II
En vérité, mes pères, voilà le moyen de vous Cadre croire jusqu'à ce qu'on vous réponde; mais c'est aussi le moyen de faire qu'on ne vous croie jamais plus, après qu'on vous aura répondu. Car il est si vrai que vous mentiez alors, que vous ne faites aujourd'hui aucune difficulté de reconnoltre dans vos réponses que cette maxime est dans le père Bauny, au lieu même où on l'avoit citée; et, ce qui est admirable, c'est qu'aujieu qu'elle étoit détestable il y a douze ans, elle est maintenant si innocente que, dans votre Neuvième Imposture, page 10, vous m'accusez « d'ignorance et de malice, de quereller le père Bauny sur une opioioo qui n'est point rejetée dans l'École ». Qu'il est avantageux, mes pères, d'avoir affaire à ces gens qui disent le pour et le contre ! Je n'ai besoin que de vous-mêmes pour vous confondre. Car je n'ai à montrer que deux choses : l'une, que cette maxime ne vaut rien ; l'autre, qu'elle est du père Bauny. Et je prouverai l'un et l'autre par votre propre confession. En 1644, vous avez reconnu qu'elle est détestable j et en 1656 vous avouez qu'elle est du père Bauny. Cette double reconnoissance me justifie assez, mes pères; mais elle fait plus, elle découvre l'Esprit de votre Politique, Car dites-moi, je vous prie, quel est le but que vous vous proposez dans vos Écrits? Est-ce de parler avec sincérité? Non, mes pères, puisque vos réponses s'entre-détruisent. Est-ce de suivre la Vérité de la Foi? Aussi peu, puisque vous autorisez une maxime qui est détestable selon vous-mêmes* Mais considérons que, quand vous avez dit que cette maxime est détestable, vous avez nié en même temps qu'elle fût du père Bauny ; et ainsi il étoit innocent. Et, quand vous avouez qu'elle est de lui, vous soutenez en même temps qu'elle est bonne ; et ainsi il est innocent encore. De sorte que, l'innocence de ce père étant la seule chose commune
à vos deux réponses, il est visible que c'est aussi la seule chose que vous y recherchez, et que vous n'avez pour objet que la défense de vos Pères, en disant d'une même maxime qu'elle est dans vos Livres et qu'elle n'y est pas; qu'elle est bonne et qu'elle est mauvaise, non pas selon la Vérité, qui ne change jamais, mais selon votre Intérêt, qui change à toute heure. Que ne pourrois-je vous dire là-dessus I car vous voyez bien que cela est convaincant. Cependant rien ne vous est plus ordinaire ' ; et^ pour en omettre une infi* nité d'exemples, je crois que vous vous contenterez que je vous en rapporte encore un.
On vous a reproché en divers temps une autre propo* sition du même père Bauny, Tr. 4, quest. 22, p. 100 : a On ne doit dénier ni différer l'Absolution à ceux qui sont dans les habitudes de crimes contre la Loi de Dieu, de^ Nature et de l'Église, encore qu'on n'y voie aucune espé^ rance d'amendement : etsi emendationis futur m spei ntUla appareat ». Je vous prie sur cela, mes pères, de me dire lequel y a le mieux répondu, selon votre goût, ou de votre père Pinthereau, ou de votre père Brisacier, qui défendent le père Bauny en vos deux manières : l'un en con-» damnant cette proposition, mais en désavouant aussi qu'elle soit du père Bauny; l'autre en avouant qu'elle est du père Bauny, mais en la justifiant en même temps. Écoutez*le0 donc discourir. Voici le père Pinthereau, page 18 : «Qu'ap* pelle-t-on franchir les bornes de toute pudeur, et passer au delà de toute impudence, sinon d'imputer au père Bauny, comme un chose avérée, une si danmable Doc^ Irine? Jugez, lecteur, de l'indignité de cette Calomnie, et
* f Cependant rien ne vous est plus ordinaire > est la leçon in-8«. Les éditions iQ*4« et in->12 ont t c cependant cela vous est tout ordinaire ». k Textes in-4« ol in-i2 : « do /a nattiTo ».
voyez à qui les Jésuites ont affaire, et si l'Auteur d'une si noire supposition ne doit pas passer désormais pour le truchement du Père des mensonges ». Et voici maintenant votre père Brisacier, 4® p., p. 21 : « En effet, le p*Te Bauny dit ce que vous rappeliez » (C'est démentir le père Pinthereau bien nettement); « mais, ajoute-t-il, pour justifier le père Bauny, vous qui reprenez cela, attendez, quand un Pénitent sera à vos pieds, que son ange gardien hypothèque tous les droits qu'il a au ciel pour être sa caution. Attendez que Dieu le père jure par son chef que David a menti quand il a dit, par le Saint-Esprit, que tout homme est menteur, trompeur et fragile ; et que ce Pénitent ne soit plus menteur, fragile, changeant, ni pécheur comme les autres; et vous n'appliquerez le sang de Jèsus-Chrisi sur personnel »
Que vous semble-t-il, mes pères, de ces expressions extravagantes et impies, que, s'il falloit attendre quil y
l. Texte complet du père Brisacier : « En effet, le père Bauoy dit c<^ que vous rapportez. Mais vous qui reprenez cela, attendez quand vous verrez un pénitent à vos pieds, que son ange gardien hypothèque tous les droits qu'il a dans le ciel pour être sa caution : que Dieu le père jure par son chef que David a menti, quand il a dit par le transport du Saint* Esprit, que tout homme est trompeur dan* ses promesseSy menteur en ses paroles et /rè/e, c'est-à-dire st^jet à se démentir dans ses résolutions, et que ce pénitent n'est plus homme, ni fragile, ni menteur, ni changeant, oi pécheur comme les autres, et vous n'appliquerez jamais le sang de Jêâu$* Christ sur personne; c'est ce que vous prétendez pour moi. Je suivrai U pratique dé l'Église; je les obltgerni de détruire leur péché par ladouUWf de combattre Vhabitude tous les jours par les moyens que je présenterai, et leur donnerai l'absolution pour le.'i fortifier par le sacrement dans ce combat où ils succomberont toujours si la Grâce ne les assiste. » Ceci c^i un des exemples les plus mémorables qu'on ait allégués de rinfidéliiè des citations de Pascal. Ce qu'il cite du père Brisacier est foncièrement exact, sinon tout à fait conforme à la lettre. 11 abrège un peu. Le style du pore Brisacier ne lui inspire pas le respect qu'on accorde à celui d'Homère. Il lui sufBt d'en prendre le sens et il le prend exactement. Quant au compié' ment que ne cite point Pascal, c'est un commentaire de ce que vient d'avancer le pJ rc Brisacier. Pascal n'est pas obligé d'entrer dans ses raisons.
eût quelque espérance d'amendement dans les pécheurs pour les absoudre, il faudroit attendre que Dieu le père Jurât par son chef q\x*ih ne tomberoient jamais plus? Quoi ! mes pères, n y a-t-il point de difierence entre Vespérance et la certitude? Quelle injure est-ce faire à la Grâce de Jésus- Christ de dire qu'il est si peu possible que les Chrétiens sortent jamais des crimes contre la Loi de Dieu, de* Nature et de rÉglise, qu'on ne pourroit Y espérer sans que le Saint- Esprit eût menti : de sorte que, selon vous, si on ne donnoit l'Absolution à ceux dont on n*espère aucun amendementy le sang de Jésus-Christ demeureroit inutile, et on ne Rappliquer oit jamais sur personne! A quel état, mes pères, vous réduit le désir immodéré de conserver la gloire de vos Auteurs, puisque vous ne trouvez que deux voies pour les justifier, l'Imposture ou l'Impiété ; et qu'ainsi la plus innocente manière de vous défendre est de désavouer hardiment les choses les plus évidentes !
De là vient que vous en usez si souvent. Mais ce n'est pas encore là tout ce que vous savez faire. Vous lorgez des Écrits pour rendre vos ennemis odieux, comme la Lettre d'un ministre à M, Arnauld^ que vous débitâtes dans tout Paris, pour faire croire que le Livre de la Fréquente Communion, approuvé par tant d'Évêques et tant de Docteurs^, mais qui, à la vérité, vous étoit un peu contraire, avoit été fait par une intelligence secrète avec les Ministres de Charenton. Vous attribuez d'autres fois à vos Adversaires ces Écrits d'impiété, comme la Lettre circulaire des Jansénistes, dont le style impertinent rend cette
* t De /a nature > dans les textes in-4o et in- 12.
*» Textes in-40 et in-12 : « tant de docteurs et tant d'évéques » an lieu de : « tant d'pv^qiios et tant de docteurs ». La correction n'est pas indifférente. On accusait volontiers les Jansénistes de faire passer leurs sentiments (ceux des docteurs) avant ceux de l'autorité ecclésiastique. Pascal se met en règle avec lo Clergé : les Docteurs ne tiennent quaprC^s les ÉvAqucs.
Fourbe trop grossière, et découvre trop clairement la malice ridicule de votre père Meynier, qui ose s'en servir, page 28, pour appuyer ses plus noires Impostures. Vous citez quelquefois des Livres qui ne furent jamais au monde, comme Les Constitutions du Saint-Sacrement, d'où vous rapportez des passages que vous fabriquez à plaisir, et qui font dresser les cheveux sur la tête des simples, qui ne savent pas quelle est votre hardiesse à inventer et publier les mensonges : car il n'y a sorte de Calomnie que vous n'ayez mise en usage. Jamais la maxime qui l'excuse ne pouvoit être en meilleure main\
Mais celles-là sont trop aisées à détruire ; et c'est pourquoi vous en avez de plus subtiles, où vous ne particularisez rien*, afin d'ôler toute prise et tout moyen d'y
* « Meilleure main i est la leçon \n-9fi. Les textes in-4« et in-lft ont : i mefllenres mains »,
1. Il y a, par exemple, le P. Pirot qui écrit dans son Apologie pour les Casuisles (p. 171) : a Le secrétaire (Pascal) a donné un juste sujet de croire qu'il n*est pas si chaste qu*étoit Joseph, et que sMI n*avDit été dépouillé d'une autre façon que ce patriarche, peut-être qu'il n'auroit pas fait tant d'invectives contre les Casuistes, de ce qu*ils n'obligent pas les femmes à restituer à ceux qu'elles ont dévalisés par leurs cajolleries. •
Ailleurs (p. 145), le bon Pirot écrit encore de l'Auteur des Lettres Provinciales : « Si nous n'avions pas pour vous plus de discrétion et de charité que vous n'en avez pour les Casuistcs, vous savez bien qu'il ne nous seroil pas malaisé de tirer un rideau qui découvriroit bien des choses. »
n avait déjà dit (p. 76) que l'adresse des Jansénistes a pour avoir de quoi fournir aux frais de la secte, est plus raffinée et plus connue que n'a pas été celle de Calvin... Je ne veux pas, ajoute-t-il, raconter en détail les bons tours que les Jansénistes ont faits pour duper les personnes de qualité et pour disposer de leur bourse; je dirai seulement qu'à entendre parler quelques-uns de ceux qui ont passé par les mains de leur grand directeur (Arnauld), qui fait tant le désintéressé, il est merveilleusement habile en l'art d'amasser des Aumônes. Et ceux-là même croient que si l'argent et la bonne chère manquoient tant soit peu à ce prédicateur apostolique et directeur des âmes choisies, il donneroit bientôt un avertissement à son auditoire^ pareil à celui que donna le ministre de Montréal au bien. Cet homme voulant paroUre désintéressé et contrefaire l'honnme apos-
répondre; comme quand le père Brisacier dit « que ses ennemis commettent des crimes abominables, mais qu'il ne les veut pas rapporter ». Ne semble-t-il pas qu'on ne peut convaincre d'Imposture un reproche si indéterminé? Un
toliquo, flt mine quelque temps de ne pas piocher pour la rétribution. Le peuple, se contentant do louer sa vertu, ne se mit pas en peine de lui donner la récompense accoutumée; de quoi, ce prédicateur se lassa bientôt et dit publiquement en chaire : Messieurs, il y a assez longtemps que je souffre; si je ne suis payé de mes appointements, ne pensez pas que je retourne ici faire la bête. »
La dignité et la modération du langage sont, en définitive, du côté des Jansénistes et de Pascal. La véhémence de PÂuteur des Provinciales ne Tempôche pas d'avoir de la retenue. Cela tient sans doute à la hauteur de son caractère. Cela tient aussi à la foi profonde qui l'anime. Son indignation se borne à flétrir les opinions de ses Adversaires; il ne touche ni à leurs mœurs ni à leur conduite. On a vu tout à l'heure ce que l'Apologiste dcsCasuistes insinue à propos de la Restitution, des mœurs de Pascal. II n'épargne pas davatange les Religieuses de Port-Royal.
« Ce qui a donné, dit-il (p. 185), en partie h nosseigneurs les prélats occasion d'exiger celte profession de foi, — le Formulaire — et de s'assurer de la Doctrine de ceux à qui on confie des monastères de filles, c'est qu'ils prévoyoient que le Diable feroit avec le temps plus do dég&ts dans ces maisons par ces austérités affectées, que Luther n'en a fait par ses débauches scandaleuses. Quand cet apostat débaucha une religieuse, il fut longtemps sans l'épouser, parce que tout le monde et même le duc de Saxe, son protecteur, improuvèrent cette action sacrilège. Mais le Diable se prépare maintenant à faire un ravage bien plus horrible. Car si on le laissoit faire, il changcroit en un instant un monastère de vierges chastes en sérail de filles impures, sans que personne s'en aperçût et sans qu'on y pût remédier. »
En ce qui concerne les mœurs, il n'y a pas d'accusations formelles; il n'y a que des insinuations. Quant aux croyances, l'Apologiste des Casuistei se gène beaucoup moins : o M. Arnauld (p. 13) a dessein d'abroger la confession auriculaire; » il méprise les Bulles des papes; il réclame un Concile plus général que celui de Trente; le secrétaire des Jansénistes «avoue qu'il est entièrement ignorant en théologie; » les Jansénistes prétendent i exterminer le Sacrement de l'Autel et celui de la Pénitence; » ils veulent abolir la Messe et l'Eucharistie; il esta craindi'e « que ces réformateurs n'aient dessein, comme autrefois Luther et Calvin, d*ôter le célibat des prêtres. » Quelques-unes de ces imputations ne sont pas tout à fait gratuites; mais TApologiste des Casuistcs exagère à plaisir une tendance qui n'est en réalité qu'une réaction non particulière à Port-Royal, contre le penchant des Jésuites à réduire le Christianisme à des pratiques purç* ment extérieures.
habile homme néanmoins" en a trouvé le secret; et cVst encore un Capucin, mes pères. Vous êtes aujourd'hui malheureux en Capucins, et je prévois qu'une autre fois vous le pourriez bien être en Bénédictins. Ce Capucin s'appelle le père Valérien, de la maison des comtes de Magnis. Vous apprendrez par cette petite histoire comment il répondit à vos Calomnies. Il avoit heureusement réussi à la conversion du prince Ernest, landgrave de Hesse-Rheinsfeld *. Mais vos Pères, comme s'ils eussent eu quelque peine de voir convertir un Prince Souverain sans les y appeler, firent incontinent un Livre contre lui (car vous persécutez les gens de bien partout), où falsifiant un de ses passages, ils lui imputent une Doctrine Hérétique^, Ils firent aussi courir une Lettre contre lui, ofi ils lui disoient : « Oh! que nous avons de choses à découvrir, mm dire quoi\ dont vous serez bien affligé! Car, si vous n'y donnez ordre, nous serons obligés d'en avertir le Pape et les Cardinaux. » Cela n'est pas maladroit; et je ne doute point, mes pèras, que vous ne leur parliez ainsi de moi : mais prenez garde de quelle sorte il y répond dans son Livre imprimé à Prague l'année dernière, pag. 112 et suiv. « Que ferai-je, ditil, contre ces injures vagues et indéterminées? Comment convaincrai-je* des reproches qu'on n'explique point? En voici néanmoins le moyen : c'est que je déclare hautement
" l'extcs in-l» et in-1'2 : « Mais Déanmoing un habile homme ».
•* Les textes in-4o et in- 12 ajoutent : • Et certes vous aviez grand tort, car il n'avoil p.-is attaqué votre Compagnie ». Il n'y a pas de raison de no pas réintégrer cette plaisanterie dans le texte.
1. n y a, dans toute» les éditions du temps, «à la conversion da landgrave de Darmstadt »». C*êtait une erreur de nom; le prince EmesU Imdprave de Hessc, n'était pas de la maison de Hesse-Darmstadt. Il était fils de Maurice, landgrave de Hesse.
2. « Convaincre des reproches » pour « répondre à des reproches » est une locution incorrecte.
et publiquement à ceux qui me menacent que ce sont des Imposteurs insignes, et de très habiles et très impudents menteurs % s'ils no découvrent ces crimes à toute la terre. Paroissez donc, mes accusateurs, et publiez ces choses sur les toits, au lieu que vous les avez dites à Toreille, et que vous avez menti en assurance en les disant à l'oreille. Il y en a qui s'imaginent que ces disputes sont scandaleuses. Il est vrai que c'est exciter un scandale hoiTible que de m'imputer un crime tel que THôrésie, et de me rendre suspect de plusieurs autres. Mais je ne fais que remédier à ce scandale en soutenant mon innocence. »
tn vérité, mes pères, vous voilà malmenés, et jamais homme n'a été mieux justifié. Car il a fallu que les moindres apparences de crime vous aient manqué contre lui, puisque vous n'avez point répondu à un tel défi. Vous avez quelquefois de fâcheuses rencontres à essuyer, mais cela ne vous rend pas plus sages. Car quelque temps après vous l'attaquâtes encore de la même sorte sur un autre sujet, et il se défendit aussi de même, page 151, en ces termes : « Ce genre d'hommes qui se rend insupportable à toute la Chrétienté aspire, sous le prétexte des bonnes œuvres, aux Grandeurs et à la Domination, en détournant à leurs fins presque toutes les Lois divines, humaines, positives et naturelles. Ils attirent, ou par leur Doctrine, ou par la crainte, ou par espérance, tous les Grands de la terre, de Tautorité desquels ils abusent pour faire réussir leurs détestables intrigues. Mais leurs attentats, quoique si criminels, ne sont ni punis, ni arrêtés : ils sont récompensés au contraire, et ils les commettent avec la même hardiesse que s'ils rendoient un service à Dieu.
■ Textes in-4«» ot in-12 : « et (/<• 1res impudents menteurs ».
Tout le monde le reconnolt, tout le inonde en parle avec exécration ; mais il y en a peu qui soient capables de s'opposer à une si puissante Tyrannie. C'est ce que j'ai fait néanmoins. J'ai arrêté leur impudence, et je l'arrêterai encore par le même moyen. Je déclare donc qu'ils ont menti très impudemment, mentiris impudentissime. Si les choses qu'ils m'ont reprochées sont véritables, qu'ils les prouvent % ou qu'ils passent pour convaincus d'un mensonge plein d'impudence. Leur procédé sur cela découvrira qui a raison. Je prie tout le monde de l'observer, et de remarquer cependant que ce genre d'hommes qui ne souffrent pas la moindre des injures qu'ils peuvent repousser, font semblant de souffrir très patiemment celles dont ils ne peuvent se défendre, et couvrent d'une fausse vertu leur véritable impuissance. C'est pourquoi j'ai voulu iiriter plus souvent leur pudeur, afin que les plus grossiers reconnoissent que, s'ils se taisent, leur patience ne sera pas un effet de leur douceur, mais du trouble de leur conscience*. »
Voilà ce qu'il dit, mes pères, et il finit** ainsi : a Ces gens -là, dont on sait les histoires par tout le monde, sont si évidemment injustes et si insolents dans leur impunité, qu'il faudroit que j'eusse renoncé à Jésus-Christ et à son tglise, si je ne détestois leur conduite, et même publiquement, autant pour me justifier que pour empêcher les simples d'en être séduits. »
* c Donc » dans rin-4« et les in- 12. ^ t 11 finit » est omis dans l'in-^.
. 1. MagDÎ (Valeriano), de la famille milanaise des comtes de Magni. théologien, physicien et controversiste, né à Milan en i587, mort à Saltzbourg en 1661. l\ prit le nom de Valeriano en entrant dans l'Ordre des Capucins. Ce n'était pas un sujet ordinaire. U eut tout de suite les premièi<es fonc*
Mes révérends pères, il n'y a plus moyen de reculer. Il faut passer pour des Calomniateurs convaincus, et recourir à votre maxime, que cette sorte de Calomnie n'est pas un crime. Ce père a trouvé le secret de vous fenner
lions de son Ordre. Urbain VIII le nomma chef des missions du Nord^ c^est* à-dire missionnaire apostolique en Allemagne, en Hongrie, en Bohème, en Pologne. Ce fut à son instigation qu'en 1631 le saint-siège abolit VOrdre des Jétmtines, ce qui est sans doute Torigine de la haine que les Jésuites lui témoignèrent.
Le père Valerien, contemporain du père Joseph, Joua les père Joseph en Allemagne pour le compte de Ferdinand II, de Ferdinand IH, de Ladislas, roi de Pologne, qui ne réussirent pas à lui obtenir le chapeau de cardinal. Attribua-t-il cet échec aux Jésuites et devint-il aussi leur ennemi parce qu*ils ravalent empêché d'être cardinal, ou Tempêchèrent-ils d*ètre cardinal parce qu'il était déjà leur ennemi? Ce serait un point à éclaircir. l\ a laissé un assez grand nombre d'Écrils, parmi lesquels les Acta rhenù feUUntia (Cologne, 1652), recueil de controverses qu'alimenta quelque temps sa polémique avec les Jésuites, et le De atheismo Aristotelis (Varsovie, 1647), dédié au P. Mersenne, et dans lequel il s'attribue sans scrupule les travaux de Torricelli et de Pascal sur la pesanteur de l'air, plagiat que n'eut pas de peine à démontrer M. de Roberval, au nom de Pascal. « L'édition de ce livre, V Athéisme d'Aristote, dit Baillet (Vie de Descartes, t. n, p. 329), étoit postérieure non seulement à l'imprimé de M. Pascal, mais encore à la mort de Torricelli. Quoique le père capucin n'eût fait autre chose que répéter l'expérience de Torricelli, sans y rien ajouter de nouveau, il ne laissa pas de se l'attribuer, comme si elle lui eût été propre dans le récit qu'il en fit imprimer Tannée suivante, sans reconnoltre qu'elle eût été faite en Italie et en France avant lui. L'écrit du P. Valérien surprit les connoisseurs qui découvrirent son usurpation, et sa prétention fut repoussée incontinent par M. de Roberval, qui se servit de l'imprimé de M. Pascal comme d'une preuve indubitable contre lui. H le convainquit do n'avoir môme fait son expérience que sur renonciation qu'il en avoit vue dans l'Écrit que M. Pascal en avoit fait envoyer en Pologne comme dans le reste de l'Europe, et la Lettre latine qu'il (Roberval) lui en écrivit, lui ayant été remise par l'entremise de M. de Noyers, secrétaire des commandements de la reine de Pologne, ce bon père ne lit point de réponse et l'on prit son silence pour un désistement de son usurpation. »
Non contents de l'empôcher d'arriver au cardinalat, les Jésuites l'auraient fait mettre en prison, d'où il sortit, du reste, grâce à l'assistance de l'empereur Ferdinand III; il aurait eu aussi des démêlés pécuniaires avec eux, à cause de pièges qu'ils avaient tendus à une veuve, parente du père Valérien, qu'ils voulaient dépouiller au préjudice d'un pupille. Il écrit a ce propos (In comment, de homine infami personato, apud Daunhaw, in
la bouche : c est ainsi qu'il faut faire toutes les fois que vous accusez les gens sans preuves. On n'a qu'à répondre à chacun de vous comme le père Capucin, mentiris impudentimme. Car que répondroit-on autre chose, quand votre père Brisacier dit, par exemple, que ceux contre qui il écrit (( sont des portes d'enfer, des Pontifes du Diable, des gens déchus de la Foi, de l'Espérance et de la Charité, qui bâtissent le trésor de l'Antéchrist? Ce que je ne dis pas (ajoute-t-il ) par forme d'injure, mais par la force de la vérité' ». S'amuseroit-on à prouver qu'on n'est pas « porte d'enfer, et qu'on ne bâtit pas le trésor de l'Antéchrist*? » Que doit-on répondre de même à tous les discours va-
■ Texte du p. Brisacier (iv« partie, p. 24) : t Vous êtes, en vérité, nonobstant toutei vos oppositions, des sectaires, des prélats du démon et dei portes d'enfer. Ce »Hit des titres que je ne vous donne pas par forme d'injures, mais par nécessité. Vous m'y obligez ; en sorte que je no saurois vous dter cette qualité par ma réponse et ma. défense, sans faire injure à la vérité, si vous ôtos opiniâtres. »
vaie triumphali, p. 136; voir Bayle, à l*articlo Magni) : « est quoddftm genus bominum grave et intolerabile orbi cbristiano, viduis vero piis specialiter exitiale... neminem nomino, sed do in argumentum veritatis si Domo omnium sit qui non intelligat quos désigne : si nemo eorum sit, qui me postule! reum detractionis apud judicem competentem. Huic genti, eorumque roancipiis imputo, quse sub nomine meae clarissim» cognata? fiunt. Hos enim nec postulante, vir omni exceptione major, ex meo scripto monuit, frustra tamen, de omnibus, quae iniquissime perpetrantur velut ex scutentia vidua, in quam pravis artibus conantur devolvere jura hseredis minorennis futuri hasredes ipsius viduse, in prsmium quod eam irrotierint iis artibus. »
II parait plus probable que la prison quMl eut à subir lui fut occasionnée par les partisans d'Âristote, dont c'était souvent alors la manière d*argumenter.
Pascal et le P. Valérien étaient de vieilles connaissances. La pesanteur de Pair les avait séparés, mais la haine commune des Jésuites les avait rapprochés.
1. Les Jésuites justifiaient ces cuistreries par le fait qu'elles sont empruntées aux Pères de l'Église : Saint Jérôme qualifie les Hérétiques d'^n/echrists; saint Grégoire de Nazianze, de courtiers du démon; Thèodorct et saint Cyprien, de machines et de pontifes de Satan; saint Grégoire le Grand, de portes et de dents du diable. Qu'on dise encore que les Jésuites ne lisent pas les Pères de l'Église. Ils n'ont pas lu le Décalogue à IVndroit
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gues de cette sorte, qui sont dans vos Livides et dans vos Avertissements sur mes Lettres? par exemple : « Qu'on s'applique les Restitutions, en réduisant les créanciers dans la pauvreté ; qu'on a offert des sacs d'argent à de savants Religieux qui les ont refusés ; qu'on donne des Bénéfices pour faire semer des Hérésies contre la Foi^ ; qu'on a des pensionnaires parmi les plus illustres Ecclésiastiques et dans les Cours Souveraines; que je suis aussi pensionnaire de Port-Royal, et que je faisois des Romans avant mes Lettres », moi qui n'en ai jamais lu aucun, et qui ne sais pas seulement le nom de ceux qu'a faits votre Apologiste'?
où il dit: Vous ne porterez point de faux témoignages; ils n*ont pas lu saint Pftul à Tendroit où il dit : Les médisants n'entreront point dans le royaume de Dieu. Mais le père Brisacier a lu saint Grégoire le Grand à Tendroit où il dit que les Jansénistes sont « des portes d'enfer. » U a bien le droit de choisir son érudition. Au fait, Arnauld, dans sa Réponse à la Lettre d'une Personne de Condition, n'enseigne-t-il pas «qu'on peut quelquefois, sans injure et très saintement, se servir d'expressions injurieuses? » Tout à rheure, Pascal n'a-t-il pas traité les Jésuites do Turcs ?
i. C'est une allusion du P. Brisacier aux faveurs et aux Bénéfices que les Jansénistes obtiennent souvent de la Cour où ils ont de puissants protecteurs, parmi lesquels le Coadjuteur, qui, devenu archevêque de Paris (1654) par la mort de son oncle, emplit les cures de Paris de titulaires Jansénistes, ceux-là même qui publieront des Factums à Tappui des Provinciales, A cet égard, les reproches du P. Brisacier ont quelque chose de fondé.
2. Cet apologiste est Desmarets de Saint-Sorlin (Jean) (1595-1670), jadis poète favori de Richelieu, depuis détracteur de Port-Royal, celui dont Boileau écrit :
Racine, plains ma destinée :
C'est demain la triste journée
Où le prophète Desmarets,
Armé de cette môme foudre
Qui mit le Port-Royal en poudre.
Va me percer de mille traits.
Cen est fait, mon heure est venue ;
Non que ma muse soutenue
De tes judicieux avis
N'ait assez de quoi le confondre.
Mais, cher ami, pour lui répondre,
Uélas! il faut hre Clovis.
Chvis est un poème épique en vin^t-six chants (1657).
A côté des romans de Desmarets il y avait ses pièces de théâtre , une
Qu'y art-il à dire à tout cela, mes pères, sinon mentiris impudentimmCj si vous ne marquez toutes ces personnes, leurs paroles, le temps, le lieu? Car il faut se taire, ou rapporter et prouver toutes les circonstances, comme je fais quand je vous conte les histoires du père Alby et de Jean d'Alba'. Autrement, vous ne ferez que vous nuire à vous-mêmes. Toutes** vos fables pou voient peut-être vous servir avant qu'on sût vos principes; mais à présent que tout est découvert, quand vous penserez dire à l'oreille a qu'un homme d'honneur, qui désire cacher son nom, vous a appris de tembles choses de ces gens-là j> , on vous fera souvenir incontinent du mentiris impudeniissime da bon père Capucin. Il n'y a que trop longtemps que vous trompez le monde S et que vous abusez de la créance qu'on
• TextM in-4* et in-l2 : tde Joan d'Alba et du père Alby •. b T«xtei iDr^ «t in-12 : i toutes cet fables *.
entre autrei, « Mirame », à laquelle Richelieu collabora, et à la première représentation de laquelle la reine Anne d'Autriche assista, «où Ton voyoii, dit Tallemant des Réaux, Buckingham plus aimé que lui (Richelieu), et le héros, — qui est Buckingham ^, battu par le cardinal. »
1. Ils n'étaient pas seuls à faire ce métier-là; il était vieui et d*asage commun. Les Jésuites ont payé pour tout le monde par la plume de Pascal. «Ce que les autres, dit Sainte-Beuve (Port-Royal, t. UI, p. 133 de Féd. cit.)) suivaient par routine et isolément, eux ils l'ont rajeuni à leur usage et y ont remis un vif esprit d'intention. En se mâlant activement à la Politique et aux affaires du monde, en cherchant l'oreille et le cœur des rois (j'entends le cœur au moral et sans épigramme), ils ont introduit l'adresse humaine sous l'Évangile et installé le Machiavélisme à l'ombre de la Croix. Pascal savait de leur conduite mille traits, mais épars, mais trop présents; mais impossibles à dénoncer ou à démontrer devant le monde d'alors, dont c'étaient trop les procédés et la couleur; qu'a-t-il fait? Il a rejeté, pour la l'endre plus sensible, son accusation dans le passé. Cette Théologie d'Escobar, ce livre des Vingt-quatre vieillards et des Quatre animauw, a été entre ses maint comme un verre concentrant et grossissant, qui montrait à distance convenable, et sous forme de théorie distincte, ce qui était délié et disséminé dans la Morale courante des Jésuites du jour, et à l'instant chacun s'est récrié. — Mais ce livre était à peu près inconnu, dii-a-t-on» et avant lui, à moins d'être du métier et de la robe, on ne le
avoit en vos Impostures. Il est temps de rendre la réputation à tant de personnes calomniées. Car quelle innocence peut être si généralement reconnue, qu'elle ne souffre quelque atteinte par les Impostures si hardies d'une Compagnie répandue par toute la terre, et qui sous des Habits Religieux, couvre dos Ames si Irréligieuses, qu'ils commettent des crimes tels que la Calomnie, non pas contre leurs maximes, mais selon leurs propres maximes? Ainsi l'on ne me blâmera point d'avoir détruit la créance qu'on pourroit avoir en vous; puisqu'il est bien plus juste de conserver à tant de personnes que vous avez décriées la réputation de Piété qu'ils ne méritent pas de perdre, que de vous laisser la réputation de sincérité que vous ne méritez pas d'avoir. Et comme l'un ne se pouvoit faire sans l'autre, combien étoit-il important de faire entendre qui vous êtes ! C'est ce que j'ai commencé de faire ici ; mais il faut bien du temps pour achever. On le verra, mes pères, et toute votre Politique ne vous en peut garantir, puisque les efforts que vous pourriez faire pour Tempêcher ne serviroient qu'à faire connoitre aux moins clairvoyants que vous avez eu peur, et que votre conscience vous reprochant ce que j'avois à vous dire, vous avez tout mis en usage pour le prévenir.
lisait guère; il a été le déterrer de l'oubli (ehl non^ c'était récent et entre les mains d*an grand nombre; Escobar était là), de la poussière des écoles. — Coi, mais ils ne purent s'en plaindre, car ce livre, une fois en circulation, a été un équivalent commode, appréciable et juste, un signe repré' terUatif pour toute cette multitude d'actes et de ruses qui fuyaient dans le présent, ou que, du moins, on ne pouvait Caire toucher du doigt avec évidence. » Le MerUirii imptuientissime, du P. Valérien, fit le même office dans un antre genre. U sert d'exemple dans une foule de manœuvres im^ possibles à signaler ou à déconcerter.
LETTRE XVr
Calomnies horribles des Jésuiles contre de pieux Ecclésiastiqoes
et de saintes Religieuses <.
Du 4 décembre I65C.
Mes révérends pères.
Voici la suite de vos Calomnies, où je répondrai d'abord à celles qui restent de vos Avertissements. Mais comme tous vos autres Livres en sont également remplis, ils me fourniront assez de matière pour vous entretenir sur ce sujet autant que je le jugerai nécessaire. Je vous dirai donc en un mot, sur cette fable que vous avez semée dans tous vos Écrits contre M. d'Ypres^, que vous abusez malicieusement de quelques paroles ambiguës d'une de ses Lettres*,
i. Seizième Lettre écrite par l'Auteur des o Lettres au Provincial, aux Révérends Pères Jésuites ». Dans Tin-S*' : « Seizième Lettre aux Révérends Pères Jésuites, u