‹ LettresChapitre 15 sur 74 · CI.XXIV · texte numérisé non relu

CI.XXIV

A Versailles, le 9 juin 1710.

Je commencerai cette lettre, mon très cher frère, par vous parler du mariage de mon frère de Berry, que le Roi déclara il Y a huit jours et dont il n'a pu vous donner part que par cet ordinaire ' . Je ne doute pas que vous n'y soyez sensible par l'amitié que vous avez pour lui et que vous ne regardiez désormais Mademoiselle comme sa femme et non comme fille deM. le duc d'Orléans-. Jenevous dis rien sur lui, ne sachant jusqu'où vous avez lieu d'en être mécontent ; mais, pour elle, elle est bien élevée et a beaucoup de douceur; elle n'est pas belle, mais n'a rien de choquant^, et il y a tout lieu d'espérer que son mari et elle feront un bon ménage. Le mariage se fera dès que la dispense sera arrivée de Rome, ce qui doit aller encore à près de trois semaines.

1. Le mariage du duc de Berry avec la fille aînée du duc d'Orléans avait été décidé par Louis XIV à la suite de négociations et d'intrigues que Saint-Simon a racontées en grand détail, en s'y donnant un rôle considérable [Mémoires, édition Boislisle, tome XIX, p. 189-293).

2. Ce mariage devait en effet déplaire au roi d'Espagne, qui, depuis l'affaire de Flotte et Régnant, avait gardé une vive antipathie pour le duc d'Orléans.

3. Madame, grand-mère de la princesse, ne vantait pas non plus la beauté de celle-ci : voir sa Correspondance , recueil Jœglé^ tome II, p. 156.

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J'en viens maintenant aux affaires de paix. Par les dernières lettres de Gertruydenberg, il ne s'étoit rien passé qui avançât les affaires, et les grandes difficultés subsistoient toujours. Les nouvelles de guerre sont que le maréchal de Villars s'est rapproché d'Arras, n'ayant pu sans un désavantage manifeste attaquer l'armée ennemie, pour le moins égale à celle du Roi, ayant ses flancs bien appuyés et son front couvert de grands redans et de batteries, et même depuis les ennemis ont fait un retranchement tout entier. La garnison cependant continue à se bien défendre, et, si les nouvelles que j'ai ouï dire aujourd'hui sont vraies, le 5 , les ennemis n'étoient logés que sur un seul angle du chemin couvert ^ après un mois entier de tranchée ouverte. Ils n'ont certainement pas cru trouver tant de résistance en cette place, qui d'elle-même n'est pas trop bonne.

J'ai appris avec bien du chagrin que vous n'aviez pas réussi dans votre entreprise sur Balaguer et que vous aviez été obligé de repasser la Sègre '~ ; je ne doute pas que, malgré les difficultés qui se présentent, vous ne travailliez à faire une heureuse campagne.

La bénédiction de la chapelle de ce château fut faite le 5 de ce mois par le cardinal de Noailles ^ ; ensuite il y porta le Saint-Sacrement, qu'il alla

1. Le 1" août, ils n'avaient point encore attaqué la contrescarpe (Dangeau, tome XIII, p. 175).

2. Cette rivière, ayant débordé, avait forcé Philippe V à abandonner le siège de Balaguer et à se retirer sous Lérida.

3. Sur cette dédicace et sur la beauté de la nouvelle chapelle de Versailles, voir les Mémoires de Saint-Simon, tome XIX, p. 384-368, et le commentaire qui y est joint.

prendre dans l'ancienne, et, dès l'après-dînée, l'on commença à la démolir pour y faire dans la suite, un magnifique degré. Quand le cardinal eut mis le Saint-Sacrement dans le tabernacle de la nouvelle, il y dit la première messe, et le service s'y fait depuis avec plus de facilité et d'ordre que dans l'ancienne. C'est un morceau des plus beaux et par l'arcbitecture, et par la peinture, et par la sculpture ; elle paroît fort du goût de tout le monde, et, tous ces jours-ci, il y a eu un grand concours de peuple pour la voir.

Voilà, mon très cber frère, le principal de ce qui se passe et de ce que je sais. Il y a cependant pour moi quelque chose que je regarde comme tel, c'est la continuation de votre amitié ; je ne saurois trop vous la demander, quoique j'en sois bien assuré, ni vous renouveler assez les assurances d'une tendresse qui durera autant que ma vie.

Louis.

A Versailles, le 7 juillet 1710.

Nous avons été occupés tous ces jours-ci, mon très cher frère, aux noces de mon frère de Berry, qui fut enfin marié hier parle cardinal de Janson^,

1. Le Mercure de juillet, p. 50-57, donna une description de la cérémonie, et la relation officielle du grand maître des cérémo-

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et le Roi fut le soir lui vingt-huitième à table ^ . Il seroit trop long de vous nommer tout ce qui y étoit ; mais, en général, il y avoit tout ce qui pouvoit y être et qui étoit en âge de raison, à la réserve de mon fils aîné, qui commence pourtant à en avoir beaucoup, mais qui est encore absolument enfant.

Il me paroît que mon frère deBerry est fort content, et j'espère qu'il fera un bon ménage avec Madame sa femme. Le Roi lui a donné pour apanage les duchés d'Alençon et d'Angoulême, le Ponthieu, Cognac et une autre terre dont je ne sais pas le nom, et lui a permis en même temps de garder pour lui seulement le nom de duc de Berry~. La cour a été aussi parée que le pouvoit permettre un temps difficile comme celui où nous sommes, et très nombreuse. Je ne voudrois pas, quelque peu cérémonieux que ce mariage ait été, qu'il nous vînt tous les jours de pareilles choses ; car elles sont assez fatigantes.

C'est ce qui fait que, ne s'étant rien passé de nouveau en Flandres depuis la prise de Douay, et rien non plus que je sache des autres côtés, je finis ma lettre en vous embrassant de tout mon cœur et vous demandant, mon très cher frère, la continuation de votre tendresse.

Louis.

nies a été publiée en appendice des Mémoires de Saint-Simon, tome XIX, p. 535-542.

1. Ce souper de gala fut servi en public dans la grande antichambre de l'appartement du Roi à Versailles.

2. Saint-Simon [Mémoires, tome XX, p. 207-210) a raconté les divers changements qui se produisirent dans la constitution

A Marly, le 20 septembre 1710.

Vous jugez aisément par la tendresse que j'ai pour vous, mon très cher frère, combien j'ai été touché du malheur arrivé en Espagne et que les premières nouvelles nous faisoient presque sans remède ^ .

Le Roi m'a dit ce que vous l'aviez prié de me dire, et je suis fort sensible à cette marque de votre amitié dans une occasion où vous aviez à penser à plus d'une chose. J'ai eu bien du plaisir, au milieu de cette triste affaire, d'apprendre la fermeté avec laquelle vous la soutenez et que vous travaillez à la réparer le plus promptement qu'il vous sera possible. Il me semble que le Roi, de son côté, y concourt aussi en tout ce qui pourra ne point préjudicier à la défense de ses frontières. La constance des Castillans, et même l'affection des Aragonnois, sont des choses qui y contribueront beaucoup et quiretarde-

de l'apanage du duc de Berry, notamment à propos du Ponthieu. Le Roi trouva que ce pays « sentoit trop la poudre à canon pour être donné en apanage » et le remplaça par le comté de Gisors.

1. C'est le combat livré le 20 août près de Saragosse et dans lequel les troupes de Philippe V furent repoussées ; mais les premières nouvelles envoyées par le gouverneur de Saragosse avaient représenté l'affaire comme une déroutecomplète, ce qui était exagéré [Journal de Dangeau, tome XIII, p. 232- 233, 234 et 236).

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ront les progrès dont les ennemis se peuvent flatter présentement. Je crois que l'arrivée du duc de Vendôme y sera fort nécessaire aussi ' . Il auroit été seulement à souhaiter qu'il eût pu être plus tôt auprès de vous. Quoique vous le connoissiez déjà, il ne sera pas mal à propos que je vous en dise un petit mot, qui, je vous proteste, est sans passion ; car Dieu sait comme je suis sur son chapitre, ne lui attribuant rien de ce qui vient apparemment d'autres pei'sonnes, et connoisant son attachement et son respect pour le Roi, pour Monseigneur et pour toute la famille royale.

Le^ caractère de M. de Vendôme est donc présomptueux ; tout ce qu'il souhaite il le croit, et ce qu'il craint il pense qu il n arrivera jamais. Il est opiniâtre, et, quand il a une fois une chose dans la tète, on ne la lui peut ôter. Il est haut et prompt, souvent même envers ses meilleurs amis. D'ailleurs il est paresseux, et je crois que les maladies qu'il a eues y contribuent. Sa confiance et sa paresse se joignent et s'accommodent ensemble ; son corps est pesant, et, après une journée de fatigue, le sommeil l'accable indispensablement. Il n'est pas assez prévoyant, ce qui est encore une suite de sa confiance;

1. Sur les instances pressantes de Philippe V, le Roi venait de consentir à lui envoyer le duc de Vendôme pour commander ses troupes.

2. Ce portrait de Vendôme par le jeune prince est à rapprocher de ce qu'il écrivait à M""® de Maintenon du caractère de ce général, trois jours après la défaite dAudenarde [Marquis de \ogùé, Le duc de Bourgogne et le duc de Beauvillier, p. 229-230,.

il a tout le courage imaginable, et peut-être trop, s'exposant un jour d'action plus qu'un simple soldat, les meilleures intentions du monde et un bon cœur. Voilà en peu de mots, mon très cher frère, unportraitfidèle de M. de Vendôme, dans lequelje n'ai cherché pour le bien de la chose qu'à vous le faire connoître tel qu'il est ; car. Dieu merci ! ma disposition n'est pas de dire du mal quand il n'est pas nécessaire.

Comme je ne doute pas que vous ne sachiez les nouvelles de ces côtés-ci et d'Allemagne, je ne vous en dis rien ; vous devez être assez occupé de ce qui se passe chez vous. Je ne crois pas qu'il soit nécessaire de vous recommander un secret inviolable sur ce que je vous écris de M. de Vendôme, à la réserve de la reine.

Adieu, mon très cher frère, conservez-moi toujours votre amitié ; je prie Dieu que ce ne soit pas toujours par de pareils malheurs que je sente si vivement celle que j'ai et aurai pour vous toute ma vie.

Louis.

CLXXVn.

A LA REINE D'ESPAGNE

A Mari}, le 5 septembre 1710.

Voici une triste conjoncture, Madame, pour prendre la plume, et j'avoue que je n'aurois jamais eu le courage de le faire, si je n'y étois engagé par tout ce que l'amitié m'a fait sentir dans cette occa-

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sion. J'apprends que le roi et vous soutenez celte adversité avec une fermeté qui ne se peut assez louer et que l'on travaille promptement aux remèdes. Comme je prie le roi de vous montrer la lettre que je lui écris, je ne dirai rien davantage sur ce chapitre, vous conjurant, Madame, de me continuer toujours l'honneur de votre amitié et d'être persuadée que la mienne pour vous est plus tendre et plus respectueuse que je ne le saurois exprimer.

Louis.

Oserois-je vous prier, Madame, de nommer quelquefois mon nom au prince votre fils, afin qu'une des premières choses qu'il apprenne soit qu'il a en France un oncle qui l'aime bien tendrement.

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