REQUÊTE
Des Curés d'Évreux, présentée à M, leur Évéque pour demander la Censure d'un Liv,*e inlitulé : ^ Apologie pour les Casuistes.n
Monseigneur,
Nous nous serions contentés de lire avec satisfaction les doctes Écrits de MM. les Curés de Paris et de Rouen, nos confrères; leurs Extraits fidèles de la Morale profane et corrompue des Casuistes de ce temps; leurs justes plaintes, et les requêtes par eux présentées à Nosseigneurs les Prélats en l'Assemblée générale du Clergé, et à Nosseigneurs leurs Archevêques en particulier : nous s(5rions demeurés perpétuellement dans le silence que nous gardons depuis tant d'années, et jamais nous n'aurions voulu le rompre, afin de conserver la charité et la paix avec tout le monde, selon notre pouvoir, suivant le conseil de saint Paul ; si nous n'apprenions des saints Pères qu'il y a des temps et des rencontres dans lesquels on est obligé de troubler son repos, et de s'élever au-dessus de toutes considérations humaines, principalement quand la vérité est attaquée, qu'elle est combattue, et comme détenue captive. Il est vrai que nous devons empêcher le scandale de notre prochain, et divertir l'aigreur de son esprit, si notre conscience n'y est point intéressée ; mais si le scandale vient de la vérité persécutée, il est plus raisonnable de souffrir le scandale que d'abandonner la vérité, comme l'enseigne saint Grégoire (Lib. I, hom. vu, in Ezech.) : « Si autem de verilate scandalum sumitur, ulilius permittilur nasci scandalum, quam Veritas relinquatur. »
C'est, Monseigneur, ce qui nous oblige aujourd'hui de parler,.
et de nous adresser à Votre Grandeur, pour vous faire connoitr? la justice de notre dessein, en vous exposant les raisons qui nous engagent à la présente requête.
La première, qui est générale et commune, est que Ton distribue maintenant entre les Catholiques tant de Livres doot ia Morale est pernicieuse; tant d'autres paroissent au jour doat .'^ sentimens sont abominables; tant de differens Écrits se pubL>nt dont les maximes sont horribles et détestables ; et particuiièft*ment on voit un Livre anonyme, imprimé sous ce titre : A^^^ji^ pour les Casuistes, contre les Calomnies des Jansénistes, pêt «■% Théologien et professeur en droit canon, etc.
Ce Livre, Monseigneur, est si rempli de faussetés, que oous pouvons le nommer le poison mortel ces âmes et la cornipU3r. entière des bonnes mœurs. 11 altère la pureté du Chrîstiaoiss'' et la sincérité des pratiques évangéliques d'une façon si étransv. que nous pouvons dire avec saint Hilaire, écrivant à Temperetr Constance : « Fada est /ides temporum, potins quam Evangelùh rum, » Il a recherché tant de nouveaux déguiseraens en fiTetr du vice, et inventé tant d'accommodemens favorables au sièclcorrompu où nous vivons, qu'on peut lui approprier ces paroIc*s d'Optat Milévitain (Lib. I, Adv. Parmen.) : « Omnia pro tempore: nihil pro ver i taie. » 11 a tellement abandonné rAntiquité vénérable, et il s'est si fort éloigné de la tradition sainte, que nous pouvons prononcer hautement contre lui et ceux de son parti O' que saint Augustin disoit dans une autre occasion (Lib. Ill, Adr. JuL, cap. m) : « Â/ira sunt quœ dicitis, nova suni quœ dicilii, falsa sunt quœ dicitis, »
£nfin, il s'attache tellement à la raison naturelle et au raisoDnement humain (que tout le monde sait être corrompu par U péché, et devoir être éclairé par la foi, soutenu et redressé par l'Évangile, et fortifié par la Tradition), qu'il le propose pour U règle des consciences ; qu'il apprend à tenir toutes choses problématiques, et à chercher les moyens, non pas pour exterminer les mauvaises habitudes et les désordres des vices, mais pour les justifier, en accommodant les préceptes et les règles de Jésus- Christ aux intérêts, aux plaisirs et aux passions des hommes. Invention funeste I lâcheté criminelle 1 digne de l'anathème et de la malédiction dernière, conformément à ces paroles de saint Jérôme (Ep. ad Cteph,) : « Semper habui studio audieniibus Upi quod publice in Ecclesia didiceram^ nec philosophorum «ry*menta sectari, sed apostolorum simplicitati acquiescere, sciens
illtùd scriplum : Perdam sapientiam sapientium, et prudentiam prttdentium reprobabo. »
La seconde raison, monseigneur, qui est personnelle, est que ce Livre infâme combat ouvertement vos propres sentimens touchant la Pénitence : nous voulçns dire l'approbation solennelle que vous avez donnée au Livre de la Fréquente Communion, que vous recommandez à tous les fidèles comme « un don très particulier de la providence de ce grand père de famille, qui sait lui donner en temps et lieu ce qui lui est nécessaire ».
Ce grand Livre ayant opposé aux erreurs des Nouveaux Casuistes la Doctrine de tous les Pères et des Conciles, qui nous avertissent de prendre garde que les laïques ne soient pas trompés, et jetés dans Tenfer par de faueses pénitences ; cet Apologiste, au contraire, ne travaille qu'à rétablir ces abus si dangereux, et à entretenir les pécheurs dans une révolution continuelle de confessions et de crimes. Car, sans parler des divers relâchemens touchant la sincérité de la confession, et la vraie douleur qui est nécessaire pour recevoir le sacrement avec fruit, il veut qu''on absolve ceux qui sont dans les occasions prochaines des plus horribles péchés, en les laissant dans ces occasions malheureuses. Il prétend qu'on ne doit point refuser l'absolution à ceux qui sont les plus engagés dans de fortes habitudes des vices les plus énormes ; qu'on ne doit pas même les forcer à reconnoltre qu'ils sont dans ces habitudes mauvaises; et enfin qu'un pécheur est en état de recevoir l'absolution, et que le confesseur fait prudemment de la lui donner, quoique 1 un et l'autre jugent probablement que le pécheur retombera bientôt dans son péché: ces excès étant encore absolument contraires à la loi si saintement établie dans notre Manuel, au titre De la pénitence (S 1, p. /i8, n° 17) : « Videat autem diligenter sacerdos, quando et quibus conferenda, vel neganda, vel di/ferenda sit absolutio; ne absolvat eos qui talis beneficii sunt incapaces, quales sunt qui nulla dant signa doloris, qui odia et inimicitias deponere» aut aliéna si possunt restitusre, aut proximam peccandi occasionem deserere, aut alto modo peccata derelinquere, et vilam in melius emendare notant, »
La troisième raison, qui est particulière, c'est, monseigneur, que ce malheureux Livre commence de paroître dans votre diocèse. Nous sommes certains que, depuis six mois, il a été présenté comme un Livre divin à des religieux de grande piété, et à un célèbre prédicateur prêchant l'Avent dernier dans une maison
religieuse de cette ville. Nous savons aussi qu'une persoBoe ecclésiastique, dans une dignité considérable de ce diocèse. Ta mis comme une pierre précieuse et un dép6t sacré entre la mains de quelques prêtres, qui ont la direction de la plus grande partie de nos paroissiens, auxquels ils peuvent, par ce moy«i. inspirer les pernicieux sentimens de ce Livre abominable. El, ea effet, pour témoigner qu'ils sont déjà préoccupés de ces dan?ereuses maximes, ces mômes ecclésiastiques ont osé depuis ^ insulter un de nos confrères, et traiter publiquement les cura avec des injures basses, scandaleuses, et dans les mêmes tenfies dont V Apologie se sert pages 175 et 176.
Après toutes ces considérations. Monseigneur, nous noos croirions coupables devant Dieu, et indignes de notre ministère, si nous ne suivions, dans une cause qui est commune à toiK les pasteurs, Pexemple des Curés des premières villes de France; ci Pi nous ne vous présentions nos très humbles prières, afin qu'U vous plaise employer l'autorité que Dieu vous a donnée, pocr détruire ces monstrueuses erreurs par la censure et condamnation de ce pernicieux Livre.
A Évreux, le 21 septembre 1058.