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La reine Anne d'Angleterre

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cette persuasion n'empêche point de remettre l'armée de Flandres en état de bien faire la campagne prochaine, s'il en est besoin, quoique cette persuasion ne soit pas trop mal fondée, à ce que vous jugerez aisément par ce que vous porte ce courrier.

C'est une chose bien heureuse, dans la situation présente des affaires, que votre courrier soit arrivé à propos pour empêcher le duc de Vendôme de rien entreprendre du côté de Catalogne qui puisse engager une action générale; car il me paroît qu'il n'est question que de temps encore et qu'il y a grand lieu d'espérer que la campagne prochaine ne recommencera point.

L'Archiduc a été élu empereur le 12 de ce mois, et cet établissement sera assez beau pour qu'il s'en contente, avec ce que l'on voudra y ajouter, sans prétendre rien davantage sur l'Espagne et le reste de votre monarchie. Je suis si plein de notre affaire que je ne puis cesser d'en parler ; je voudrois que vous vissiez la joie où l'on est ici de savoir que votre maintien sur le trône d'Espagne est le fondement de la paix qui va se traiter ; vous connoîtriez par là que les François ont vos intérêts bien à cœur, et il n'est pas possible que vous n'en fussiez bien content.

Je suis ravi que vous retourniez à Madrid ; vos peuples, vous voyant dans votre capitale et apprenant les nouvelles d'aujourd'hui, ne douteront plus que vous ne soyez à eux pour toujours, et les nœuds de leur fidélité n'en seront que plus formés.

Vous me faites beaucoup de plaisir de songer à votre nourrice, ainsi que vous me le mandez ; j'ai

déjà présenté votre demande sur cet article en faisant parler pour elle à M. Desmaretz, et je lui en dirai un mot aujourd'hui moi-même ^

J'en reviens encore à notre affaire, qui est un coup de la main de Dieu ; c'est de quoi nous le devons bien remercier ; il } a longtemps que je vous ai dit que, vous ayant placé sur votre trône, il vous y maintiendroit lui-même, et cela sera comme vous le voyez.

Adieu, mon très cher frère, je ne puis vous parler d'autre chose pour aujourd'hui ; ma lettre exprime assez ma joie ; pour ma tendresse pour vous, je n'ai point de termes assez forts pour vous la faire connoîlre ; je suis très sensible aux marques du souvenir de la reine et vous embrasse de tout mon cœur.

Louis.

A MarlVj le 10 novembre 1711.

Depuis que je ne vous ai écrit, mon très cher frère, j'ai reçu plusieurs de vos lettres, et la régularité que vous avez gardée, même dans votre voyage, m'a rendu honteux d'y avoir manqué sans cause légitime.

Quoique l'on ne sache point encore la réponse

1. Cette femme, dont il a déjà été parlé plus haut, s'appelait Marie Demay, dame Roulier; Philippe V lui donna une petite pension.

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que la princesse Anne ^ aura faite au sieur Buys^, que les Hollandois lui ont envoyé, il est presque sûr qu'elle sera à notre satisfaction et que le retour de Buys sera suivi de près de l'ouverture des conférences pour la paix. Je crois que les Hollandois, du moins ceux qui gouvernent, ne se trouveront pas peu attrapés; mais c'est leur faute, et il y a longtemps qu'il n'auroit tenu qu'à eux de faire le personnage que font aujourd'hui les Anglois. Les nouvelles sont du reste assez stériles, la campagne étant finie par toutes nos frontières, à la réserve de l'Alsace, où les ennemis n'ont point encore repassé le Rhin ; mais on dit que cela vient de ce que le prince Eugène, ayant écrit à l'Archiduc pour séparer son armée et n'ayant point encore eu de réponse, en attend une absolument avant que de faire cette démarche, piqué de ce que l'on ne marque pas assez de considération pour lui.

Je ne sais si la saison ne s'avance point trop, pour continuer les projets que l'on peut avoir du côté de la Catalogne et qu'il seroit cependant bon d'exécuter pour y pouvoir prendre des quartiers plus en avant. La petite action qui s'y est passée quand on a repris le convoi marque que vos troupes conservent toujours la supériorité sur celles des ennemis, et cela est fort bon. Je comprends que vous avez lieu

1. Il est curieux de voir que le duc de Bourgogne traite ici seulement de princesse la reine Anne, quand il l'a appelée reine dans la lettre précédente.

2. Guillaume Buys, conseiller pensionnaire de la ville d'Amsterdam, fut un des plénipotentiaires hollandais à Utrecht, et vint après en France comme ambassadeur.

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d'être content du marquis d'Arpajon * ; il s'est conduit avec activité et prudence dans les choses dont il a été chargé, et il meparoît que le Roi lui permettra d'accepter la grâce que vous voulez bien lui accorder *, sans qu'il soit nécessaire de l'en presser. Pour le comte de Momac ^, pour qui vous demandez le régiment d'Anjou, quoique je ne le connoisse point, vous pouvez être persuadé que je tâcherai de le servir en ce qui me sera possible. Je ne doute pas qu'il n'ait ce régiment qui est à vous, ce qui est encore une raison particulière pour remplir cette place à votre gré.

Je suis ravi de vous savoir en chemin de Madrid, et le serai encore davantage lorsque vous y serez arrivé ; car assm*ément vos peuples méritent que vous leur marquiez de la reconnoissance de tout ce qu'ils ont fait pour vous.

Je ne sais si vous n'aurez point eu dans votre voyage autant de pluie que nous en avons ici depuis un mois ; si cela est, vous devez avoir trouvé de méchants chemins. Pour ceux de tous ces pays-ci, ils sont presque devenus impraticables partout où il n'y a point de pavé, et la rivière de Seine commence à déborder.

1. Louis, marquis d'Arpajon, nommé maréchal de camp en 1709, servait en Espagne depuis cette époque.

2. Philippe V demandait l'autorisation de lui donner le collier de la Toison d'or.

3. Ce personnage, dont le nom est sans doute estropié, n'a pu être identifié ; on ne le trouve point parmi les colonels des régiments d'Anjou-cavalerie ou d'Anjou-infanterie qui, d'ailleurs, n'étaient vacants ni l'un ni l'autre en 1711.

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Adieu, mon très cher frère, en voilà assez pour ce soir ; aimez-moi toujours autant que le mérite la tendresse infinie que j'ai pour vous.

J'oubliois à propos de vous dire que je crois que vous aurez été bien aise d'apprendre que les Anglois n'ont pris qu'un rat ^ en Canada. Cela ne peut qu'augmenter en eux le désir qu'ils ont de la paix et les rendre moins difficiles dans leurs prétentions sur ces pays. Si Ducasse peut arriver bientôt à bon port, j'espère que ce sera le dernier coup d'éperon. Je vous embrasse de tout mon cœur.

Louis.

A Versailles, le 16 novembre 1711.

Quoique je ne doute pas, mon très cher frère, que l'on ne vous dépêche incessamment un courrier sur le bon train que nos affaires continuent de prendre, je ne veux pas laisser passer néanmoins ce jour d'ordinaire sans vous écrire, ayant résolu de n'y point manquer. L'Angleterre veut toujouis la paix, et je ne doute pas que la Hollande, qui s'y est opposée d'abord, n'y vienne aussi à son tour. Vous verrez tout cela plus en détail par ce que le courrier vous portera. Il est constant que les François s'intéressent à votre maintien plus qu'on ne le peut dire.

1. Au sens de manquer son coup, d'où est venu le verbe rater.

Il n'y a pas deux avis là-dessus, et c'est avec un extrême plaisir que je vois qu'il n'y en doit point avoir. Les bons Espagnols pensent de même sans difficulté, et, s'il y a encore quelques mauvais sujets, la paix, sapant le fondement de leurs intentions dépravées, les fera, à ce que j'espère, rentrer tous dans leur devoir.

J'ai appris avec beaucoup de plaisir la manière dont les ennemis ont échoué dans leur entreprise sur Tortose * ; il faut qu'ils regardent cette ville d'une grande conséquence pour eux, puisque c'est la seconde fois qu'ils tentent la même chose, et en effet il auroit été bien dangereux qu'ils y eussent réussi. Je souhaite que les difficullés pour le siège de Gardone puissent se lever et que la campagne finisse en Catalogne par cette conquête.

Je suis fort aise que les travaux de votre palais de Madrid soient bientôt achevés - et que vos peuples puissent vous voir dans votre capitale d'une manière convenable à votre dignité. Le beau temps que vous avez sur les bords du Tage n'est pas de même sur ceux de la Seine. Il y a près de six semaines qu'il pleut presque tous les jours, et il y en a déjà plusieurs que la rivière est débordée.

M. le comte de Toulouse se porte à merveilles de

1. M. de Stahrenberg, qui tenait encore en Catalogne pour l'Archiduc, avait cru pouvoir s'emparer de Tortose par suite des intelligences qu'il avait dans la place ; il y envoya un corps de trois mille hommes; mais le commandant espagnol déjoua son projet et repoussa les assaillants.

2. Philippe V faisait aménager de nouveaux appartements dans le palais de Madrid, et séjournait à Aranjuez en attendant.

sa taille ' ; il est dans son dixième jour ; il est presque

sur qu'il en guérira, et il sera délivré d'un mal dont

il s'étoit ressenti depuis l'âge de huit ans. Je ne

comprends pas comment il avoit pu faire avec cela

un exercice semblable à celui qu'il faisoit encore il

n'y a pas dix-huit mois.

Comme je vous écrirai encore apparemment dans

deux ou trois jours, je finis aujourd'hui ma lettre,

mon très cher frère, en vous embrassant de tout

mon cœur, et vous conjurant de m'aimer toujours

autant que je vous aime.

Louis.

A Versailles, le 18 novembre 1711.

Le courrier qui vous portera cette lettre, mon très cher frère, est chargé des dépèches qui vous instruiront de la bonne suite de la négociation, qui continue d'aller en avant, quoique plus lentement qu'il n'auroit été à souhaiter. Je ne vous répète point ici les choses dont vous serez instruit par le marquis de Bonnac ; mais vous jugerez aisément que, les Anglois continuant à tenir ferme, les autres alliés ne pourront se dispenser de traiter et de faire ensuite la paix, qui sera un grand bien pour toute l'Europe;

1. Le comte avait été taillé le 7 novembre par le chirurgien Mareschal d'une fort grosse pierre dans la vessie ; il y a beaucoup de renseignements sur la maladie et l'opération dans les Mémoires de Sourches, tome XIII, p. 216, 226, 230, 232-233, 241 et 245.

car je ne doute pas que celle du Nord ne suive la nôtre de près. Il auroit été bien à souhaiter que l'on eût pu attendre aux conférences à s'expliquer comme l'on commence à faire aujourd'hui ; mais il n'y a pas moyen de s'en dispenser, si l'on veut avancer ou même ne pas risquer de tout rompre, en donnant lieu aux An<,lois de soupçonner notre bonne foi, que vous connoissez être entière. C'est à eux à en avoir aussi de leur côté, et je ne doute pas qu'ils aient compris que l'intérêt du parti royaliste, qui domine présentement, et le particulier des principaux chefs, se trouvent absolument à conclure promptement une bonne paix qui puisse durer. C'est à quoi tout le monde doit tendre, et une des choses auxquelles l'on devra plus s'appliquer dans le traité futur et dans les négociations qui pourront le suivre, sera de couper et d'arracher toutes les semences de guerre, qui ne seront encore que trop fréquentes. Comme il n'y a pas grandes nouvelles d'ailleurs, je finirai ma lettre avec mes raisonnements, en vous embrassant de tout mon cœur, mon très cher frère, et vous priant de m'aimer autant que le mérite la tendresse infinie que j'ai pour vous ; faites aussi, je vous prie, bien des compliments à la reine de ma

part.

Louis.

A Versailles, le 23 novembre 1711.

Les nouvelles que vous me mandez par votre lettre du 9 de ce mois, mon très cher frère, sont trop

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avantageuses pour ne m'en pas réjouir avec vous. J'espère que la grossesse de la reine, qui est une marque du rétablissement de sa santé, achèvera d'emporter tout ce qui pourroit être encore des suites de sa maladie ; personne ne vous souhaite plus que moi des successeurs qui vous attachent vos peuples de plus en plus. L'arrivée du vaisseau de l'escadre de Ducasse est très avantageuse ; mais il faut que le total arrive à bon port avant que la joie puisse être parfaite et exempte de toute inquiétude ^

Vous aurez vu, par les nouvelles que portoit le dernier courrier qui est parti d'ici, qu'il y a lieu d'espérer que la nomination de vos plénipotentiaires* ne sera pas inutile, toutes choses continuant à s'acheminer à la paix. .Te suis persuadé que vous avez choisi de bons sujets pour cet emploi ; j'en connois un qui en est très digne : vous croyez bien que je veux parler du comte de Bergeyck ; je regrette seulement qu'il ne puisse pendant ce temps travailler à rétablir l'intérieur de vos affaires, ainsi qu'il a déjà commencé ; mais ce qui est différé ne sera pas perdu, à ce que j'espère, et la paix rendra ses travaux plus aisés et plus utiles.

Je comprends aisément que les nouvelles troupes que le Roi envoie en Roussillon vous font plaisir en

1. On commençait à être inquiet du retard de l'escadre de Ducasse escortant les galions des Indes, quoiqu'un de ses vaisseaux, commandé par le chevalier deTourouvre, eût abordé en Galice [Dangeau, tome XIV, p. 38).

2. Les trois plénipotentiaires désignés par le roi d'Espagne étaient le duc d'Osuna, le comte de Bergeyck et M. de Montéléon.

obligeant les ennemis d'avoir plus d'attention à ce côté-là et par conséquent à laisser les coudées plus franches au duc de Vendôme.

Je suis ravi que vous vous soyez diverti à la chasse à Aranjuez ; nous faisons ici assez souvent des battues de lapins dans les lieux que vous connoissez, et nous chassons aussi aux faisans, qui se sont infiniment multipliés dans le petit et dans le grand parc, depuis que Blouin ^ en a pris soin, c'est-à-dire depuis dix ans et près de onze.

Étant un peu tard ce soir et ayant déjà travaillé un peu de suite, je finis cette lettre, mon très cher frère, en vous embrassant de tout mon cœur, vous priant de m'aimer toujours autant que je vous aime

Louis.

A Versailles, le 30 novembre 1711.

Lorsque je reçus hier, mon très cher frère, votre lettre du 16, par laquelle vous me mandiez les préparatifs que le duc de Vendôme faisoit pour le siège de Cardone, je venois d'apprendre que la ville avoit été emportée l'épée à la main"^ et que l'on atten-

1. Louis Blouin, premier valet de chambre du Roi, était en même temps intendant et gouverneur des châteaux de Versailles et de Marly depuis 1701.

2. Cardone fut emportée d'assaut le 19 novembre par MM. de Muret et d'Arpajon détachés par le duc de Vendôme pour

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doit dans peu la réduction du château ; cette nouvelle m'a causé beaucoup de joie. Voilà les ennemis resserrés en Catalogne ; la campagne n'y est point inutile, et tout contribue à préparer la paix.

Il y a trois jours que l'on a su par un exprès du comte de Strafford, ambassadeur en Hollande de la princesse Anne, que les passeports pour nos ambassadeurs avoientété expédiés et envoyés à cette princesse, à qui les Etats Généraux se remettent du choix de la ville où l'on traitera la paix, pressant néanmoins que ce soit à la Haye ; mais je crois que l'exclusion que le Roi continue de donner à cette ville fera établir ailleurs le siège de la négociation. Nous sommes donc dans l'attente et de ces passeports, qui doivent nous venir d'Angleterre, et de l'ouverture du Parlement, dont les délibérations seront sans doute absolument favorables à la paix. Cette attente, qui est fort agréable, ne nous empêche pas de travailler fortement aux préparatifs de la campagne, sachant bien qwe la paix sera meilleure lorsque l'on sera mieux en état de continuer vigoureusement la guerre. On dit cependant de toutes parts que l'on ne la reverra plus et que la paix se conclura incessamment, au grand contentement, je crois, de toute l'Europe, qui en a un très grand besoin.

Le retardement de Ducasse me met dans quelque inquiétude, et elle ne sera finie que lorsqu'il sera arrivé dans vos ports. J'ai appris avec un extrême plaisir la manière dont vous avez été reçu à votre retour à Madrid ; les peuples dont on a le cœur comme vous avez celui des Castillans sont bien plus aisés à gouverner que d'autres qui n'obéissent que par res- II y

pect OU même par crainte. Je suis persuadé que, quoi qu'en puisse dire l'Archiduc, il ne pense plus intérieurement à l'Espagne et qu'il sera content de l'Empire avec tout ce qu'il pourra gagner de proche en proche.

Je suis bien aise que vous soyez content des « ajustamens » que l'on a fait à votre palais. Il faut qu'un roi soit logé convenablement à sa dignité, qui demande de la représentation. J'espère que l'on vous enverra bientôt d'ici beaucoup de choses à vous appartenantes ^ , qui contribueront encore à son ornement et à votre ulilité. Il continue toujours de pleuvoir presque tous les jours depuis sept semaines, ce qui rend les chemins et les rivières même presque impraticables, en sorte que ce transport ne se pourra guère faire devant le printemps.

Voilà, mon très cher frère, ce que j'ai à vous écrire pour aujourd'hui, ayant encore plusieurs choses à faire avant la fin de la journée, vous priant de m'aimer toujours et d'être persuadé que l'on ne peut avoir une plus vive tendresse que celle que j'ai

pour vous.

Louis.

ccxni.

A Versailles, le 17 décembre 1711.

Vous verrez, mon très cher frère, parles nouvelles que vous porte le courrier extraordinaire qui va par-

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