège de Landau et à la bataille, et après cela il a fait une réflexion que, s'il eût été dans l'armée, M. de Tallard auroit peut-être balancé à donner la bataille et qu'ainsi il croyoit qu il valoit mieux pour le bien de l'Etat qu'il n'y eût point été, et que l'intérêt de sa gloire particulière devoit céder à la gloire du Roi et à Ihonneur de la nation. »
\i noi n Esi'\f;NR i'Hii.ii'i»E V. ^in
|)riii('c (le liesse' cl qu'ils ne n iiisscnt de si loin que pour se faire ballre aussi i)ien que eeux-ei l'ont été. Jeeiois(jue voilà la campagne finie sur le Filiin, et que l'armée vase mettre en quartiers d'hiver, qu'elle mérite bous après une si lieui'cuse campaij;nc. On dit ([ue, du côté de Bavière, les armées sont encore ensemble assez proches les unes des autres, et qu'il ne seroit pas impossible qu'il s'v passai aussi une action. Certainement une victoire contre le prince de Bade couronneroit l'œuvre et finiroit bien une année si fertile déjà en bons succès, et je ne doute pas qu'on ne la remportât si l'on combattoit.
Je n'ai point cru, dans la conjoncture présente, pouvoir parler au Roi des six mille hommes que vous lui demandez, ainsi que vous m'en parliez dans votre dernière lettre ; il jugera mieux c|ue personne s'il vous les peut envoyer sans incommoder ses affaires et sans trop diminuer quelques-unes des sept armées qu'il entretient. Je pense que sa prudence seule fera mieux que toutes mes sollicitations, que j'aurois été néanmoins ravi d'emplover pour vous, si elles n'avoient peut-être point préjudicié au service du Roi, ne voyant pas assez à fond dans l'emploi et la quantité de ses troupes.
Comptez, je vous prie, mon cher frère, que personne ne vous est plus tendrement attaché que moi
1. Frédéric, prince de Hesse, fils du landgrave de Itesse- Cassel, avait été nommé par l'Empereur, au commencement de 1703, gouverneur du duché de Cl»!-ves et élait général de la cavalerie hollandaise ; par son mariage avec la sœur du roi de Suède Charles XII, il se trouva appelé à cette couronne en 1720, et mourut roi de Suède en 1751.
et n'a plus d'envie de vous le témoigner dans toutes les occasions qui se présenteront. Conservons toujours de part et d'autre cette ancienne amitié fraternelle qui est si juste, et cultivons-la soigneusement ; c'est certainement à quoi, de ma part, je tâcherai de ne pas manquer. Faites, je vous prie, mes compliments à la reine.
Louis.
A LA REINE D ESPAGNE
A Versailles, le 9 décembre 1703.
J'ai reçu votre lettre du 19 du passé il y a quelques jours, Madame, et Puységur ^ sera chargé de la réponse. C'est un homme de mérite; le roi le connoît pour tel et pourra vous le faire connoîlre.
Les nouvelles que vous me demandez de Madame votre sœur sont très bonnes ; les soupçons se sont changés en certitude, et il n'y a plus qu'à vous souhaiter bientôt la même maladie. Il me semble que ce souhait n'est guère poli ; mais ce qui ne le seroit point en toute autre occasion le devient en une aussi importante que celle-ci. Au reste. Madame, je
1. Jacques-François de Chastenet, marquis de Puységur, était depuis 1690 « maréchal général des logis des camps et armées du Roi », ce qui lui donnait les fonctions de chef d'étalmajor ; il devint maréchal de France sous Louis XV en 1734. Le Roi lavait adjoint au duc de Berwick auquel il confiait le commandement des troupesqu'ilenvoyaiten Espagne au -secours de son pctit-fils [J)angeau,ioine VIIJ, p. 363].
AU lUH n KSl'AGNK l'UlI.llM'i; \. -il
suis ('onlus diiNoii' ('lé si lonj^lemps sans vous éerii'o, charme'' de cv {|uc vous vous en êtes aperçue, ciicoif plus eharmé des sentiments fjue vous me témoignez, et auxquels je réponds avee la plus \ive et la plus tendre ret-onnoissanee.
Louis.
A Versailles, le 20 janvier 1704.
J'ai un peu tardé, mon cher frère, avons faire les souhaits ordinaires au commencement de la nouvelle année, que je vous désire très heureuse et tiès victorieuse. La cause de ce retardement vient du grand mouvement ({ui s'est passé en Italie, dont on ne sait pas encore l'entier dénouement, quoiqu'il y
ait grande apparence que le comte de Stahrenberg
1. Guidobaldo, comte de Stahrenberg (1657-1737 c'j-'it lieutenant feld-maréchal des armées impériales. A la iin de l'hiver de 1703, il entreprit de conduire depuis le Trcnlin jusqu'en Piémont une colonne de renforts au duc de Savoie, malgré la présence des armées françaises, qui occupaient tout le pays intermédiaire. Il réussit dans cette entreprise et accomplit au cœur de l'hiver une marche forcée qui resta fameuse dans les annales militaires. Tous les auteurs de I époque ont célébré sa liardiesse et ses habiles dispositions : voyez nolannnent les Mémoires du chevalier de Qui/ici/ l'toiiie I, p. 335 et suivantes), qui servait dans l'armée de Vendôme el prit pari à la poursuite k peu près infructueuse que le général français exécuta contre son adversaire.
a joint à présent M. le duc de Savoie ; mais ce n'a pas été sans perdre beaucoup de l^agages et de traîneurs, et même le Roi reçut hier nouvelle qu'on a^oit battu le général Solari ^ qui faisoit l'arrièregarde avec six bataillons et étoit retranché à Castelnuovo-della-Bormida. Quinze cents grenadiers des nôtres ont attaqué ces trois mille hommes retranchés ; Solari y a été tué avec six ou sept cents des siens, et trois cents qui ont été faits prisonniers. On leur a aussi pris sept drapeaux ~. Ainsi, quoique les ennemis ont exécuté leurs desseins, ils ne laissent pas que d'avoir perdu dans la marche trois à quatre mille hommes qui ont été ou tués, ou pris, ou dispersés dans deux ou trois petites actions qu'il y a eu, et beaucoup de bagages.
L'Archiduc est enfin parti d'Hollande ; on ne sait encore s'il s'est ari'èté en Angleterre ou s'il est passé droit en l^ortugal ; ce qui est de certain, c'est que, au lieu de seize mille hommes, il n'en a encore que cinq ou six mille embarqués avec lui, et que cependant la tète des troupes françoises est aujourd'hui à Bavonne.
AI. l'électeur de Bavière assiège Passau depuis le 5 de janvier, et il y déjà plusieurs jours qu'il doit en être le maître, et, d'un autre côté, le prince Ragotzi ^
1. Il s appelait le commandeur de Solari et appartenait à une grande famille piémontaise ; son frère aîné, qui avait servi en France aux mousquetaires, devint capitaine des gardes du roi de Sardaigne Charles-Emmanuel.
2. Mémoires du chevalier de Quinci/, tome I, p. 343-345. Ce combat eut lieu le 10 janvier 1704.