‹ Lettres écrites a un provincial (volume 2)Chapitre 64 sur 73 · REQUÊTE · texte numérisé non relu

REQUÊTE

Des Curés des villes et doyennés du diocèse de Lisieux à M. Uwr

Évéque pour le même sujet.

Du 5 février 1659.

Monseigneur,

Puisque Dieu par sa providence nous a commis sous votre autorité le soin des âmes que Jésus-Christ a rachetées de son sang, et desquelles nous serons sans doute comptables au tribonal de sa justice, si nous ne travaillons sans cesse à leur salut: il est de notre devoir de leur enseigner les maximes du ciel, et de les détromper de celles dont le Livre de V Apologie des Casuistes veut les infecter.

Nous avons lu, avec une extrême douleur, le chef-d'œuvre de ces professeurs de Théologie Douce, où nous avons remarqué

la morale chrétienne tellement corrompue, les lois de TÉvangile tellement abolies, qu'il est prêt d'empester la plupart de vos peuples, s'il n'y étoit pourvu.

Nous espérions que ces malheureux Écrivains, faisant réflexion sur l'erreur de leurs maximes, se sentiroient enfin responsables de la perte des âmes auxquelles ils ouvrent le chemin et préparent des expédiens pour commettre les crimes les plus noirs. Mais au lieu de désavouer ces infâmes productions qui font aujourd'hui soupirer tous les véritables pasteurs, dans le péril évident où ils voient leurs ouailles exposées, ils tâchent, au contraire, de leur donner plus de vigueur, et de les imprimer plus fortement dans les esprits foibles par cette Apologie, qui porte avec soi sa condamnation, puisque l'on voit qu'elle lève le bouclier pour la défense du vice et la ruine de l'Évangile. Et quoiqu'ils se persuadent d'avoir triomphé dans cet ouvrage, les gens de bien, qui remarquent leur égarement, en forment leurs plaintes par les paroles de Salomon : « Relinquunt iler rectum, ambulant per vias ienebrosas, lœtanlur quum malefecerint, exultant in rébus pessimis, »

En effet. Monseigneur, s'il plaît à Votre Grandeur d'ouvrir les yeux pour voir quel chemin ils tracent à vos peuples pour arriver au ciel, vous connoîtrez qu'il est si doux et si large qu'il ne peut les y conduire, étant entièrement contraire à celui que Jésus-Christ nous a enseigné en son Évangile, et qu'il nous marque pour le suivre à la gloire; puisqu'il a dit : « Arcta est via quœ ducit ad vitam; » et que toutes ses actions et toutes ses paroles n'ont point eu d'autre but qu'à nous conduire par cette voie, qui est celle de la véritable vertu.

Néanmoins, ces loups ravissans, travestis en agneaux, montrent aujourd'hui des voies tout opposées à celles de ce divin conducteur. Combien de fois nous a-t-il défendu les vengeances dans l'Écriture sainte, en ayant fait un coup de réserve pour sa seule justice : « Mihi vindicta, et ego rétribuant ! » Bien loin de la permettre, il nous a commandé d'aimer nos ennemis : peut-on croire qu'il veuille nous souffrir de tremper nos mains dans le sang de ceux qui nous offensent, puisque, ayant reçu un soufQet sur une joue, il veut qu'on tende l'autre pour en recevoir un second? Ce n'est pas nous permettre de tuer celui qui nous vole, puisque, après qu'il aura dérobé le manteau, il veut qu'on lui quitte la tunique.

Et néanmoins, ces nouveaux paraphrastes de l'Évangile per-

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mettent de tuer pour mettre son honneur à couvert, et pour 'a conservation d*un bien d^une légère importance. Et quoique d<» Rois très chrétiens, divinement inspirés, aient fait publier d^^s ordonnances autant justes que sévères pour empêcher lesDuds, qui sont comme des sacrifices que Torgueil humaio, la rage et Udésespoir font au démon; et que l'Église lance ses foudres sur les coupables de ce crime : toutefois, ces fauteurs des maximes du siècle trouvent des biais et des détours dMnteotioQ pour livrer et accepter le combat singulier, quand il s'agit d^un bien temporel, ou de se conserver une vaine réputation; et ces ingénteai radoucis ont trouvé des moyens de palier la Simonie, et aat.-vriser le commerce des bénéfices par de vaines subtilités et sooplesses d'esprit.

Ces hommes charnels, qui succombent si facilement au vice en tant de manières, enhardissent témérairement les autres i rester dans les occasions procbaines du péché. Ils se raillent de ceux qui prétendent qu'on ne peut, sans un péché grief, se gorger de viande et de vin jusqu'à les revomir. Us suggèrent au\ serviteurs des prétextes pour se hasarder à voler leurs noaitres. Mais on ne peut lire sans horreur ce que leurs plumes indi5crêtes ont écrit, touchant un péché qui ne doit pas seulement être nommé entre les Chrétiens, si nous en croyons saint Paul.

D'ailleurs, Monseigneur, nous vous supplions de considérer comme quoi ces Corrupteurs de TÈvangile font rouler toutes ce? maximes, avec quantité d'autres, sur deux principes qu'ils é*.ablissent de leur chef; à savoir, la Probabilité et la Directioo d'Intention, lesquels étant supposés et admis, il n'y a rien dans la Morale chrétienne qui ne puisse être altéré et débiaisé en sûreté de conscience. Et c'est sur ces fondemens ruineux que ces serpens, qui n'ont que la prudence humaine et non pas la sim* plicité de la colombe, séduisent les âmes, comme fit autrefois celui qui précipita nos premiers parens dans le péché, sur Tassurance qu'ils ne mourroient point : « Nequaquam morte mortemini; » car, en effet, c'est le langage qu'ils tiennent à ceux qu'ils induisent au vice, en leur ôtant la crainte des jugemens de Dieu, et de mourir de la mort du péché, que leur Théologie Accommodante sépare des plus noires actions.

C'est, Monseigneur, ce qui nous engage à seconder les desseins de nos confrères de divers diocèses, qui ont pris à tich« de découvrir le poison de ce funeste livre par les censures de Nosseigneurs leurs Évoques, qui ont flétri et déshonoré ce misé-

rable ouvrage de telle sorte, que Ton peut dire que ces Auteurs n'ont eu de prudence qu'en ce qu'ils y ont celé leur nom, parce qu'en eflFet la condamnation de ce monstre auroit été suivie de celle de leur personne.

L'exemple de tant de Prélats qui ont censuré cette Apologie nous fait espérer la même justice de votre piété, afin qu'ayant ôté au libertinage cette protection, la pureté de l'Évangile soit désormais la règle de nos mœurs.

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