‹ LettresChapitre 1 sur 74 · DUC DE BOURGOGNE · texte numérisé non relu

DUC DE BOURGOGNE

A Versailles, le 7 janvier 1709.

Il y a bien longtemps que je ne vous ai écrit, mon très cher frère ; il est vrai que les matières dont j'avois à vous parler étoient si désagréables que je n'aurois pu le faire qu'avec une extrême peine. J'espère que Dieu nous rendra cette année plus heureuse, et je vous la souhaite telle de tout mon cœur; mais, s'il en ordonnoit autrement, il faut nous soumettre à lui, et je ne doute pas que vous ne soyez dans les mêmes sentiments que moi. Je me flatte aussi que celte année vous donnera un second fils et que sa naissance redoublera l'affection des Espagnols pour vous .

Nous avons perdu hier matin la maréchale de la II 1

Motte ^ qui est morte proprement de vieillesse, n'ayant point eu de maladie miarquée ; elle étoit seulement attaquée depuis deux jours d'une grande fluxion. Elle a conservé son bon sens jusqu'à la fin, ainsi que la eonnoissance, et n'a pas radoté un seul moment, quoiqu'elle eût, à ce que l'on dit, quatrevingt-cinq ans ; les uns disent plus et d'autres moins.

J'espère que le Roi me fera encore servi]* cette année, et que ce sera plus utilement que la dernière.

Adieu, mon très cher frère, je vous prie d'être bien persuadé de ma tendresse et de rendre cette lettre à la reine en lui faisant bien des compliments de ma part.

Louis.

A LA REINE D ESP AGIS E

A Versailles, le 7 janviei* 1709.

Voici une nouvelle année commencée, Madame, qui, selon que je le désire et l'espère, vous sera plus

1. Louise de Pryc, mariée en 1650 au raaréciial de la Motte- Houdancourt, qui la laissa veuve en 1657, avait été nommée en 1664 gouvernante du Dauphin; elle eut la même charge en 1682 auprès des enfants de celui-ci, puis auprès de ceux du duc de Bourgogne ; elle mourut dans la nuit du 5 au 6 janvier 1709. « C'étoit la meilleure femme du monde, dit Saint-Simon, qui avoit le plus de soin des enfants de France et qui les élevoit avecle plus de dignité et de politesse. »

AU ROI d'eSPâGNE PHILIPPE V. 3

favorable que la dernièie. Je ii'aurois cependant pas attendu à vous faire ressouvenir de moi avant mon départ de l'armée, si tous nos derniers malheurs ne m'en avoient ôté le courage. Mais il n'y faut penser que pour se piquer d'honneur et pour tâcher de les réparer. Je souhaite aussi plus que personne, Madame, que, dans quatre mois, vous donniez un infant à l'Espagne et que tout réussisse selon vos désirs et que vous ne doutiez jamais de la sincérité de la tendre amitié que j'ai pour vous, Madame, et qui demande une part dans l'honneur de la vôtre.

Louis.

A Versailles, le 27 janvier 1709.

La grande gelée qu'il a faite ces derniers jours ', mon très cher frère, jointe à la grande quantité de neige qui est tombée, a un peu dérangé les courriers ordinaires, de sorte que je n'ai reçu qu'hier voire lettre du 7, quej'aurois dû avoir il y a déjà huit jours.

Je suis ravi que vos affaires continuent du côté de Roses pour faire le siège de cette place ; car ce côté est un des plus dégarnis. Il n'est plus question de rien de ces côtés-ci. Dieu veuille que, quand il le

1. Sur le grand hiver de 1708-1709 et la disette qui en suivit, on peut consulter le travail publié sur ce sujet par A. de Boislisle dans la Revue des questions historiques, année

sera, les choses aillent mieux que l'année dernière! Le maréchal de BoufTlers reviendra ici dans peu rendre compte au Roi de l'état où sont les Pays-Bas ' .

A propos de Pays-Bas, je vous envoie deux mémoires pour m'acquitter de deux promesses que j'ai faites lorsque j'étois encore en ce pays; l'un s'adresse à vous et l'autre à moi. Le sieur de Clavo mérite certainement que vous lui fassiez du bien ; c'est un très bon officier; il y en a un qui regarde son lieutenant-colonel et un troisième pour le prince de Nassau^. Pour ce dernier, je le fais simplement pour accomplir ma promesse, et vous en ferez du reste ce qu il vous plaira.

La mortalité continue dans la cour : nous avons encore perdu ces jours-ci M™^ d'Heudicourt d'une fluxion de poitrine^, mal commun dans la gelée; mais, comme il dégèle présentement, cela diminuera sans doute. Je me suis. Dieu merci ! toujours bien porté .

1. Après la perte de Lille, Boufflers était resté à Douay pour préparer secrètement la reprise de la ville ; mais le froid excessif empêcha de donner suite à ce projet, et le maréchal alla visiter les places de Flandres ; il tomba malade à Ypres et ne revint à Paris que le l^"" mars.

2. Sans doute Jean-Guillaume-Frison, prince de Nassau, qui était feld-maréchal des troupes de Hollande.

.3. Bonne de Pons, mariée en 1666 à Michel Sublet, marquis d'Heudicourt ; elle mourut le 24 janvier, à soixante-cinq ans. C'était une grande amie de M'"'' de Maintenon, qu'elle avait connue alors qu'elle était veuve de Scarron et qu'elle fréquentait les hôtels d'AIbret et de Richelieu. Saint-Simon, tout en reconnaissant son esprit, dit qu' « on ne pouvoit être plus gratuitement, plus continuellement, plus désespérément méchante » ; il l'appelle un « démon domestique » et le « mauvais ange de M'"^ de Maintenon ».

Remerciez, s'il vous plaît, la reine des marques de son attention, et soyez persuadé, mon très cher frère, de la sincérité et de la tendresse de mon amitié.

Louis.

Je ne me mêle point de ce que le sieui* Cavo demande sur les commanderies, ne sachant précisément à quel usage elles doivent être employées.

A Versailles, le 26 février 1709.

Monsieur, Le baron de Nero, qui va auprès de Votre Majesté en qualité d'envoyé extraordinaire du Grand-Duc, a désiré que je l'accompagnasse de cette lettre, que lui ai accordée volontiers par rapport à lui-même et en considération du nonce extraordinaire^, qui remplit ici son ministère fort dignement. Je suis persuadé que le baron de Nero vous fera coiinoître quels sont mes sentiments pour vous et (pi'il s'apercevra aussi de l'amitié c|ue vous avez pour moi. Je suis, de Votre Majesté,

I^e très affectionné frère, beaufrère et serviteur.

Louis.

1. C'était Mgr Salviali, qui «'-lait en France depuis l'année précédente, pour doubler le nonce Augustin Cusani.

b LETTRES DU DUC DE BOURGOGNE

A Versailles, le 14 mars 1709 *.

J'ai reçu plusieurs de vos lettres depuis que je ne vous ai écrit, mon très cher frère, et tout ce que vous m'y avez mandé sur la manière dont on a miné le château d'Alicante fait espérer qu'il est réduit maintenant à votre obéissance.

Je comprends aisément combien vous avez été sensible à l'accommodement que le Pape a été obligé de faire ~, et il n'y a pour l'excuser que d'y avoir été forcé, et sans cela de courir risque de voir peut-être piller Rome, comme elle l'a déjà été plusieurs fois. Je suis persuadé que vous saurez allier la prudence avec la fermeté dans une occasion aussi délicate^; car il l'est toujours d'avoir des différends avec le chef de l'Église, quoique ces diiférends ne roulent que sur le temporel.

i. Cette lettre est classée à tort parmi celles de 1708; mais elle est certainement de 1709.

2. Clément XI, menacé par les Impériaux, dont les troupes pillaient et rançonnaient les Etats pontificaux, avait dû accepter les conditions très dures que lui imposait le marquis de Prié, plénipotentiaire de l'Empereur, et reconnaître l'Archiduc comme roi d'Espagne.

3. Ceci est écrit sur la nouvelle qui venait d'arriver à Versailles [Dan^eau, tome XII, p. 357) que Philippe V, très mécontent de la conduite du pape, avait fait défendre au nonce de se présenter devant lui et avait fait enlever de la chapelle royale le siège qui lui était réservé.

Vous saurez déjà sans doute la destination que le Roi a faite pour le commandement de ses armées et que. Monseigneur le prenant en Flandres avec le maréchal de Villars sous ses ordres, il m'envoie sur le Rhin avec le maréchal d'Harcourt ^ . Il me paroit que tout le monde est en intention de faire de son mieux, et il faut espérer que Dieu nous enverra, celte campagne, des succès qui nous consoleront un peu de nos malheurs passés ; je dis un peu, ne prévoyant pas qu'ils puissent être à proportion.

Vous aurez sans doute senti la perte de M. le prince de Conti"^, en qui j'ai perdu en mon particulier un ami solide. Il m'en avoit toujours donné des marques, mais surtout depuis la dernière campagne, s'étant toujours déclaré hautement pour moi contre tous les discours qui ont été tenus ici et qui ont été une suite de nos mauvais succès ^. Dieu, après l'avoir éprouvé par une longue maladie, lui a fait la grâce de mourir très chrétiennement, et l'abbé Fleury ^, qui l'a assisté jusqu'au dernier moment, en est un témoin fidèle.

1. Ce projet ne fut pas mis à exécution, et les princes restèrent à Versailles.

2. François-Louis de Bourbon, prince de Conti, mourut le 21 février.

3. C'est la seule allusion qu'il y ait, dans la correspondance du prince avec sou frère, au « déchaînement » qui se produisit contre lui à la cour, à l'instigation des partisans de Vendôme, à la suite de la défaite d'Audenarde, et dont Saint-Simon a fait une peinture si vivante ; M. de Conti s'était en effet toujours déclaré pour le duc de Bourgogne (Mémoires de Saint- Simon, tome XVI, p. 271 et 490).

4. Claude Fleury (tome I, p. 77), l'auteur de V Histoire ecclé-

Pour en revenir encore à ce qui regarde la campagne prochaine, il n'y a pas d'apparence qu'elle puisse commencer de bonne heure, puisque nous sommes encore à l'heure que je vous écris, à la cinq ou sixième reprise de gelée, et que j'ai vu aujourd'hui des gens sur des patins vis-à-vis les fenêtres de la galerie.

\vant que finir cette lettre, je dois, selon que je l'ai promis au duc d'Albe, vous marquer que j'ai été sensible au choix que vous en avez fait pour être votre sujuiller de corps'^ . Vous n'en pouviez certainement prendre un qui le méritât mieux par son attachement. Je dois aussi vous recommander le comte de Zuniga ^ ; c'est un fort joli officier, qui a beaucoup de courage et de bonne volonté.

Je ne ferme point aujourd'hui ma lettre, le jour du départ de l'ordinaire n'étant point encore arrivé ; mais j'ai voulu avoir tout le temps de traiter les divers chapitres sur lesquels je vous ai déjà parlé et ne me pas trop laisser presser par d'autres affaires qui peuvent me survenir présentement.

siasfique, qui avait été son précepteur. Le prince mourant voulut se confesser au P. de la Tour, général de l'Oratoire, malgré la défaveur de ce religieux auprès du Roi.

1. Le duc d'Albe, Antoine-Martin de Tolède, était ambassadeur d'Espagne en France, et Philippe V venait de le nommer son sommelier de corps, charge qui correspondait à celle de grand chambellan.

2. Pierre-Antoine de Sotomayor, que nous avons vu déjà venir en France en mission de courtoisie pour apporter les félicitations du roi d'Espagne à l'occasion de la naissance du duc de Bretagne (tome I, p. 188).

Le 18, au soir.

J'ai reçu hier votre lettre du 4, mou très cher frère, qui me confirme dans mon idée au sujet du château d'AHcante. Du reste, il n'y a rien de nouveau depuis quatre jours, et je n'ai phis qu'à vous embrasser en vous priant de m'aimer toujours autant que je vous aime.

Louis.

A Versailles, le 22 avril 1709.

Le baron de Câpres ^ qui vous a toujours servi, mon très cher frère, avec beaucoup de zèle, désirant que vous le fassiez chevalier de la Toison, j'ai cru devoir lui rendre le témoignage que j'ai été très content de lui dans les choses dont il s'est mêlé pendant que j'ai commandé en Flandres, la campagne dernière. Je serai sensible à ce que vous pourrez faire pour son avantage et profite de cette occasion pour vous assurer, mon très cher frère, que l'on ne peut vous aimer plus tendrement que je nous aime,

Louis.

1. Michel-Joseph de Bonrnonville, baron de Câpres, servait depuis 1701 dans les troupes espagnoles de Flandres ; il devint duc de Bournonville en 1715, et reçut la Toison dans le courant de 1709.

A Marly, le l^'' mai 1709.

Voici encore une recommandation qui m'est demandée et que je ne puis me dispenser de vous faire, mon très cher frère : c'est pour le marquis de Listenois \ qui a toujours donné des marques de son courage dans les occasions qu'il s'est rencontré depuis le commencement de cette guerre. L'abbé son oncle -, qui vous reporte la Toison qui est dans sa maison depuis longtemps, vous la demandera poiu- lui ; vous savez mieux que moi ce que vous aurez à faire là-dessus-^, et, après m'être acquitté de ce que j'ai promis, il ne me reste, mon très cher frère, qu'à vous embrasser en vous assurant que mon amitié ne peut être plus vive ni plus tendre.

Louis.

1. Jacques-Antoine de Bauffremont, marquis de Listenois, d'une famille franc-comloise, était brigadier depuis 1704.

2. Cet abbé de Bauffremont avait labbaye de Luxeuil. Il reportait en Espagne le collier de la Toison qu'avait eu son père qui venait de mourir.

3. M. de Listenois reçut en effet la Toison cette même année [Mémoires de Sourchcs, tome XII, p. 42).

AU ROI d'eSPAGNE PHILIPPE V. 11

A Versailles, le 25 mai 1709.

Vous ^ aurez peut-être été étonné de mon long silence, mon très cher frère, et j'avoue que j'aurois eu tort en tout autre temps qu'en celui où nous sommes ; mais l'état où nous nous trouvons a fait que je me suis trouvé entre ne vous point parler d'affaires publiques ici et par toute l'Europe, ou vous entretenir des choses du monde les plus désagréables. J'ai peine encore aujourd'lmi à entamer cette matière, et je me tairois encore, si l'amitié ne me reprochoit qu'il y ait trop longtemps que je ne vous en ai renouvelé les sincères assurances.

Nous voici donc à la veille d'une campagne qui peut nous donner tout à craindre; la mauvaise récolte de l'année dernière et la gelée de l'hiver, qui a fait mourir les blés dans la plus grande partie du royaume, rendent les subsistances d'une difficulté infinie, et l'argent, qui est extrêmement rare, fait appréhender que l'on ne puisse payer régulière-

1. Il est à remarquer combien la longue lettre qui va suivre diffère de toutes celles qui précèdent. Le duc de Bourgogne y traite de questions politiques de la plus haute importance, contrairement à son habitude, et il est à croire qu'il le fit par ordre de Louis XIV, qui voulut user auprès du roi d'Espagne de toutes les influences possibles pour lui faire accepter le rappel des troupes françaises.

ment les troupes et qu'elles ne désertent. Si, faute de vivres ou d'argent, l'armée de Flandres vient à se débander ou à être obligée de quitter les postes qui arrêteront l'ennemi, pour chercher à subsister, l'ennemi, dont les magasins sont faits, en piofiteia pour aller en avant contre nous, et, s'il se joignoit encore à cela le malheur de la perte d'une bataille, peut-être serions-nous bien heureux si, en ce cas, les ennemis nous en quittoient pour la paix des Pyrénées. Mais, d'un autre côté, si cette périlleuse campagne se peut prévenir. Dieu sait à quelles conditions M. de Torey nous rapportera d'Hollande ^ le projet d'une paix presque aussi forcée qu'elle le seroit si nous nous trouvions dans la situation que je viens de vous représenter ; je dis presque aussi forcée, car il n'y a que la force et la volonté de Dieu visiblement marquée dans nos malheurs passés et la famine qui arrive, qui aient obligé le Roi, après les répugnances extrêmes, à faire les démarches qu'il a faites pour la paix. Nous en attendons le succès et peut-être en serons-nous éclairés avant la fin de cette lettre, qui, si elle va par l'ordinaire, ne partira qu'après-demain au soir. Dans cette triste situation, et par rapport à nous et par rapport à vous, l'on est un peu consolé quand on pense à l'extrême affection que vous ont témoignée vos sujets, et dans la cérémonie de la reconnoissance du prince votre

1. Torcy s'était en effet rendu à la Haye en personne pour reprendre les négociations interrompues et savoir à quelles conditions les Alliés accorderaient la paix (ses Mémoires, p. 583-

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fils ^ el dans la part que vous leur avez donnée que vous vouliez faire passer par eux toutes vos affaires. J'ose dire que vous ne pouviez prendre de meilleur parti, et, s'il y a quelque chose à regretter, c'est que vous ne l'ayez pas pris plus tôt.

La reddition du château d'Alicante- et la victoire remportée par le marquis de Bay sur les Portugais ^, dont j'ai senti une vive joie, par rapport à celle qu'elle vous a fait, sont encore deux choses bien nécessaires pour vous dans la conjoncture présente; mais, si, après cet échec, le Portugal pouvoit quitter l'alliance des ennemis pour rentrer dans la vôtre ou du moins demeurer neutre, je la regarderois encore comme bien plus avantageuse.

Voilà assez parler pour aujourd'hui de matières que je reprendrai peut-être encore, ainsi que je vous l'ai déjà dit, avant que fermer ma lettre. J'attends à tout moment des nouvelles de l'accouchement de la reine ; j'espère qu'il aura été aussi heureux que le premier et que vous avez présentement un enfant^. Quoique je ne finisse point encore, je ne dois cependant point interrompre ma lettre sans vous assurer, mon très cher frère, d'une tendresse qui se fait sentir bien vivement en toutes les occasions quelles qu'elles puissent être, mais particulièrement dans celle du temps présent.

1. Le jeune prince des Asturies, quoique âgé seulement de vingt mois, avait reçu le 7 avril le serment de fidélité des certes assemblés à Madrid.

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