Provenant de la succession du Dauphin
tir que la négociation continue et s'avance, en sorte que l'on a tout lieu d'en espérer une bonne et prompte issue. Il paroît que les HoUandois se radoucissent et quittent leur première force ; il est vrai que la demande qu'ils font à l'égard de vos plénipotentiaires et de ceux des deux Électeurs^ seroit suspecte si l'on ne voyoit par la fin même qu'ils les admettent aussi dans la suite. Ils ne la font que parce que, ne s'étant pas encore déclarés ouvertement sur votre reconnoissance, ils doivent garder ce ménagement pour l'Archiduc ; mais vos affaires seront sûrement entre les mains du Roi : vous connoissez l'amitié qu'il a pour vous, et, s'en trouvant chargé, il ne sera que plus engagé à les bien ménager selon ses intentions et les vôtres.
I/Arclîiduc se plaint hautement et proteste qu'il ne fera jamais de paix, comme vous le verrez sans doute dans la lettre qu'il en écrit à l'Electeur Palatin ; mais tout cela ne sera que du bruit qui n'aboutira à rien, et, quand les principaux d'entre les Alliés seront d'accord, il faudra qu'il les suive malgré qu'il en ait, à moins qu'il ne veuille s'exposer à perdre tout ce qui pourra lui demeurer et peut-être encore davantage.
Vous aurez vu, par la dernière lettre que je vous écrivis le 30 du mois passé, que je savois déjà la prise de la ville de Caidone, et je suis étonné de n'avoir pas appris encore celle du château. Il aura duré
1. Les Hollandais refusaient d'admeUre les plénipotentiaires de Philippe V, parce qu'ils ne l'avaient pas reconnu comme roi d'Espagne, et ceux des électeurs de Cologne et de Bavière, parce (ju'ils avaient été mis au ban de l'Empire.
apparemment plus longtemps que 1*011 n'avoit cru.
Je ne suis pas surpris que vous ayez été quelques ordinaires sans recevoir de mes lettres, ayant manqué d'écrire une fois pendant le dernier voyage de Marly, et ayant écrit trop tard la semaine suivante ; mais vous devez en avoir reçu plusieurs à la fois par un courrier extraordinaire qui vous portoit les dernières nouvelles alors d'Angleterre et les réponses que le Roi y avoit faites.
Il s'est passé ces jours-ci un assez grand mouvement de troupes sur la frontière de Flandres ; le maréchal de Montesquiou a fait combler une partie du canal qui va de Lille à Douay et gâter le courani de la Scarpe au-dessous de cette dernière ville, ce qui empêchera d'y faire des magasins si facilement et coûtera du temps et de la dépense aux ennemis pour raccommoder ce que l'on a gâté. Ils ont remué leurs garnisons pour s'opposer à ce travail, mais trop tard, et l'on étoit déjà retiré quand ils se sont mis en mouvement.
Mon frère de Berry s'est donné ces jours passés un tressaillement dans le gros de la jambe, qui l'a obligé de garder le lit pendant les premiers jours ^ et l'empêche encore de bien marcher ; mais j'espère que cela n'aura point de suite fâcheuse et qu'il en sera bientôt tout à fait quitte. M. le comte de Toulouse est guéri ; il se lève et se rétablit, mais assez lentement.
Voilà, mon très cher frère, tout ce que je sais à
1. C'est en jouant à la paume que le duc de Berry s'était donné cette entorse [Dangeau, tome XIV, p. 37).
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VOUS dire pour aujourd'hui, si j'en excepte ce qui regarde ma tendresse pour vous ; car je serois long sur ce chapitre, si je disois tout ce qu'elle me fait penser ; continuez-m'en toujours une pareille et faites bien mes compliments à la reine.
A Versailles, le 28 décembre 1711.
Rien ne peut égaler, mon très cher frère, la régularité avec laquelle vous m'écrivez, et je ne puis qu'être très honteux lorsque je manque une seule fois à y répondre de même. Vous aurez vu par ce que vous portoit le dernier courrier que les HoUandois insistoient à ne pas envoyer maintenant les passeports à vos plénipotentiaires ; que, sur ce que ne vous reconnoissant point, ce pas auroit emporté la reconnoissance ; mais vous aurez vu par leur réponse même que cela ne pouvoit manquer dans la suite ; c'est toujours beaucoup que de gagner peu à peu quelque chose sur des ennemis difficiles, enflés de leurs bons succès, et qui voient avec peine qu'ils ne leur seront pas aussi utiles qu'ils se l'étoient imaginé.
Le retardement de la prise du château de Cardone me fait peine ; je sais que le comte de Muret ^ a peu
1. Jean-François Lécuyer, comte de Muret, avait été fait lieutenant général en 1710 et quitta alors l'armée de Dauphiné pour aller servir en Espagne.
de munitions, et cependant par les plans que j'ai vus il paroît qu'il auroit besoin de poudre pour miner les diverses enveloppes du château, sans quoi il seroit à craindre que l'assaut ne réussît point. J'ai vu cependant par une lettre du duc de Vendôme qu'il se préparoit aie donner bientôt, et je souhaite qu'il vienne incessamment un courrier avec la bonne nouvelle de cette conquête.
Les dernières d'Angleterre ont parlé de l'ouverture du Parlement et de la harangue de la reine, qui a été en faveur de la paix ^ ; mais l'on ne sait point encore les réponses du Parlement. On dit cependant que le parti pour la paix a prévalu de peu de voix dans la chambre des seigneurs, mais (ju'il a passé de cent cinquante dans celle des communes, ce qui est d'une plus grande conséquence. Une autre nouvelle disoit que, dans la chambre haute, la pluralité l'avoit emporté pour la guerre, à moins que l'Archiduc n'eût l'Espagne ; mais, quand cela seroit vrai, on dit que tous les pairs ne sont pas encore arrivés, et la chambre basse est très maîtresse de l'argent. On en saura davantage ce soir ou demain que doit arriver l'ordinaire d'Hollande, et je compte aussi qu'il viendra incessamment un courrier en droiture, chargé des passeports pour les ambassadeurs du Roi. Leurs équipages sont déjà en chemin, et ils ne tarderont pas de s'y mettre eux-mêmes, quand ils en auront la liberté. Si tous ceux avec qui nous aurons à traiter y alloient d'aussi bonne foi que le Roi, la paix seroit
1. Voyez le compte rendu de la séance d'ouverture dans les Mémoires de Sourches, tome XIII, p. 260-261.
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bientôt conclue ; mais je ne doute pas qu'il n'arrive beaucoup de contre-temps de la part de ceux qui ne la veulent point, et qu'ils ne tâchent de faire recommencer la campagne, qu'il seroit bon de prévenir du moins par quelque suspension d'armes, si l'on ne le pouvoit par la conclusion du traité. Il faut s'en remettre sur cela comme sur toute autre chose à la volonté de Dieu, en faisant cependant de notre côté tout ce qui se peut pour terminer tout ceci par une bonne et solide paix. Je suis bien assuré, mon très cher frère, que ces sentiments sont les vôtres, et j'espère que les miens y seront toujours conformes. J'en dis de même de ce que je pense sur votre chapitre et vous sur le mien, vous priant de m'aimer toujours autant que le demande la tendresse extrême
que j'ai pour vous.
Louis.
A Versailles, le 4 janvier 1712.
Cette lettre étant, mon très cher frère, la première que je vous écris de cette année, je dois commencer par vous y souhaiter toutes sortes de bonheurs et de prospérités. Vous connoissez assez ma tendresse pour être assuré de la sincérité de ce souhait. Un des plus grands que nous puissions avoir dans le cours de cette année, c'est une bonne paix qui puisse durer longtemps à la satisfaction de tout le monde. J'espère qu'enfin Dieu nous l'enverra.
Nous avons reçu les passeports pour les ambassadeurs du Roi le premier jour de l'an précisément ^ Ils doivent partir après-demain, et je puis vous assurer que, tant que vos intérêts passeront par leui;s mains seules, ils y auront une attention plus exacte que vos plénipotentiaires eux-mêmes, ou égale du moins. C'est dans ces sentiments qu'ils partent, et c'est dans ces sentiments que le Roi, qui les envoie, est encore plus qu'eux. Pour moi, vous ne doutez pas que je ne les aie bien à cœur et que je ne fasse tout ce qui me sera possible pour les ménager à votre plus grand avantage.
Voilà donc la négociation sur le point de commencer ; mais l'ouvrage n'est pas fini pour cela. Ceux qui gouvernent la Hollande n'y entrent qu'à regret, et l'on doit s'attendre à de grandes difficultés et à de grandes contradictions ; les propositions même que les Alliés feront d'abord seront bien différentes du but auquel on prétend les amener, et toutes ces clioses ne doivent ni surprendre, ni rebuter ; mais il faut aller avec patience pour arriver au terme que l'on s'est proposé, et j'espère qu'avec l'aide de Dieu l'on surmontera tous les obstacles et que l'on y arrivera. C'est lui qui n'a pas permis que les succès des ennemis continuassent comme ils avoient commencé et qui a renversé une grande partie de leurs projets, et c'est lui qui, étant un Dieu de paix, nous la donnera, afin que nous ayons lieu de le mieux servir dans la tranquillité et dans le repos qui nous est si nécessaire.
1. Dangeau en effet annonce cette nouvelle le l^"" janvier (tome XIV, p. 51).
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La longueur du siège de Cardone m'afflige, et je crains que la mauvaise saison jointe au manque de vivres ne fasse échouer cette entreprise. J'espérerai toujours cependant qu'elle finira heureusement par l'extrême désir que j'en ai.
Je ne vous en dirai pas davantage pour ce soir, mon très cher frère, ayant à entretenir l'abbé de Polignac ^ qui part d'ici demain matin. Je vous embrasse de tout mon cœur et vous demande la continuation d'une amitié qui m'est bien chère.
Louis.
A LA REINE D'ESPAGNE
A Versailles, le 4 janvier 1712.
Le renouvellement de l'année me donne lieu, Madame, de me présenter à Votre Majesté en la lui souhaitant aussi heureuse qu'elle la peut désirer et suivie d'un grand nombre d'autres pareilles.
Vous verrez, par la lettre que j'écris au roi et par les nouvelles que vous recevrez d'ici, que l'on est sur le point d'ouvrir les conférences de la paix ; c'est je crois un des plus grands biens qui puissent nous arriver dans le cours de cette année, et j'espère qu'il viendra malgré les difficultés qui s'opposeront
1. Melchior, abbé de Polignac, qui devait recevoir le chapeau de cardinal en 1713, était un des plénipotentiaires français aux conférences d'Utrecht, avec le maréchal d'Huxelles et Mesnager.
sans doute à sa conclusion. Il ne tiendra pas à moi, Madame, qu'elles ne soient surmontées et qu'en agissant pour les intérêts du roi mon frère autant qu'il pourra dépendre de moi, je ne vous fasse eonnoître. Madame, combien l'amitié que j'ai pour Votre Majesté est véritable et combien je désire mériter la continuation de la sienne.
Louis.
A Versailles, le 11 janvier 1712.
Vous avez bien raison, mon très cher frère, d'avoir grande confiance au Roi ; je vous puis assurer qu'il a vos intérêts bien à cœur et qu'ils sont entre ses mains aussi bien que vous le pouvez désirer. Vous le verrez aisément par les remarques qu'il a faites sur le plein pouvoir que vous venez de lui envoyer, puisqu'il trouve que vous lui en dites trop et que les ennemis en pourroient tirer des inductions désavantageuses pour vous. Vous jugez bien par là que nous n'avons pas d'envie de jeter ce qui vous appartient à la tête des Alliés pour ainsi dire, et que nous sommes en intention de nous en servir le plus utilement qu'il se pourra pour vous et pour nous.
Nos plénipotentiaires sont partis il y a quelques jours, et l'arrivée de votre pouvoir ne leur sera pas peu utile. J'espère que, quand ils diront que le Roi l'a entre ses mains, ils en seront crus sur leur parole, et qu'il ne sera pas nécessaire de le faire voir ; mais,
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s'ils ne peuvent pas s'en dispenser pour commencer à traiter, ils ne le feront qu'à la dernière extrémité par la raison que je viens de vous dire des conséquences dangereuses que les ennemis en pourroient tirer. Je suis sûr que vous serez content de la manière ferme et négative dont ils receviont leurs premières propositions ; car il ne fait pas doute qu'ils ne demandent l'Espagne et les Indes pour l'Archiduc, et les Anglois le feront eux-mêmes pour ne pas parler difleremment des autres ; mais ils changeront de langage les premiers, et les Hollandois y seront aussi obligés à leur tour.
Il est fâcheux que le malheureux événement de la levée du siège de Cardone soit arrivé en ce tempsci ^ et que la campagne de Catalogne n'ait servi de rien. Le désir que j'avois de la réussite de cette entreprise m'a fait sentir vivement l'inconvénient de n'y avoir pu réussir et d'être obligé de prendre des quartiers en Aragon. Il faut travailler aux magasins pendant l'hiver pour être de bonne heure en état de repasser la Sègre et d'avancer en Cataloone plus que l'on n'a fait cette année. Si Ducasse pouvoit bientôt arriver, l'argent qu'il apporteroit donneroit lieu de presser ces préparatifs et ne feroit, je crois, pas un mauvais effet à Utrecht ; car plus on nous verra en état de recommencer la campagne, et plus l'envie en diminuera à ceux des ennemis qui le désirent.
Je vous a vois écrit il y a quatre jours par le sieur
1. M. de Muret n'avait pu s'emparer tlu château de Cardone et avait dû abandonner là ville à la fin de décembre.
d'Aubigny ', qui devoit partir avant-hier, au sujet de nos partages. Mais, comme son départ est retardé de quelques jours, je le ferai quand il sera sur le point de s'en aller, et pour aujourd'hui, mon très cher frère, je vous embrasserai de tout mon cœur, en vous priant de m'aimer toujours autant que le mérite la tendresse extrême que j'ai pour vous.
Louis.
A Versailles, le 18 janvier 1712.
Je suis bien sensible, mon très cher frère, aux souhaits que vous me faites pour le commencement de cette année ; j'en connois la sincérité, connoissant votre amitié et vous aurez sans doute reçu pareillement ceux que je vous ai faits à la même occasion.
Il est certain qu'une bonne paix est ce qui nous peut arriver de meilleur, et j'espère que Dieu aura la bonté de nous la donner malgré les contradictions auxquelles on se doit attendre. Le Roi vademander aux évêques de faire faire des prières publiques pour l'obtenir de Dieu ; il n'y a personne qui ne s'acquitte de bon cœur de ce devoir, et l'on peut se flatter qu'elles auront leur effet.
1. Jean Bouteroue d'Aubigny, écuyer de la princesse des Ursins et son favori, qu'elle employait pour des missions secrètes et confidentielles ; il était alors en France pour tâcher d'obtenir que Louis XIV exigeât, par la signature de la paix, la constitution d'une petite souveraineté indépendante pour sa maîtresse sur les confins du Luxembourg.
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Nous saurons dans peu de jours de quelle manière les conférences se seront ouvertes à Utrecht ; mais, pour leur conclusion, je crains fort qu'elle ne soit pas si prochaine que l'on l'avoit cru d'abord.
Vous verrez dans les nouvelles publiques que le parti dominant en Angleterre ne s'endort point, et qu'il attaque directement le duc de Marlborough ' ; il est certain qu'il ne peut se soutenir que par des partis de force et que, s'il commence à plier, le parti opposé, qui est le plus riche, reprendra aisément le dessus.
Étant prêt à partir pour Marly et n'ayant rien davantage d'important à vous entretenir, je vous embrasse tendrement, mon très cher frère, et vous prie de m'aimer toujours comme je vous aime.
Louis.
A Versailles, le 8 février 1712.
Vous n'aurez ce soir qu'un très petit mot de moi, mon très cher frère, quoiqu'il y ait plusieurs ordinaires que je ne vous aie écrit.
Madame la Dauphine a souffert toute la nuit dernière et une partie du jour une extrême douleur près de l'oreille, pour laquelle elle a été saignée deux fois ; elle en est soulagée ce soir, et j'espère
1. Marlborough et sa femme, attaqués vivement parle parti whig, furent obligés de quitter temporairement l'Angleterre.
qu'elle en sera quitte demain. Cela a été précédé d'un accès de fièvre, et elle l'a encore ce soir, ce qui ne se peut autrement, vu ce qu'elle a souft'ert ; mais le tout a été sans aucun danger et finira bientôt à ce que l'on espère ^ C'est la raison qui l'empêchera d'écrire aujourd'hui à la reine ; je vous prie de le lui dire de sa part en lui faisant aussi bien mes compliments.
Le marquis de Bonnac vous instruira du commencement des conférences d'Utrecht et de la bonne disposition qui continue pour la paix, surtout en Angleterre.
Adieu, mon très cher frère, je vous embrasse et vous aime plus tendrement que je ne le puis dire.
Louis.
1. La Dauphinc mourut le vendredi 12 février à huit heures du soir, et le duc de Bourgogne, tombé malade lui-même depuis quelques jours, la suivit dans la tombe le jeudi matin 18 février, di>: jours après la date de la présente lettre, qui est la dernière qu'il adressa k son frère. Il faut lire dans les Mémoires de Saint-Simon, édition Boislisle, tome XXII, p. 272 et suivantes, le récit de la mort du Dauphin et de la Dauphine.
LETTRES DU DUC DE BOURGOCxNE