‹ Lettres (volume 2)Chapitre 88 sur 195 · Bandeau, p · texte numérisé non relu

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\U ROI d'eSPAGNE PHILIPPE V. 33

Au camp d»' Schleittal, le 10 juin 1703.

Il y a bien Ion|utemps que je ne vous ai écrit, mon cher frère, et que je n'ai point reçu de vos lettres, dépendant j'ai appris avec plaisir que les levées L'ontinuoient heureusement en Espagne et que vous V contribuiez beaucoup par l'application que vous donniez à vos troupes. \ ous ne pouvez point avoir de meilleure occupation ni qui vous puisse être plus utile dans la suite.

Je crois que la prise de l'ambassadeur de l'Empereur et de ses papiers ', comme on le dit ici, nous éclaircira enfin sur ce qui s'est passé en Portugal et qui jusqu'ici a été si douteux. Il me semble que de lous côtés l'alFaire est dans sa crise : en Flandres, les armées sont en présence; en Allemagne, l'électeur de Bavière va attaquer le Tyrol; en Italie, M. de Vendôme a passé le Tartaro et coiq)e toute communication aux ennemis avec l'Allemagne, qui se sont, à ce qu'on dit, retirés de l'autre côté du Pô ; ici nous n'avons pas grand ennemi en tête. Nous achevons de raser les retranchements et les abatis qui bordoientla Lauter, et les petites villes de Weissem-

1. L'ambassadeui' de l'Empereur en Portugal, comte de Walstein, qui s'était embarqué sur un vaisseau marchand pour revenir à Vienne, fut capturé en mer le 22 mai par l'escadre du chevalier de Coëtlogon [Dangeau, tome IX, p. 209-210).

bourg et de Laulerboiirg, que les ennemis ont abandonnées sans qu'on les attaquât, après avoir été deux ans à les fortifier, et nous avons à choisir entre plusieurs places. Certainement la situation n'est pas mauvaise pour les armes du Roi et pour les vôtres, d'autant plus qu'en Flandre la supériorité des ennemis n'est pas si évidente qu'ils en avoient fait courir le bruit, et ils ne sont point encore attachés à aucune de ces entreprises fameuses dont ils nous menaçoient. La flotte angloise et hollandoise, qui avoit été quelques jours sur les côtes de Bretagne et devant Belle-Isle, s'est retirée et a dispai'u sans qu'on sache encore quelle route elle a prise ' . Voilà à peu près la situation présente des affaires, que je crois que vous n'ignorez pas, qui me paroît aussi bonne qu'elle étoit désagréable l'année passée.

Nous avons ici un homme dont vous ne vous êtes pas mal accommodé tant qu'il a été auprès de vous; c'est le comte de Marcin ~. On ne peut pas voir un plus honnête ni d'un commerce plus aisé et qui ait plus d'ouverture pour ce métier-ci. Je crois que vous le connoissez bien sur ce pied-là. Nous avons un peu parlé de vous, et je vous ai reconnu tel que

1. Une floUc anglaise de trente-deux vaisseaux avait en cH'ot paru devant Belle-Isle dans les premiers jours de juin; mais elle ne fit aucune tentative, et après huit jours d'observation elle revint dans la Manche.

2. Ferdinand, comte de Marcin, qui devait devenir maréchal de France à la fin de la présente année 1703, servait comme lieutenant général dans larmée du duc de Bourgogne; il avait rempli en 1701 une mission extraordinaire auprès de Philippe Y, dont il a été parlé, p. 17.

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je VOUS ai laissé, plein de hoiines choses, mais trop timide à les découvrir. J'espère cependant qu'à la fin, cette timidité cessant, vous mettrez en œuvres ce que j'ai toujours connu de bon en vous et qui n'est retenu que par là. Je le demande à Dieu de tout mon cu'ur et qu'il vous comble de ses grâces dans la place où vous êtes et où vous en avez tant de besoin.

Adieu, mon cher frère, donnez-moi, je vous prie, un peu plus souvent de vos nouvelles, et songez que l'absence ni les petites choses qui m'ont pu faire de la peine sur votre sujet n'ont point diminué la tendre amitié que j'ai pour vous ; faites aussi s'il vous plait mes compliments à la reine.

Louis.

Au camp devant Brisach, le 17 août 1703.

J'ai enfin reçu aujourd'hui une de vos lettres, mon cher frère. Vous verrez par la date de celle-ci que nous allons jouer à l'Empereur le mauvais tour que vous avez bien jugé ne devoir être pas loin ; cette conquête est importante et pour la défensive en couvrant entièrement la Haute-Alsace, pays très riche et très précieux, et pour l'offensive, en nous mettant en état de faire d'autres entreprises en avant. Elle a été conduite avec beaucoup de secret, en sorte que jusqu'au dernier jour les ennemis ne s'en sont pas douté le moins du monde ; ils croyoient que nous

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allions assiéger Fril)our§ ou même passer outre, et se tiennent toujours clos et eois dans leurs lignes de StolhofFen. Je vous enverrai incessamment, c'est-àdire par le premier ordinaire, une relation de ce qui s'est fait jusqu'ici, et après le siège je vous en enverrai une particulière; j'espère qu'il sera fini heureusement entre ci et vui mois. Nous l'investîmes avant-hier et y arrivâmes hier avec le reste de l'armée ; c'étoit M. de Marcin qui en a conduit l'investiture avec beaucoup de sagesse et conduite. Il parut le 14 devant Fribourg, et les ennemis étoient si persuadés qu'on alloit assiéger cette place qu ils ont brûlé leurs faubourgs et quelques villages des environs K

Voilà en gros ce que je puis vous mander, aujourd'hui que j'ai un peu d'alfaiies; car il faut envoyer un courrier au Roi pour l'informer de tout ceci et de nos dispositions. Il y aura deux attaques, l'une au haut, l'autre au bas Rhin ; nous aurons cent pièces de canon de batterie, trente-deux mortiers, quatorze cent milliers de poudre et deux millions si nous voulons, avec bombes et boulets à proportion. Dans huit jours on entendra ici un beau tintamarre.

Adieu, mon cher frère, le maréchal de Tallard a beaucoup d'honneur à tout ceci ; celui de Yauban est aussi arrivé. Je suis bien honteux de ne pouvoir

1. C était en effet unt' reiiile, qui permit à Tallard et à Yauban d'investir Brisach par surprise. Le siège de cette ville a été raconté par le général Pelet dans les Mémoires militaires relatifs à la guerre de succession d'Espagne, tome 111, p. 421-

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écrire dès ce soir à la reine ; faites-lui-en mes excuses et l'assurez que je réparerai ma faute incessamment.

Louis.

XVU.

Au camp devant Brisach, le 27 août 1703.

Je vous envoie, mon très cher frère, la relation de ce qui s'est passé jusqu'ici et de ce qui regarde le siège plus particulièrement. La tranchée fut ouverte le 23 au soir; il est étonnant Touvrage qu'on a fait en quatre nuits. La poussière commence à voler beaucoup et sur les remparts, et dans les chemins couverts, et à l'angle du bastion près du Rhin. J'espère que nous en viendrons plus tôt à bout que l'on ne croit. Si vous vovezmes louantes dans la relation que je vous envoie, c'est celui que j'en ai chargé qui les y met ; car vous savez que ce n'est pas trop mon stvle que de me louer. Le feu des ennemis se ralentit beaucoup depuis que nos batteries de canon et de mortiers commencent à tirer, et il se ralentira encore davantage dans quelques jours. Il faut que je fasse faire un plan de cette place en grand, où l'on marquera les attaques, et je vous l'enverrai quand elle sera prise. Ce n'est certainement pas chose aisée ; mais cependant nous en viendrons bientôt à bout. Je vous envoie une lettre pour la reine, à qui je vous prie de faire mes compliments.

Louis.

xvm.

A LA REINE D'ESPAGNE

Au camp devant Brisacli, le 27 août 1703.

Permettez, Madame, à un soldat de eesser un moment de penser aux attaques, aux batteries et à toutes les choses qui nous occupent présentement, pour vous faire ressouvenir de lui, ce qu'il n'a pas eu l'honneur de faire depuis longtemps. Lorsque le roi me manda l'autre jour que vous étiez fâchée de n'avoir pu m'écrire, je fus tout honteux d'avoir été moi-même tant de temps sans le faire ; mais les premières occupations d'un siège tel que celui-ci ne m'ont pas permis de réparer plus tôt ma faute. J'espère que la part que vous voulez bien prendre à ce qui me regarde fera que vous jeterez les yeux sur un plan que j'en enverrai incessamment au roi, et sur les relations qu'il m'a demandées. Si je pouvois trouver quelque chose ici en quoi je puisse aous plaire, je ferois tout mon possible pour m'en acquitter; mais il me semble que cela n'est pas aisé entre les boulets et les bombes, et que je ne puis que vous assurer d'une amitié aussi sincère que tendre, vous suppliant. Madame, de me conserver toujours une part dans l'honneur de la vôtre.

T,ouis.

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AU IU)I PHILIPPE V

\ii camp devant Brisadi, If 28 août 1703.

Vous avez l'endii un décret depuis peu, mon cher frère, par lequel le comte d'AuteP, qui assurément vous sert très bien dans le pays de Luxembourg, est assuré d'être lait elie\ aller de la Toison dans la première promotion. Il s'est adressé à moi pour vous dematider de lui accorder dès à présent cet hvonneur sans attendre de promotion ; je le fais d'autant plus volontiers, mon cher frère, que c'est un homme très zélé pour votre service et qui nous a donné toujours des nouvelles très régulières et très sûres, depuis que je suis ici, et je m'intéresse au plaisir que vous pourrez lui faire.

Louis.

A Fontainebleau, le 7 octol^re 1703.

J'ai reçu ce matin votre lettre du 21 du mois

1. Jean-Frédéric, comte d'Autel, né en 1645, appartenait à une famille des Pays-Bas espagnols ; il avait le gi-ade de lieutenant général des armées du roi catholique et était gouverneur de la ville et du duché de Luxembourg depuis 1697 , Philippe V, à son avènement, l'avait confirmé dans ces fonctions. Il mourut en 1706,

passé, mon cher frère. Je vous remercie de la part que vous avez prise à la prise de Brisach ^ ; je ne vous en ai point encore écrit, ayant été depuis ce temps-là quasi toujours dans les chemins ou à la chasse, qui est très vive ici cette année. Il y a une grande quantité de gros cerfs et de sangliers dans la forêt. Le Roi en prit hier dans les toiles vingtquatre en moins d'une heure et demie ; il est vrai que la plupart étoient des marcassins ou de jeunes bêtes. Je crois que vous ne seriez pas fâché de pouvoir vous V transporter tout d'un coup pour une quinzaine de jours, et de là retourner à vos affaires. Je souhaite qu elles continuent aussi bien par l'afFection des peuples qu'il paroit qu'elles vont à présent. Vous saurez apparemment que l'Archiduc a été proclamé roi d'Espagne à Vienne le 12 du mois passé, après les renonciations par serment de l'Empereur et du Roi des Romains, et qu'il a renoncé de même à tous les États héréditaires de la maison d'Autriche en Allemagne '^ J'espère que son voyage ne sera pas si tranquille ni d'un succès si heureux que celui que nous fîmes il y a bientôt trois ans pour vous mettre en possession de vos Etats. Je ne vous parle point de toutes les affaires

1. Brisach s'était rendu le 6 septembre ; par la capitulation, la garnison, forte encore de trois mille cinq cents hommes, en était sortie le S et avait été conduite à Rheinfels. Le jeune duc de Bourgogne quitta l'armée le 18 septembre et rejoignit la cour à Fontainebleau le 22 au soir, après avoir fait quarante lieues en poste dans la journée.

2. La Gazette (p. 503) annonça cette nouvelle dans sa correspondance de Vienne.

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présentes ; vous eu êtes apparemment aussi bien iusfmil que moi.

Adieu, mou eher frère, je vais faire travailler au plan que vous me demandez', pour vous renvoyer au plus t(M. Souvene/.-vous de la tendre amitié que j'ai toujours eue pour vous et que rien n'est capable de démentir.

Louis.

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