Sous-titre de Nicole
se damner par ces Calomnies? Voilà la manière dont ils raisonnent ; et ainsi les preuves visibles par lesquelles on ruine vos faussetés , rencontrant l'Opinion qu'ils ont de voire sincérité, leur esprit demeure en suspens entre l'évidence et la vérité qu'ils ne peuvent démentir, et le devoir de la Charité qu'ils appréhendent de blesser. De sorte que, comme la seule chose qui les empêche de rejeter vos Médisances est l'estime qu'ils ont de vous, si on leur fait entendre que vous n'avez pas de la Calomnie l'idée qu'ils s'imaginent que vous en avez", et que vous croyez pouvoir ** faire votre salut en Calomniant vos ennemis, il est sans doute que le poids de la vérité les déterminera incontinent à ne plus croire vos Impostures. Ce sera donc, mes pères, le sujet de cette Lettre.
Je ne ferai pas voir seulement que vos Écrits sont remplis de Calomnies, je veux passer plus avant. On peut bien dire des choses fausses en les croyant véritables, mais la qualité de menteur enferme l'Inteniion de mentir. Je ferai donc voir, mes pères, que votre Intention est de Mentir et de Calomnier; et que c'est avec connoissance et avec dessein que vous imposez à vos ennemis des crimes dont vous savez qu'ils sont innocents; parce que vous croyez le pouvoir faire sans déchoir de l'état de Grâce. Et quoique vous sachiez aussi bien que moi ce point de votre Morale, je ne laisserai pas de vous le dire , mes pères , afin que personne n'en puisse douter , en voyant que je m'adresse à vous pour vous le soutenir à vous-mêmes, sans que vous puissiez avoir l'assurance de le nier, qu'en confirmant par ce désaveu même le reproche que je vous en fais. Car c'est une Doctrine si commune dans vos Écoles que vous
« « Qae TOQs en avez > ett ajouté dant Tin-S". ^ « Pouvoir » est igouté dant rin-8o.
l'avez soutenue non seulement dans vos Li\Tes, mais encore dans vos Thèses publiques, ce qui est de * la dernière hardiesse ; comme entre autres dans vos Thèses de Louvain de l'année 16A5, en ces termes: « Ce n'est qu'un péché véniel de Calomnier et d'imposer de faux crimes pour ruiner de créance ceux qui parlent mal de nous. Quidni non nisi veniale sit, detrahentîs autoritatem magnum^ tibi noxiam^ falso crimine eUdere^?^ Et cette Doctrine est si constante parmi vous, que quiconque ose l'attaquer, vous le traitez d'ignorant et de téméraire.
C'est ce qu'a éprouvé depuis peu le père Quiroga, capucin allemand, lorsqu'il voulut s'y opposer. Car votre père Dicastillus* l'entreprit incontinent, et il parle de cette dispute en ces termes, De Just., Livr. II. tr. 2, disp. 12, n. â04 : « Un certain Religieux grave, pieds nus et encapuchonné, cuviillatuSy gymnopoda, que je ne nomme point, eut la témérité de décrier cette opinion parmi des femmes et des ignorants, et de dire qu'elle étoit pernicieuse et scandaleuse, contre les bonnes mœurs, contre la paix des
* « De > n'est dans aucune dos éditions du temps. Il a été introduit plus tard daas l'intérêt de la correction du texte, que son absence ne rendait pas incorrect aa zvii« siècle.
1. Cette façon de ruiner Tautorité d*autrui n'est pas nouvelle. En pratique, elle était moins fréquente qu'elle n'est devenue depuis. Voltaire en a fait un axiome de la science polémique : « Mentez, dit-il ; il en restera toujours quelque chose. » Avant lui et les Thèses de Louvain, oa le faisait souvent sans que ce fût un principe admis. On Tadmet aujourd'hai coaramment diaprés un autre axiome qui tond à remplacer avantageusement la guerre privée :
Gladius ferlt corpus, animos oratio.
2. Dicastillo (Jean de), jésuite d'origine espagnole, né à Naples en 1585, mort à Ingolstadt en 1653. Il a enseigné la Casuistique à Tolède, à Murcie et à Vienne (Autriche) et laissé six yol. in-folio de Traités sur la Théologie morale. Il avait été prédicateur ordinaire de l'Impératrice, femme de Ferdinand ni.
États et des Sociétés, et enfin contraire non seulement à tous les Docteure catholiques, mais à tous ceux qui peuvent être catholiques. Mais je lui ai soutenu, comme je soutiens encore, que la Calomnie, lorsqu'on en use contre un Calomniateur, quoiqu elle soit un mensonge, n'est point néanmoins un Péché Mortel, ni contre la Justice, ni contre la Charité; et, pour le prouver, je lui ai fourni en foule nos Pères et les Universités entières qui en sont composées, que j'ai tous consultés, et entre autres le révérend père Jean Gans, confesseur de l'Empereur; le révérend père Daniel Bastèle, confesseur de l'archiduc Léopold; le père Henri, qui a été précepteur de ces deux Princes ; tous les professeurs publics et ordinaires de l'Université de Vienne (toute composée de Jésuites) ; tous les professeurs de l'Université de Gratz (toute de Jésuites); tous les professeurs de l'Université de Prague (dont les Jésuites sont les maîtres) : de tous lesquels j'ai en main les approbations de mon opinion, écrites et signées de leur main : outre que j'ai encore pour moi le père de Pennalossa, jésuite, prédicateur de l'Empereur et du roi d'Espagne, le père PilliceroUi, jésuite, et bien d'autres qui avoient tous jugé cette Opinion Probable avant notre dispute »• Vous voyez bien, mes pères, qu'il y a peu d'Opinions que vous ayez pris si à tâche d'établir, comme il y en avoit peu dont vous eussiez tant de besoin. Et c'est pourquoi vous l'avez tellement autorisée que les Casuistes s'en servent comme d'un principe indubitable. «Il est constant, dit Caramuel, N. 1151, que c'est une Opinion Probable qu'il n'y a point de Péché Mortel à Calomnier faussement pour consei^ver son Honneur. Car elle est soutenue par plus de vingt docteurs graves, par Gaspard Hurtado et Dicastillus, jésuites, etc. ; de sorte que, si cette Doctrine n'étoit Probable, à peine y
en auroit-il aucune qui le fût en toute la Théologie'- » 0 Théologie abominable et si corrompue en tous ses chefs que si, selon ses maximes', il n'étoit probable et sûr en conscience qu'on peut Calomnier sans crime pour conserver son Honneur, à peine y auroit-il aucune de ses décisions qui fût sûre"*? Qu'il est vraisemblable, mes pères,
* c Selon ses maximes » est ajouté dans le texte in-S».
b Textes in-4o et in-12 : « qui le fût » au lieu de « qui fùt sûre »,
1. La calomnie publique et privée depuis l'ère des guerres civiles et la découverte de rimprimerie, allait croissant. Elle n'était pas parvenue à son plein développement comme clic y est arrivée au xvui' siècle où Beaumarchiis qui Pavait pratiquée avec éclat, disait d'elle : — a La Calomnie! Monsieur, vous ne savez guère ce que vous dédaignez; j'ai vu les plus honnêtes gens près d'en être accablés; croyez qu'il n'y a pas de plate méchanceté, pas d'horreurâ, pas de conte absurde qu'on ne fasse adopter aux oisifs d'une grande ville, en s'y prenant bien... D'abord un bruit léger rasant le sol, comme une hirondelle avant l'orage... telle bouche le rerueillo et piano, pianOt vous le glissie en l'oreille adroitement; le mal est fait : il germe, il rampe, il chemine, et, rinforzando, de bouche en bouche, il va le diable, puis tout à coup, on ne sait comment, vous voyez la Calomnie se dresser, siffler, s'enfler, grandir à vue d'œil ; elle n'élance, étend son vol, tourbillonne, enveloppe, arrache, entraîne, éclate et tonne, et devient un cri général, un crescendo^ un chorus universel de haine et de proscription. ■ Barbier de Sévilley acte II, s. 8. Après la Révolution qui en fit une institution sociale, Beaumarchais aurait ajouté quelques touches à son esquisse. A l'époque où elle préoccupait les Casuistes, elle n'avait pas acquis cette ampleur souveraine; mais elle était déjà une force dans TÉtat Les Casuistes habitués à s'incliner devant les Puissances d'où qu'elles vinssent, ne pouvaient manquer de lui faire bon accueil. La querelle engagée entre le Jésuite Dicastilloet le capucin Quiroga, que Dicastillo appelle élégamment cucullatus et gymnopoda — va-nu-pieds — avait ameuté les Casuistes de toute provenance. Quiroga invoquait en su faveur le crédit de trois casuistes en vogue, dont deux jésuites, Lessius et Filiucci. Dica^tillo en invoquait d'autres. Quoi qu'en dise Pascal, Caramuel n'est guère à ranger parmi ces derniers. S'il admet comme une opinion probable qu*il n'y a point de péché mortel à défendre son Honneur par la Calomnie, il ajoute : His non obstantibus, dico non posse hominem vitam, non posse divitias, non posse honorem mendaciis et calomniis defendere : — «Néanmoins, je n'estime pas qu'on puisse défendre sa vie, sa fortune, son honneur par le mensonge et la calomnie. » Il n'est pas si noir qu'on l'imaginerait après avoir lu Pascal.
que ceux qui tiennent ce principe le mettent quelquefois en pratique ! L'inclination corrompue des hommes s'y porte d'elle-même avec tant d'impétuosité qu'il est incroyable qu'en levant l'obstacle de la conscience, elle ne se répande avec toute sa véhémence naturelle. En voulez-vous un exemple? Caramuel vous le donnera au même lieu : « Cette maxime, dit-il, du père Dicastillus, jésuite, touchant la Calomnie, ayant été enseignée par une comtesse d'Allemagne aux filles de l'Impératrice, la créance qu'elles eurent de ne pécher au plus que véniellement par des Calomnies en fit tant naître en peu de jours, et de Médisances, et tant de faux rapports, que cela mit toute la Cour en combustion et en alarme. Car il est aisé de s'imaginer l'usage qu'elles en surent faire : de sorte que, pour apaiser ce tumulte, on fut obligé d'appeler un bon père capucin d'une vie exemplaire, nommé Quiroga (et ce fut sur quoi le père Dicastillus le querella tant), qui vint leur déclarer que cette maxime étoit très pernicieuse, principalement parmi les femmes; et il eut un soin parliculier de faire que l'Impératrice en abolît tout à fait l'usage * »• On ne doit pas être surpris des mauvais effets que causa cette Doctrine. Il faudroit admirer au contraire qu'elle ne produisît pas cette licence. L'amour-propre nous persuade toujours assez que c'est avec injustice qu'on nous attaque; et à vous principalement, mes pères, que la vanité aveugle de telle sorte, que vous voulez faire croire en tous vos Écrits que c'est blesser l'Honneur de l'Église que de blesser celui de votre Société. Et ainsi, mes pères, il y auroit lieu de trouver étrange que vous ne missiez pas^ cette maxime en pratique.
> « Pas > est ajouté dans rin-6<>.
1. On voit rorigine da conflit élevé entre Quiroga etDicastiiio. U s*agit
Car il ne faut plus dire de vous comme font ceux qui ne vous connoissent pas : Gomment ces bons pères» voudroient-ils Calomnier leurs ennemis, puisqu'ils ne le pourroient faire que par la perte de leur salut? Mais il faut dire au contraire : comment ces bons pères** voudroient-ils perdre Tavantage de décrier leurs ennemis, puisqu'ils le peuvent faire sans hasarder leur salut? Qu'on ne s'étonne donc plus de voir les Jésuites Calomniateurs : ils le sont en sûreté de conscience*, et rien ne les en peut empêcher; puisque, par le crédit qu'ils ont dans le monde, ils peuvent Calomnier sans craindre la Justice des hommes, et que, par celui qu'ils se sont donné sur les Cas de Conscience, ils ont établi des maximes pour le pouvoir faire sans craindre la Justice de Dieu.
Voilà, mes pères, la source d'où naissent tant de noires Impostures. Voilà ce qui en a fait répandre à votre père Brisacier, jusqu'à s'attirer la censure de feu M. l'archevêque de Paris*. Voilà ce qui a porté votre père d'Anjou
■ c Ces bont pères > esl aussi une adjonction à rin-8».
^ « Ces bons pères • est ajouté comme précédemment dans rin-8<>.
moins de part et d'autre d'une opinion à soutenir que d*uoe quereUe à vider.
1. a En sûreté de conscience » est beaucoup dire. Les Casuistes n'enseignaient pas qu'il n'y avait pas de péché à calomnier un calomniatear. Ils n'y voyaient qu'un péché véniel. Ils avaient du reste un argument qui n*est pas tout à fait sans force : c'est que l'Honneur d'un calomniateur ne lui appartient plus; on en peut disposer, c'est-à-dire le calomnier à son tour. On prendra cet argument pour ce qu'il peut valoir.
2. « Le cardinal de Retz! s'écrie l'abbé Maynard. Mais une censure venant de là est presque honorable. Retz avait de bonnes raisons pour censurer ceux qui osaient déchirer le voile qui pouvait couvrir des turpitudes. » Cette remarque vient assez mal à propos. Pascal ne parle pas du cardinal de Retz, mais bien de son oncle, Jean-François de Gondi, premier archevêque de Paris, mort seulement le 21 mars 1654. Retz, cardinal depuis deujc ans, n'était que le coadjuteur de son oncle lors de la censure du P. Brisacier, censure qui ne fut pas prononcée par lui. Elle est de la
à décrier en pleine chaire, dans Téglise de Saint-Benoît, à Paris % le 8 mars 1655, les personnes de qualité qui recevoient les Aumônes pour les pauvres de Picardie et de Champagne, auxquelles ils contribuoient tant eux-mêmes; et à^ dire par un mensonge horrible et capable de faire tarir ces Charités, si on eût eu quelque créance en vos Impostures, « qu'il savoit de science certaine que ces personnes avoient détourné cet argent pour l'employer contre l'Église et contre TÉtat » : ce qui obligea le curé de cette paroisse, qui est un docteur de Sorbonne, de monter le lendemain en chaire pour démentir ces Calomnies ^ C'est par ce même principe que votre père Crasset* a tant prêché d'Impostures dans Orléans, qu'il a fallu que M. Tévêque d'Orléans l'ait interdit comme un Imposteur public, par son mandement du 9 septembre derniers où il déclare « qu'il défend à frère Jean Crasset, prêtre de la Compagnie de Jésus, de prêcher dans son diocèse ; et à tout
■ c A Paris > est ajouté dans rin-S».
*> c Bt de diro » dans toutes les éditions du temps, ce qui est incorrect.
e « Dernier > est ajouté dans l'in-S».
fia de l'année 1G5i et accordée en réponse à une plainte (17 décembre 1651) de la mère Angélique Arnauld, de Port-Royal.
1. En Tabsence de documents, il est difficile de contrôler ces dires. Le P. d'Anjou aurait accusé les Jansénistes d*ayoir voulu employer aux besoins de leur cause des Aumônes destinées à soulager les maux de la guerre. Varin (La vérité sur les Arnauld, t. I", p. 207) énonce que les Jansénistes consultés par Rancé qui voulait quitter ses Bénéfices, lui conseillèrent de n'en rien faire, d'en réserver plutôt le revenu aux persécutés de Port-Royal, ce que le P. d'Anjou aurait appelé « détourner l'argent de l'Église pour l'employer contre l'Église et contre l'État. »
2. Crasset (Jean), jésuite, prédicateur, érudit, écrivain ascétique, né à Dieppe (Seine-Inférieure), en 1618, mort à Paris en 1692. R avait quelque talent littéraire et une érudition de moraliste assez étendue. On lit encore ses Méditations pour tous les jours de l*année. Il a laissé quelques autres Écrits, une Dissertation sur les Oracles des Sibylles (1678), une Histoire de V Église du Japon (2 vol. ln-4% 1689).
son peuple de l'ouïr, sous peine de se rendre coupable d'une désobéissance mortelle, sur ce qu'il a appris que ledit Grasset avoit fait un discours en chaire rempli de faussetés et de Calomnies contre les Ecclésiastiques de cette ville, leur imposant faussement et malicieusement qu'ils soutenoient ces propositions Hérétiques et impies : Que les Commandements de Dieu sont impossibles ; que jamais on ne résiste à la Grâce intérieure ; et que Jésus-Christ n*est pas mort pour tous les hommes, et autres semblables, condamnées par Innocent X. » Car c'est là, mes pères, votre Imposture ordinaire, et la première que vous reprochez à tous ceux qu'il vous est important de décrier. Et quoiqu'il vous soit aussi impossible de le prouver de qui que ce soit, qu'à votre père Crasset de ces Ecclésiastiques d'Orléans*, votre conscience néanmoins demeure en repos: « parce que vous croyez que cette manière de Calomnier ceux qui vous attaquent est si certainement permise, » que vous ne craignez point de le déclarer publiquement et à la vue de toute une ville.
En voici un insigne témoignage dans le démêlé que vous eûtes avec M. Puys, curé de Saint-Nisier, à Lyon; et comme cette histoire marque parfaitement votre Esprit, j'en rapporterai les principales circonstances. Vous savez, mes pères, qu'en 1649, M. Puys traduisit en fi'ançois un excellent Livre d'un autre père" capucin, « touchant le devoir des Chrétiens à leur paroisse contre ceux qui les en
■ « Pcro » est ajouté dans l'in-S".
i. Le P. Nouet (réponse à la Quinzième Provinciale) déclare que le P. Crasset 8*étail borné à prêcher contre les Jansénistes. U y a liea de supposer qu'il y en avait plusieurs dans le Clergé d^Orléans et que le P. Crasset ne Tignorait pas, ce qui explique la mesure prise contre lai par révoque.
détournent, » sans user d'aucune invective, et sans désigner aucun Religieux, ni aucun Ordre en particulier. Vos Pères néanmoins prirent cela pour eux; et, sans avoir aucun respect pour un ancien pasteur, juge en la Primatie de France, et honoré de toute la ville, votre père Alby fit un Livre sanglant contre lui, que vous vendîtes vous-méraes dans votre propre église, le jour de l'Assomption, où il Paccusoit de plusieurs choses, et entre autres de « s'être rendu scandaleux par ses Galanteries, et d'être suspect d'impiété, d'être Hérétique, excommunié, et enfin digne du feu ». A cela M. Puys répondit, et le père Alby soutint, par un second Livre, ses premières accusations. N'est-il donc pas vrai, mes pères, ou que vous étiez des Calomniateurs, ou que vous croyiez tout cela de ce bon prêtre ; et qu'enfin il falloit que vous le vissiez hors de ses erreurs pour le juger digne de votre amitié? Écoutez donc ce qui se passa dans l'accommodement qui fut fait en présence d'un grand nombre des premières personnes de la ville, dont les noms sont au bas de cette page*, comme ils sont marqués dans l'acte qui en fut dressé le 25 septembre 1 650. Ce fut en présence de tout ce monde que M. Puys ne fit autre chose que déclarer « que ce qu'il avoit écrit ne s'adressoit point aux Pères Jésuites; qu'il avoit parlé en général contre ceux qui éloignent les Fidèles des paroisses, sans avoir pensé en cela attaquer la Société, et qu'au contraire il l'honoroit avec amour ». Par ces seules paroles, il
1. M. do Villa, vicaire général do M. le cardinal do Lyon; M. Scarron, chanoine et curé de Saint-Paul; M. Margat, chantre; MM. Boiivaud, Sève, Aubert et Dervieu, chanoines de Saint-Nisier; M. du Gué, président des trésoriers de France ; M. Groslier, prévôt des marchands ; M. de Fléchère, président et lieutenant général ; MM. de Boidsat, de Saint-Romain et de Bartoly, gentilshommes; M. Bourgeois, premier avocat du roi au bureau des trésoriers de France; MM. de Cotton père et fils; M. Boniel, qui ont tous signé à Toriginal de la déclaration, avec M. Puys et le père Alby.
at LETTRES A UN PROVINCIAL.
revint" de son apostasie, de ses scandales et de son excommunication, sans rétractation et sans absolution ; et le père Alby lui dit ensuite ces propres paroles : « Monsieur, la créance que j'ai eue que vous attaquiez la Compagnie, dont j'ai l'honneur d'être, m'a fait prendre la plume pour y répondre; et j'ai cru que la manière dont j'en ai usé M'Érorr PERMISE, Mais, connoissant mieux votre intention, je viens vous déclarer qu'il n'y a plus riex qui me puisse empêcher de vous tenir pour un homme d'esprit, très éclairé, de doctrine profonde et orthodoxe, de mœurs irrépréhensibles, et en un mot pour digne pasteur de votre église. C'est une déclaration que je fais avec joie, et je prie ces messieurs de s'en souvenir^. »
Ils s'en sont souvenus, mes pères ; et on fut plus scandalisé de la réconciliation que de la querelle. Car qui n'admireroit ce discours du père Alby? Il ne dit pas qu'il vient se rétracter, parce qu'il a appris le changement des Mœm's et de la Doctrine de M. Puys; mais seulement « parce que, connoissant que son intention n'a pas été d'attaquer votre Compagnie, il n'y a plus rien qui l'empêche de le tenir pour catholique ». Il ne croyoit donc pas qu'il fût Hérétique en effet? Et néanmoins, après l'en avoir accusé contre saconnoissance, il ne déclare pas qu'il a failli , mais il ose dire**, au contraire, « qu'il croit que la manière dont il en a usé lui étoit permise' ».
• Texte in-4* : t revient ••
•» Textes iii-4<» et in- 12 : « et il ose dire ».
1. « Qaand vous croyiez M. Puys ennemi de la Sociélé, il étoit indigne pasteur de son église, ignorant, hérétique, de mauvaise foi et mœurs. Depuis, il est digne pasteur, de bonne foi et mœurs. » (Note extraite du Man. autographe des Pensées, Voir Tédit. Faugère, 1. 1«', p. 305.)
2. Dès la troisième page de son second livre, le P. Alby déclare que « c*est à tort qu'on Vaccuse d'avoir appelé ce pastêwr (M. Puys) héré-
A quoi songez-vous, mes pères, de témoigner ainsi publiquement que vous ne mesurez la Foi et la Vertu des hommes que par les sentiments qu'ils ont" pour votre Société? Comment n'avez-vous point appréhendé de vous faire passer vous-mêmes, et par votre propre aveu, pour des Imposteurs ou des Calomniateurs? Quoi! mes pères, un même homme, sans qu'il se passe aucun changement en lui, selon que vous croyez qu'il honore ou qu'il attaque votre Compagnie, sera « pieux ou impie, irrépréhensible ou excommunié, digne pasteur de l'Église, ou digne d'être mis au léu, et enfin catholique ou hérétique? » C'est donc une même chose dans votre langage d'attaquer votre Société et d'être Hérétique? Voilà une plaisante Hérésie, mes pères ; et ainsi, quand on voit dans vos Écrits que tant de personnes catholiques y sont appelées Hérétiques, cela ne veut dire autre chose, sinon « que vous croyez qu'ils vous attaquent*. » Il est bon, mes pères, qu'on entende cet étrange
* Textes in-4<» et in-12 : « que par Tintention qu'on a > au lieu do « que par les sentiments qu'ils ont ».
iique; qu'il n'y a personne de jugement qui examinant les termes de ta première apologie, ne juge que cette glose est trop violente et cette plainte fort délicate. » Note de Vahbé Maynard, Les réflexions de Pascal subsistent. 1. Les Jésuites avaient au plus haut degré TEsprit de Faction. Us ravaient puisé au contact des guerres civiles du xvi' siècle. Ils n'en avaient pas le monopole, mais leur situation dans rÉglise leur avait donné un orgueil immense. Ils s'étaient identifiés avec elle. Toucher à eux, ou à ropinion de Tun d'entre eux, c'était attaquer TÉvangile lui-même. Comme écrit Pascal, ils avaient « assez bonne opinion d'eux-mêmes pour croire qu'il est utile et comme nécessaire au bien de la Religion que leur crédit s'étende partout. » Dès qu'on les regardait de travers, on était un hérétique. Ce n'était que de l'Esprit de Corps, à le bien prendre, mais poussé à outrance et dangereux à quiconque avait des intérêts contraires à cet Esprit de Corps. On meurt comme on vit de l'Esprit de Corps. Les Jésuites CQ sont morts après en avoir longtemps vécu. L'exclusivisme d'une corporation finit par ameuter tout le monde contre elle. l\ n'y en a pas qui ne trouve un Pascal, au bout de la plus glorieuse carrière.
Ui LETTRES A UN PROVINCIAL.
langage, selon lequel il est sans cloute que je suis un grand Hérétique. Aussi c'est en ce sens que vous me donnez si souvent ce nom. Vous ne me retranchez de l'Église que parce que vous croyez que mes Lettres vous font tort; et ainsi il ne me reste pour devenir catholique, ou que d'approuver les excès de votre Morale, ce que je ne pourrois faire sans renoncer à tout sentiment de Piété ; ou de vous persuader que je ne recherche en cela que votre véritable bien ; et il faudroit que vous fussiez bien revenus de vos égarements pour le reconnoître. De sorte que je me trouve étrangement engagé dans l'Hérésie, puisque U pureté de ma Foi étant inutile pour me retirer de cette sorte d'erreur, je n'en puis sortir, ou qu'en trahissant ma conscience, ou qu'en réformant la vôtre. Jusque-là je serai toujours un Méchant ou un Imposteur, et quelque fidèle que j'aie été à rapporter vos passages, vous irez crier partout : (( qu'il faut être organe du Démon pour vous imputer des choses dont il n'y a marque ni vestige dans vos Livres ; » et vous ne ferez rien en cela que de conforme à votre maxime et à votre pratique ordinaire, tant le pri\ilège que vous avez de mentir, a d'étendue. Souffrez que je vous en donne un exemple que je choisis à dessein, parce que je répondrai en môme temps à la Neuvième de vos Impostures; aussi bien elles ne méritent d'être réfutées qu'en passant.
Il y a dix à douze ans qu'on vous reprocha cette maxime du père Bauny : « Qu'il est permis de rechercher directement, primo et per se, une occasion prochaine de pécher pour le bien spirituel ou temporel de nous ou de notre prochain,» Part, i, tr. A. q. lA, p. 94, dont il apporte pour exemple : « Qu'il est permis à chacun d'aller en des Lieux Publics pour convertir des Femmes Perdues, encore
qu'il soit vraisemblable qu'on y péchera, pour avoir déjà expérimenté souvent qu'on est accoutumé de se laisser aller au péché par les caresses de ces femmes. » Que répondit à cela votre père Gaussin en 1644, dans son Apologie pour la Compagnie de Jésus, page 128? « Qu'on voie l'endroit du père Bauny, qu'on lise la page, les marges, les avant-propos, les suites, tout le reste, et même tout le Livre, on n'y trouvera pas un seul vestige de cette sentence, qui ne pourroit tomber que dans l'âme d'un homme extrêmement perdu de conscience, et qui semble ne pouvoir être supposée que par l'organe du Démon ^ » Et votre père Pinthereau, en même style, première partie, page 94 : « Il faut être bien perdu de conscience pour enseigner une si détestable Doctrine; mais il faut être pire qu'un Démon pour l'attribuer au père Bauny. Lecteur, il n'y en a ni marque ni vestige dans tout son Livre*. » Qui ne croiroit que des gens qui parlent de ce ton-là eussent sujet de se plaindre, et qu'on auroit en effet imposé au père Bauny? Avez-vous rien assuré contre moi en de plus forts termes? Et comment oseroit-on s'imaginer qu'un passage fût en mots propres au lieu même où l'on le cite, quand on dit « qu'il n'y en a ni marque ni vestige dans tout le Livre? »
i. Texte du père Gaussin : « Sur cela, on va voir Tendroit quMl cite, on lit la page et les marges, les antécédents et les conséquents ; on court tout le Traité et même tout le Livre; on n'y trouve pas un seul vestige de cette sentence qui ne pouvoit tomber que dans Tàme d'un homme extrêmement perdu de conscience, et qui ne semble pouvoir être supposée que par l'organe d'un Démon. »
2. Texte complet du père Pinthereau : « H faudroit être bien perdu de conscience, pour enseigner une si détestable Doctrine; mais il faut être pire qu'un Démon pour l'imposer à la personne du père Bauny. Lecteur, il n'y en a ni marque ni vestige dans tout son Livre. Voyez, s'il vous plaît, Tendroit, non seulement où vous adresse la marge qu'il vous cite, mais encore tout le Livre du Père; vous n'y verrez ni marque ni vestige de cette Calomnie et vous découvrirez le contraire on plus de cent endroits. »