CENSURE
D'im Livre intitulé : « Apologie pour les Casuisles, etc., » failepir M, V Archevêque de Rouen, primat de Xormandie.
Da 4 janvier 16d9.
François, par la permission divine, Archevêque de Roofli, primat de Normandie, à tous les fidèles soumis à notre autorité, salut et bénédiction.
Ce n'est pas d'aujourd'hui que Tennemi de notre salut tlcV de semer, parmi le bon grain de la doctrine évangéliqoe, TiTni^ de Terreur et du péché. L'Église, qui veille sans cesse par le ministère de ses pasteurs à conserver sa gloire et à se miintenir agréable à son divin époux, s'est toujours élevée avec vigueur contre les efforts de ce cruel et subtil adversaire. CepeudMU quoiqu'elle soit pure et sainte dans ses mœurs, aussi bien qae dans sa foi ; quoique la discipline de sa conduite soit immaculée 0t incorruptible dans sa source, aussi bien que la traditioo de^ vérités dont Jésus-Christ l'a rendue déposluire, elle se voit néanmoins toujours obligée de gémir dans sa douleur, de voirqot' quelques-uns de ses enfans qui se sont mêlés de composer des Livres de la Doctrine morale, suivant plutôt les égaremens dune raison obscurcie par la corruption du péché que les lumière^ et les règles des Écritures divines, des saints canons et de là tradition sacrée, sont tombés en des excès dignes de compta sion, et qui font bien voir ce que Ton doit attendre d'un esprit quand il est abandonné à lui-même et à son propre sens.
Nos Pères l'ont bien reconnu dans les siècles passés, et « sont vus obligés, dans l'extrémité du mal et dans YimporUBce de ses suites, d'user de toute la vigueur que leur inspiroit leur zèle et leur autorité, et de faire même brûler les Livres Pémtentiaux que quelques Auteurs avoient composés contre Tusage et les sentimens de l'Église. Mais nonobstant toutes ces ordonnances et toutes ces précautions, le désordre n'a pas laissé de continuer, et même de s'augmenter avec scandale, le «n^"* s'étant trouvé rempli de Livres qui traitent de la disciplina '^^ mœurs. A proportion de leur multitude, le nombre des faut^ crû; et ce qui d'abord avoit été sans autorité la prodactiofl^^'^^ esprit particulier et l'effet de son égarement, a passé pour prt^
bable dans le sentiment de plusieurs qui ont eu la témérité de le soutenir. Ainsi, chacun ayant amour pour ses pensées, et ajoutant quelque chose du sien à ce qui avoit été avancé par les premiers, la corruption est venue jusqu'au dernier excès, et a même donné occasion aux hérétiques de notre temps de blasphémer contre la sainte Église, qu'ils ont voulu rendre responsable de ces erreurs, quoiqu'elle ne les ait jamais approuvées, mais qu'au contraire elle les ait condamnées, et par ses ordonnances sacrées, et par ses pratiques toujours saintes.
Mais comme nous apprenons dans le saint Évangile que le père de famille ne voulut pas que ses serviteurs se missent en devoir d'arracher Tivraie qui étoit dans son champ, de peur qu'il n'arrachassent aussi le bon grain, dans le dessein qu'il avoit de la faire séparer dans le temps de la moisson, et de la jeter au feu; ainsi comme les auteurs qui se sont si misérablement trompés dans la Doctrine de la Théologie Morale, étoient catholiques, remplis de suffisance et de piété, et que, suivant la fragilité de la condition humaine, ils avoient laissé échapper ces erreurs en des ouvrages qui d'ailleurs pouvoient être utiles à l'Église et à l'instruction des fidèles : les évêques établis dans la famille de Jésus-Christ pour en être après lui les véritables pères ne se sont pas servis de toute leur puissance, ni de l'extrême sévérité d'une discipline rigoureuse; ils se sont contentés de donner de temps en temps au public des preuves de l'aversion qu'ils avoient pour le relâchement de la doctrine des mœurs et de la conduite des consciences ; et ils ont attendu qu'il plût à Dieu de leur donner des ouvertures nécessaires et des moyens plus propres pour y mettre la dernière main. Les plaintes en furent faites, il y a quelques années, au Clergé de France assemblé à Paris, et il ordonna que l*on travailleroit incessamment à composer une somme de Théologie Morale conforme aux sentimens de l'Église, après quoi on procéderoit à supprimer tous ces ouvrages si opposés à la sainteté de sa doctrine.
C'est dans cet esprit que nous avons différé jusqu'à présent de déclarer nos sentimens particuliers sur ce sujet, par un acte de notre autorité pastorale ; et que la plainte en ayant été portée devant nous, il y a deux ans, après avoir fait faire plusieurs pro- -cédures en notre conseil et en notre cour ecclésiastique, nous renvoyâmes le tout à l'assemblée des Prélats de France; laquelle dans ce même esprit, et pressée de la multitude des affaires im- 4)ortantes qui l'occupoient, se contenta de faire publier et de
recommander à tous ceux qui ont soin de la direction des e:^ sciences, les règles de saint Charles Borromée sur Tadministntion du sacrement de pénitence; espérant que les instnctkBs de ce grand et saint Archevêque, pleines de l'esprit de Jéais- Christ et de son Église, condamneroient en même temps toote& les faussetés de la prudence de la chair, et établiroient forteneoî les vérités de la Morale chrétienne et évangélique.
Mais nous avons vu depuis peu, avec douleur, paroltre an Livre anonyme, ou plutôt une espèce de monstre en laTbéoloae Morale, que nous pouvons appeler bien plus justement la cacdamnation des Casuistes que leur Apologie, ainsi quesooiuwi' a voulu le nommer; Libelle dont nous pouvons dire ce que i soient les Pères du Concile de Châlons de certains Lims ooeposés sur un même sujet : « Quorum sunt cerli erroret, w?'^' auclores : de quibus recle dici poiest, morlificabanl animai ç^i^ moriunlur et vivi/icabanl animas quœ non t>itwi// » et ce qof 'grave Tertullien reprochoit au faux Évangile de Marcion:«A» agnoscendum opus, quod non erigal froniem, nullam constatii^ prœ ferai, nullam fidem repromiUai de pleniludine iiitAit «* f^ fessione débita aucloris; » ouvrage dont les principes sont ûi"les raisonnemens trompeurs, les conséquences pemicie»^ f' la doctrine opposée à celle de l'Évangile de Jésus-Christ, ùios lequel, en un mot, se trouve ramassé, par un étrange dessein, ce qu'il y avoit de corruption et de relâchement épandu dans le grand nombre des auteurs qui ont écrit de la Morale depiuî plusieurs siècles.
Nous avons cru que la providence divine, qui sait tirer ( bien du mal, l'avoit ainsi permis par ses jugemens toujours équitables, pour prévenir le temps de la moisson dans une oca sion si importante pour la justification de son Église; tantpo empêcher le dommage que pourroient recevoir, par une si ci!*chante doctrine, les âmes rachetées par le prix du sang Jésus-Christ, que pour nous donner le moyen de brûler, po ainsi dire, cette ivraie, et toutes ces erreurs par le feu d Censure également sévère et charitable. .
Nous n'avons pu nous dispenser d'un devoir si nécessaire gloire du Sauveur et au salut des fidèles qu'il a soumis à no conduite; et nous avons tâché de suivre l'exemple de DieUi le pape saint Grégoire le Grand nous a laissé cette obsern ^ qu'encore qu'il eût entendu la clameur des crimes de ces àe villes infâmes qui attirèrent sur elles les vengeances et les
du ciel, et que sa connoissance infinie qui éclaire toutes choses, Ten eût suffisamment instruit; néanmoins, pour s'accommoder à la foiblesse des hommes, et nous apprendre ce que nous avons à faire en ces occasions, le texte sacré dit qu'il voulut s'en éclaircir une seconde fois, en descendant lui-même sur les lieux. Nous avons, à son imitation, voulu procéder, en cette rencontre, avec toute la circonspection qui nous a été possible. Après avoir reçu par diverses fois les plaintes et les requêtes des Curés de notre Église métropolitaine, donné la communication à notre promoteur général, vu ses réquisitions, et fait examiner ce Livre par nos Grands Vicaires en présence de M. TÉvôque d'Olonne, qui prêchoit pour lors dans notre Église cathédrale, nous avons reconnu la vérité des Extraits qui nous en ont été présentés. Nous avons voulu le lire avec soin; et après avoir attendu quelque temps que Fauteur de cette pernicieuse doctrine effaçât lui-même, par SCS larmes et par une rétractation chrétienne, les funestes caractères d'un si méchant Livre, nous avons cru être obligés d'y apporter le remède que Jésus-Christ nous a mis entre les mains par la communication de son autorité sacrée.
Cest en son nom que dans l'unité de son esprit, qui remplit son Église et qui anime ses pasteurs, dont plusieurs ont condamné cette même doctrine, vu la Censure qui en a été faite par la Faculté de Théologie de Paris, nous avons déclaré et déclarons ledit Livre intitulé : Apologie pour les Casuistes contre les Calomnies des Jansénistes, etc., contenir plusieurs propositions fausses, pernicieuses, erronées, scandaleuses, tendantes au libertinage et à la corruption des mœurs et de la discipline de l'Église, et entièrement opposées aux maximes de l'Évangile; et comme tel, l'avons condamné et condamnons, faisant très expresses défenses, sous peine d'excommunication, à tous les fidèles de notre diocèse, de le lire, de le retenir, ou d'en soutenir la doctrine; à tous curés, vicaires, prêtres, confesseurs et directeurs, de s'en servir pour la conduite des àmes; et à tous imprimeurs et libraires de l'imprimer ou distribuer, sous les mêmes peines. Et afin que personne ne l'ignore, nous avons ordonné que ces présentes seront lues et publiées aux prônes des messes paroissiales dans toutes les églises de notre diocèse, et envoyées aux maisons religieuses à la diligence des doyens; nous réservant, seloo l'usage et la pratique de l'Église, à donner en temps et lieu des canons pénitentiaux, pour servir d'instruction et de règle à la direction des consciences. Enjoignons en outre à tous ceux
qui ODt, sous notre autorité, la conduite des âmes, de Teilkr soigneusement dans ces temps périlleux sur les peuples que nous avons commis à leurs soins, et de leur remettre souvent en la mémoire cet excellent avis du saint Apôtre : c Vid^e ne qutf vos decipiai per philosophiam et inanem fallaeiam secundum mditionem hominum, secundum elemenla mundi, et non seandum Chrislum. » Donné à Rouen, en notre palais archiépiscopal, le li janvier 1659.
Signé : François, Archevêque de Rouen,
El plus bas, MORANGE.