‹ Lettres écrites a un provincial (volume 2)Chapitre 69 sur 73 · PROJET · texte numérisé non relu

PROJET

De mandement de l'Apologie pour les Casnistes *.

L'amour que nous avons pour nos peuples nous obligeant à une vigilance continuelle, pour prévenir tout ce qui peut leur nuire, nous nous sommes sentis obligés de la redoubler, quand le pernicieux Livre intitulé : Apologie pour les Casuistes a commencé à se répandre dans ce diocèse. Et c'est pourquoi, sur la requête que nos Curés nous ont incontinent présentée pour le censurer, et l'assurance que l'importance de la chose le mérite nous avons résolu, en leur accordant une demande si juste de travailler en même temps à fortifier les Fidèles, non seulement contre le relâchement qu'ils pourroient recevoir de ces opinions flatteuses, autorisées par ce nombre étrange de Casuistes, mais encore contre une tentation bien plus importante, et qui iroit au renversement entier de la Foi, si on n'étoit soutenu et confirmé par la pleine connoissance de ses principes; car il est sans doute que les impies tirent de ces abus des conséquences contre la vérité de notre Religion, capables d'ébranler les foibles, en les donnant pour des marques que Dieu ne règle pas la conduite de l'Église, puisque, après l'avoir assurée d'une possession éternelle de la vérité, on la voit abandonnée à des erreurs et à des égaremens si effroyables.

Voilà le plus grand des maux que ces impiétés produisent : elles servent d'armes aux ennemis de la Foi pour nous combattre^ et sont également utiles au démon pour corrompre les Fidèles et pour fortifier les Infidèles. Mais comme on ne tombe dans ces erreurs que faute d'entendre les Écritures, nous nous sentons obligés de les expliquer si clairement à ceux auxquels nous sommes redevables des Instructions Évangéliques, que les personnes pieuses soient désormais sans périls, et les simples sans excuse dans les conséquences quUls tirent des égaremens des Casuistes. Car tant s'en faut que ces abus qui se glissent dans l'Église puissent rendre suspecte la vérité des promesses de Jésus-Christ, que rien n'en prouve davantage la vérité ; et qu'elles

1. Ce projet a été trouvé parmi les papiers de Pascal, sur quelaucs feuilles détachées. ^

seroient fausses, au contraire, si ces abus mêmes n'arrivoieot bi Jésus-Christ, eu promettant à l^Église que sa vérité ei son esprit reposeroient sur elle éternellement, Tavoit en même temps assurée d'une suite calme et tranquille de vérité et de paii, on auroit sujet d'être surpris de voir le mensonge et rerrecr paroître avec tant d'insolence. Mais quelle raison y a-t-il de I être, après qu'il a déclaré que plusieurs y jetteroient le troab.e, sous l'apparence néanmoins de la piété, et qu'ils viendroienieD son nom pour détourner les hommes de la véritable voie : de sorte que ces désordres, qui croîtroient toujours, seroient eûii si grands dans la fin des siècles, que les élus mêmes en seroien: séduits, s'il étoit possible de les séduire? H est donc indubiub* que ces scandales doivent arriver, quoiqu'à la ruine de ceux <jti les causent et de ceux qui s'y perdent. Car Dieu les souffre, coa pas afin qu'on suive ces désordres, mais afin qu^on les combane. et qu'il paroisse en cette épreuve qui sont ceux qui lui sont véritablement fidèles; et c'est pourquoi il est si important de lei éviier.

Saint Paul, qui fait la même prédiction, nous donne en mèm temps la description de ces séducteurs, afin qu'on puisse mieflJ les connoître, quand il dit à Timothée (II Tint,, m, leiseq; qu'il viendra dans les derniers temps des hommes ayant l'app»' rence de la piété, mais qui en rejetteront Tessence; quiseron; pleins d'ambition et d'amour-propre, superbes, calomniateurs; qui s'introduiront dans les maisons des particuliers, ets'assujeitiront les femmes simples, en les flattant dans leurs péchés et dans les désirs de leurs cœurs ; qui travailleront sans cesse àà^ venir savans, et n'arriveront jamais à la connoissance de la T'ente. Et il finit cette peinture en disant qu'ils ne réussiront pâ^ dans leurs desseins, et qu'enfin leur foiblesse et leur impertinence sera connue de tout le monde.

Qui ne diroit que saint Paul a vu ce qui se passe aujourdhu. à nos yeux, où des hommes, sous l'habit de la piété, présenten* aux Fidèles une Morale qui bannit l'amour de Dieu, qui estiez scnce de la piété; autorisent la calomnie, l'orgueil, l'ambitioD. par leurs préceptes et par leurs exemples; étudient sans* ^^' et ne peuvent arriver aux premières connoissances du Cbrisu»* nisme; et sont enfin tombés dans des excès qui les oot naï"*^' le sujet de la risée de tout le monde ? On ne peut douwf que toutes ces choses ne soient conduites par l'ordre de ^ même Providence qui les a prédites, et qui les pennet p^^'

éprouver ceux qui sont véritablement fidèles. Mais nous apprenons, par ces mêmes prophéties, que ces désordres doivent aller bien plus avant.

Nous voyons, à la vérité, aujourd'hui une Compagnie bien puissante qui soutient ces Corruptions; mais nous en voyons en même temps une autre bien autrement considérable et autorisée qui s'y oppose. Et si on a sujet de gémir de voir quelques Religieux relâchés et quelques Casuistes corrompus qui introduisent ces relâchemens, on a sujet de bénir Dieu de ce que les Pasteurs ordinaires de TÉglise leur résistent; et qu'ainsi le Corps de la Hiérarchie, en quoi consista proprement l'Église, demeure exempt de ce relâchement, n'y ayant que quelques-unes de ces personnes égarées qui sont hors de la Hiérarchie, et qui tiennent entre nous le rang que les faux prophètes tenoient entre les Juifs, qui trempent dans ces impiétés; en quoi il n'arrive rien que de conforme à ce que saint Pierre a prédit (H Pet., ii, 1) en cette sorte : « De la même manière qu'il y eut de faux prophètes entre les Juifs, aussi il s'en élèvera entre nous. »

Voilà l'état présent des choses. Quoique la licence y soit grande, elle n'est pas néanmoins sans une puissante opposition. Mais un temps doit venir, duquel il est écrit : « Malheur à celles qui seront enceintes en ce temps-là ! (Matth., xxiv, J9) : et croyezvous qu'alors le Fils de l'homme trouve de la Foi sur la terre? » (Luc, xviii, 8.) Et c'est en ce temps que les Prêtres mêmes et le reste des Fidèles, ayant presque tous consenti aux impiétés des faux docteurs, la mesure étant ainsi comblée, la fin de l'Église et de l'univers doit arriver avec la seconde venue du Messie : de même que la destruction de l'Ancien Temple et de la Synagogue est arrivée dans une semblable corruption, les faux prophètes ayant entraîné dans leur parti le peuple et les Prêtres mêmes au premier avènement du Messie. Car, comme toutes choses leur arrivoient en figure, et que la Synagogue a été l'image de l'Église, selon saint Paul (I Cor., x, 6 et il), nous pouvons nous instruire, par ce qui lui est arrivé, de ce qui doit nous arriver, et voir, dans leur exemple, la source, le progrès et la consommation de l'impiété. L'Écriture nous apprend donc que c'est des faux prophètes que l'impiété a pris son origine; qu'elle s'est de là répandue sur le reste des hommes, comme dit Jérémie (Jérém., xxiii, 1 ô). C'est des Prophètes que l'abomination est née, et c'est de là qu'elle a rempli toute la terre ; ils ont formé une conspiration ouverte contre la vérité au milieu du peuple de Dieu : les Grands du monde ont été

les premiers suppôts de leurs doctrines flatteuses; les peupleseï ont été ensuite infectés. Tant que les Prêtres du Seigneur en sea; demeurés exempts. Dieu a suspendu les effets de sa colère: im quand les Prêtres mêmes s'y sont plongés, et que, dès lors, i! n'est rien resté pour apaiser la colère divine, les fléaux de Diti sont tombés sur ce peuple sans mesure, et y sont demeurés ji^ qu'à ce jour. Les Prophètes, dit Jérémie fJérém., v, 31), oni annoncé de fausses doctrines de la part de Dieu : les Prêtres y c-n: donné les mains, et mon peuple y a pris plaisir. Quelle pmm leur est donc préparée? C'est alors qu'il n'y a plus de mis^corde à attendre, parce qu'il n'y a plus personne pour li demander. Les Prêtres, dit Ézéchiel (Ezech., xiii, 25 et seq.),(fft eux-mêmes violé ma loi. Les princes et les peuples ont eiertc leurs violences, et les Prophètes les ilattoient dans leurs d^dres. J'ai cherché quelqu'un qui opposât sa justice à ma Tetgeance, et je n'en ai point trouvé. Je répandrai donc sur eoïk feu de mon indignation, et je ferai retomber sur leurs téta ^ fruit de leurs impiétés.

Voilà le dernier des malheurs où, par la grâce de Dieu,rÉgliî^ n'est pas encore tombée, et où elle ne tombera pas, taot qoil plaira à Dieu de soutenir ses Pasteurs contre la corruption de? faux docteurs qui les combattent; et c'est ce qu'il importe do faire entendre à ceux qui sont sous notre conduite, afin qu'ils w cessent de demander à Dieu la continuation d'un zèle si importas^ et si nécessaire, et qu'ils évitent eux-mêmes les doctrines molit^ et flatteuses de ces séducteurs qui ne travaillent qu'à les perdre. Car de la même manière que la piété des Saints de FADciefl T^ tament consistoit à s'opposer aux iNou veau tés des faux prophètes, qui étoient les Casuistes de leur temps : de même la piété o^ Fidèles doit avoir maintenant pour objet de résister au relâchement des Casuistes, qui sont les faux prophètes d'aujourd'hui; et nous ne devons cesser de faire entendre à nos peuples ce q« les vrais prophètes crioient incessamment aux leurs, quclw^ rite de ces Docteurs ne les rendra pas excusables devant Ws'ils suivent leurs fausses doctrines; que toute la Société des Casuistes ne sauroit assurer la conscience contre la vérité étefnelle; que cette abominable Doctrine delà Probabilité, qw ^ fondement de toutes leurs erreurs, est la plus grande àem^ erreurs ; que rien ne sauroit les sauver que la vérité (JoWi ^^ 32); et que c'est une fausseté horrible que de dire q«'<^''' sauve aussi bien par l'une que par l'autre de deux opinions cofi-

traires, et dont il y en a une par conséquent de fausse. C'est ce qu'ils soutiennent tous, et sans quoi toute leur doctrine tombe par terre; car ils n'ont point d'autre fondement à ces horribles maximes, qu'ils renouvellent encore dans ce nouveau Livre : « Qu'on peut discerner par la lumière de la Raison quand il est permis ou défendu de tuer son prochain; qu'on peut le tuer pour défendre ou réparer son honneur; qu'on peut, sans crime, calomnier ceux qui médisent de nous; que tous nos péchés seront remis, pourvu que nous les confessions sans quitter les Occasions Prochaines, sans faire pénitence en cette vie, et sans avoir d'autre regret d'avoir péché, sinon pour le mal temporel qui en vient, et encore si foible que le pécheur et pénitent juge qu'il est prêt à retomber en peu de temps. » Quand on leur demande sur quoi ils fondent ces horribles maximes, ils n'ont d'autre chose ù. répondre, sinon que leurs Pères et leurs Docteurs l'ayant jugé probable, cela est sûr en conscience, et aussi sûr que les opinions contraires. Et c'est sur quoi nous annonçons à tous ceux sur qui Dieu nous a donné de l'autorité, que ce sont des faussetés diaboliques, et que tous ceux qui suivront ces maximes sur la foi de ces faux docteurs périront avec eux; de môme que les Prophètes de Dieu annonçoient autrefois à leurs peuples, qui se rcposoient ainsi sur leurs faux prophètes, que Dieu extermineroit tout ensemble, et ces maîtres, et ces disciples, « magistros et discipulos » (Malach., ii, 12); et que ceux qui assurent ainsi la conscience des hommes, et ceux qui reçoivent ces assurances, seront ensemble précipités dans une pareille ruine : « El qui beatificanl, et qui bealificaniur, » (Isaias, ix, 16.) De sorte que tant s'en faut que cette Probabilité de sentimens et cette Autorité de docteurs qui les enseignent excusent devant Dieu ceux qui les suivent; que cette confiance est au contraire le plus grand sujet de la colère de Dieu sur eux» parce qu'elle ne vient en effet que d'un désir corrompu de chercher du repos dans ses vices, et non pas d'une recherche pure et sincère de la vérité de Dieu, qui feroit discerner aisément la fausseté de ces opinions» qui font horreur à tous ceux qui ont de véritables sentimens de Dieu; et c'est pourquoi cette tranquillité dans les crimes les augmente si fort, que Dieu a déclaré par ses Prophètes (Ezech., xiv, iii et seq.) à la Synagogue, et par elle à l'Église, que toutes les prières des justes ne sauveroient pas de sa fureur ceux qui auroient ainsi suivi ces maîtres des fausses doctrines. C'est ce qu'on voit en Jérémie, lorsqu'il demandoit miséricorde à Dieu pour les

Juifs, et qu'il lui représentoit que c'étoit sur la foi de c«s ta prophètes qu'ails étoient demeurés dans leurs crimes. Seiçneur. dit-il (Jérém., xiv, 13 et seq.), ils ont agi de la sorte, parce qiK leurs prophètes les assuroient que vous approuviez leur condui'rf; et que bien loin de les punir, vous les rempliriez de bonhearct de paix; c'est-à-dire, qu'ils avoient suivi Tautorité de plusieurs grands docteurs qui étoient tenus pour prophètes. Et cependâiit que répond Dieu à ce saint homme? Les Prophètes ont piric selon leur propre esprit, et non pas selon le mien, dit le yigneur. Ce ne sont pas mes paroles, mais leurs propres paroiej qu'ils ont annoncées; et c'est pourquoi je perdrai ces docteurs; mais j'exterminerai de même ceux qui les ont écoutés et sm\s Ne priez donc point pour ce peuple (Jérém., xv, 1 et seq.,: o: quand Moïse et Samuel se présenteroient devant moi pour arrêter ma fureur, je ne leur ferai point miséricorde; et s'ils Toa5 demandent : « Que ferons-nous donc? » dites-leur que ceux (<Ui sont destinés à la mort aillent à la mort, et que ceux qui sont rese^ vés à la famine et au meurtre courent à la fin qui leur est destinée.

Que si Dieu a traité de cette sorte le Peuple Juif, dans le ombres et les ténèbres où il étoit; s'il ne leur a pas pardoniif leurs crimes, quoiqu'ils s'y fussent engagés sur Tautorité de tant de docteurs graves et anciens en apparence; s'il n'a pas épargne les hommes des premiers temps, dit saint Pierre (II Pet., \u ^ • comment traitera-t-il un peuple qu'il a rempli de tant de lumiên^ et de tant d'effets de son amour, s'il a assez d'aveuglement eî d'ingratitude pour se dispenser de l'aimer sur la foi de quelques Casuistes Modernes qui l'en assurent?

Nous déclarons donc hautement que ceux qui seroient dans ces erreurs seroient absolument inexcusables de recevoir U fausseté de ces mains étrangères, qui la leur offrent au préjudice de la vérité qui leur est présentée par les mains paternelles de leurs propres pasteurs; et qu'ils seroient doublement coupables dans ces impiétés, et d'avoir reçu des opinions qu'ils ne devoieni jamais admettre, et pour les avoir reçues de ceux qu'ils ne dévoient jamais écouter. Car comme les personnes qui sont hors de la Hiérarchie n'ont de pouvoir d'y exercer aucune fonction qo^ sous nos ordres et selon nos règlemens, tout ce qu'ils disent contre notre aveu doit être regardé comme suspect et irrecevable. Ainsi les Fidèles doivent en demeurer exempts, et deoïan* der à Dieu la persévérance des pasteurs naturels de son Église; afin que ce malheureux repos, et ce consentement général à IW'

reur qui doit attirer le dernier jugement de Dieu, n'arrive pas de nos jours comme il arriva à la fin de la Synagogue, lorsque les Prophètes se relâchèrent. Les Princes sont dans la corruption, les Prêtres les y accompagnent. Les Prophètes les y confirment, et tous ensemble, en cet état, se reposent encore sur le Seigneur, en disant (Jérém., vu, ii et seq.) : « Dieu est au milieu de nous; il ne nous arrivera aucun mal. Cest pour cette raison, dit le Seigneur, que Jérusalem sera totalement détruite, et que le Temple de Dieu sera renversé et anéanti. »

RÉPONSii

A un Écrit publié sur le sujet des Miracles qu'il a plu à Dieu de faire à Port-Royal depuis quelque temps , par une Sainte Épine de la couronne de Xotre-Seigneur. A Paris, iôoO *.

Comme de toutes les choses extérieures rien ne réveille tant notre foi et ne fortifie tant notre espérance que les œuvres miraculeuses qui nous rendent comme visible la présence de Dieu invisible (Aug., tr. VIII, in Joan.), toutes les personnes de piété qui ont entendu parler des merveilles que Jésus-Christ a faites depuis quelque temps dans TÉglise de Port-Royal, par une Sainte Épine de sa Couronne, en ont reçu une sensible consolation, et se sont crues obligées de le bénir de ces marques extraordinaires de sa bonté ei de sou amour.

Et, en elTet, peut-on avoir une véritable affection pourPÉglise catholique, et ne pas ressentir beaucoup de joie de ce que Dieu a voulu montrer sa puissance dans une église consacrée au Saint Sacrement, et par une Épine de sa Couronne? Ces Miracles ne servent-ils pas à confondre l'Hérésie calviniste, qui nous accuse d'être idolâtres, parce que nous adorons Jésus-Christ comme présent réellement et substantiellement dans l'eucharistie, et d'êtro superstitieux, parce que nous révérons les Saintes Reliques : puisque, si ce culte de l'Église catholique n'étoit fondé sur la foi des Apôtres et des Pères et sur la tradition de tous les siècles,

1. Cette réponse, qu*on a quelquefois attribuée à Pascal, a paru en une brochure in-4<^. Paris, 1656.

c'est-à-dire sur la pierre inébranlable de la vérité divine. Die. ne feroit pas des Miracles qui Tautorisent?

Mais la parole de saint Paul (II Cor,, II, 46) sera toujours Téritable, que « ce qui est aux uns odeur de vie pour la vie est ac; autres odeur de mort pour la mort ». H s'est trouvé des es^rit^ assez préoccupés contre des vierges consacrées à Jésus-CJiris:. pour s'opposer aux faveurs que Dieu leur faisolt, et en prendre même sujet de les déchirer comme des ennemies de Dieu. Ce>t ce que toutes les personnes sages viennent de voir avec étoooement dans un Écrit qui a été publié depuis peu dans Paris, socle titre de Rabat- joie des Jansénistes, ou Observations sur ce qu'or dit être arrivé au Port-Royal, au sujet de la Sainte Épine (par !e P. Annat). Ce seul mot de Rabat-joie, dans un sujet si sérieax et si saint, leur a fait juger quel est l'esprit qui anime cet Auteur.

Mais tout le corps de l'Écrit leur a bien fait voir encart davantage qu'il n'y eut jamais de plus étrange aveuglement ni d^ plus grande malignité. Car qui auroit pu croire que la passion des hommes eût été capable de se porter jusqu'à cet excès, qu^* de s'en prendre aux ouvrages de Dieu même? que d'oser faiiv aujourd'hui ce que n'osa faire autrefois un prophète corrompu par des présens, qui est de « maudire ceux que Dieu bénii {Num,, xxiv), et d'entreprendre de détourner les Fidèles d'aller implorer son secours dans une église où lui seul les attire et le< appelle par les assistances extraordinaires que plusieurs d^ntr^' eux témoignent y avoir reçues?

Tout ce que cet Auteur dit dans cet Écrit peut se rapporter i ces trois points : le premier regarde ces guérisons extraordinaires, et la Relique par laquelle Dieu les a faites; le second es: sur les conséquences qu'on doit en tirer; le troisième concem* la dévotion de tant de personnes pieuses, qui viennent adorn^r Dieu dans cette église, et y révérer cette Sainte Épine ; et cV' le point dont cet Écrivain paroit si blessé, qu'il est visible qae son principal but, dans la publication de ce Libelle, a été de détourner cette dévotion publique, en représentant comme « nt lieu très dangereux et infecté d'Hérésie » une maison religieuse que Dieu honore si visiblement de ses bénédictions et de ses grâces.

Tout ce dessein est si éloigné de la piété chrétienne et catholique, qu'il semble que cet Auteur a appréhendé lui-même qu'on n'attribu&t son Écrit à quelque ministre calviniste, et que c'es: autant pour cette raison que pour faire croire, par la plus outn-

geuse des calomnies, que Port-Royal est hors de 'Église, qu'il a pris la qualité de docteur de l'Église catholique. Car il est vrai qu'on n'auroit dû attendre un pareil Écrit que de ceux qui ont quelque raison d'être blessés des Miracles que Dieu fait dans l'Église catholique pour la confusion de toutes les sectes héré^ tiques et schisraatiques. On n'auroit pas été étonné de voir qu'un ministre de Charenton eût produit en cette rencontre un Livre semblable à celui qu'un ministre de Provence mit au jour il y a quelques années, pour s'opposer aux Miracles que Dieu faisoit dans Marseille au tombeau de messire Jean-Baptiste Gault, son dernier Évêque, et empêcher que les Catholiques n'en pussent tirer avantage contre ceux de leur parti.

Mais qui auroit cru que des Catholiques voulussent imiter ces ennemis de l'Église, et travailler si utilement pour l'intérêt de la secte de Calvin, que si les raisonnemens qu'ils font sur ce sujet contre la Maison Religieuse où Dieu a daigné opérer ces merveilles avoient quelque force, ils ôteroient à l'Église tout l'avantage qu'elle peut prendre des Miracles dont Dieu l'honore; puisque si l'abus que cet Auteur fait de cette parole de saint Paul, que « les Miracles sont pour les Infidèles, et non pas pour les Fidèles », devoit porter ces Religieuses, comme il le prétend, à entrer en défiance de leur foi à cause des Miracles que Dieu fait dans leur église, il faudroit aussi, par la même raison, que tous les Miracles qui se font dans l'Église catholique fussent des sujets aux Catholiques de se défier de la vérité de notre Religion et de se regarder comme des Infidèles que Dieu voudroit, par ces merveilles, convertir à la vraie foi : ce qui est seulement horrible à penser.

C'est ce qui me fait espérer que cette réponse sera reçue favorablement par tous ceux qui aiment l'Église, et qu'ils seront aussi touchés de compassion pour les Vierges qu'on tâche de noircir avec tant d'emportement que d'indignation contre ceux qui veulent leur ravir la plus grande consolation qui leur reste dans leurs peines, qui est d'avoir quelque assurance de là part de Dieu qu'elles n'ont pas mérité des traitemens si indignes de la part des hommes.

Cet Auteur travaille à vouloir les en priver dès la première partie de son Écrit. Au lieu que saint Paul dit : « Que lorsqu'un des membres de Jésus-Christ est glorifié, tous les autres s'en réjouissent » (l Cor., xii, 26); celui-ci, au contraire, par un esprit de division et de schisme, s'afflige des œuvres miraculeuses qu'il plaît à Dieu de faire dans ce monastère. Il attribue seulement à

im commun bruit le premier Miracle dont la vérité constante et visible a réduit quelques-uns des Huguenots mêmes à un silence d'étonnement. Il en parle comme s'il n'étoit appuyé que sur des « rapports de particuliers qu'on ne peut croire sans légèreté de cœur»; au lieu qu'il Test sur la solennelle attestation que des personnes publiques, tels que sont des médecins et des chirurgiens, en ont donnée par écrit, et sur Tinformation juridique, composée de vingt-cinq témoins tous irréprochables, que M. TÉvéque de Toul a faite à la requête de M. le Promoteur, à laquelle il a travaillé avec un soin extraordinaire, comme il Ta témoigné laimême; qu'il a entièrement achevée et signée de sa main, et qnH auroit confirmée il y a longtemps par son Jugement s'il avolt continué de gouverner l'Archevêché de Paris, puisqu'il a témoigoé lui-même qu'il avoit écrit et à Rome et à la Cour que la vérité de ce Miracle ne pouvoit être révoquée en doute.

Mais après que cet Écrivain a fait ce qu'il a pu pour donner lieu de douter d'un effet si indubitable de la toute>puissaoo divine, il veut encore faire un crime à ces Religieuses de la manière dont elles ont reçu cette insigne faveur du ciel- Il les accuse « d'avoir contrevenu aux ordonnances de l'Église portées par le Concile de Trente, en publiant par un excès de joie et voulant faire croire des Miracles qui n'ont point encore été reconnus ni approuvés des Supérieurs ». Et c'est ce qui m^oblise, pour les défendre contre une accusation si injuste, de rapporter en ce lieu quelques circonstances du premier Miracle et de leur conduite, et j'espère que si les lecteurs sont touchés d'admirstion pour la merveille que Dieu a opérée dans ce monastère, ils seront édifiés de la manière chrétienne dont elles l'ont reçue,

M. de La Poterie, ecclésiastique de condition et de piété, avoit depuis quelque temps, parmi les autres Reliques de sa chapelle, une Sainte Épine de la Couronne de Notre-Selgneor, laquelle ayant été envoyée aux religieuses carmélites, qui avoîent eu une sainte curiosité de la voir, il l'envoya aussi à Port-Royal le vendredi 24 mars dernier. Les Religieuses la reçurent avec beaucoup de dévotion : elles la mirent au dedans de leur chœur, sur une table préparée en forme d'autel, et, après avoir chanté l'antienne de la Sainte Couronne, elles allèrent toutes la baiser. Une petite pensionnaire, nommée Marguerite Périer, qui depuis trois ans et demi avoit une fistule lacrymale, s'approcha pour la baiser en son rang, et la religieuse, sa maltresse, ayant eu plo-s d'horreur que jamais de l'enflure et de la difformité de son œU,

eut mouvement de faire toucher la Relique à son mal, croyant que Dieu étoit assez bon et assez puissant pour la guérir. Elle n'y fît pas alors d'autre attention. Mais la petite fille s'étant retirée à sa chambre, un quart d'heure après elle s'aperçut que son mal étoit guéri, et l'ayant dit à ses compagnes, on trouva en effet qu'il n'y paroissoit plus rien : il n'y avoit plus aucune tumeur ; son œil, que cette enflure, qui avoit été perpétuelle depuis plus de trois ans, avoit rapetissé et rendu pleurant, étoit devenu aussi sec, aussi sain et aussi vif que l'autre. La source de cette boue qui couloit de quart d'heure en quart d'heure par l'œil, par le nez et par la bouche, et qui avoit encore coulé sur sa joue un moment avant le Miracle, comme elle l'a déclaré dans sa déposition, se trouva toute séchée. L'os, qui étoit carié et pourri, fut rétabli en son premier état. Toute la puanteur qui en sortoit, et étoit si insupportable qu'il avoit fallu la séparer d'avec les autres par l'ordre des médecins et des chirurgiens, se changea en une haleine aussi douce que celle d'un enfant; elle recouvra aussi au même instant l'odorat qu'elle avoit perdu entièrement par la corruption de ce pus qui lui sortoit par le nez. Et tous ses autres maux, qui étoient une suite de celui-là, ne parurent plus : jusque-là môme que son teint, qui étoit pâle et plombé, devint vif et clair autant qu'elle l'eut jamais *.

Qui est la personne de piété qui pût rien trouver à redire, quand ce miracle auroit causé des éclats et des transports d'une joie spirituelle pareils à ceux que saint Augustin décrit dans La Ciié de Dieu, où il rapporte la guérison de ce jeune homme qui avoit été maudit par sa mère, et soufiTroit un continuel tremble ment dans tous ses membres? « L'Église étoit pleine, dit-il; elle retentissoit de ces cris de réjouissance : « Gloire à Dieul louange « à Dieu ! » (Lib. XXII, cap. viii.) Mais la discipline de cette maison, qui observe toujours un fort grand silence, et qui le redouble encore pendant le sacré temps de carême, où elles n'ont pas même entre elles de conférences communes, comme en un autre temps, fit que la nouvelle de cette guérison miraculeuse ne s*y répandit que peu à peu. Les unes la surent seulement le lendemain, les autres trois jours après, les autres au bout de huit, et il s'en trouva quelques-unes qui l'ignoroient encore quinze jours après.

1. Voy. la relation de ce miracle dans V Abrégé de Vhistoire de Pott- Hoyal, par Racine, édit. Lahure, t. II, p. 53 et suiv.

Mais ce qui est plus remarquable est que la mère prieure, à qui la relique avoit été adressée, laissa passer une semaine entière sans en rien faire savoir à cet ecclésiastique, son parent, qui la lui avoit envoyée. Néanmoins, après ces huit jours, el»* pensa que le respect qu'elle lui devoit Tobligeoit à lui en doDner avis par une Lettre, dont j'ai cru d'autant plus devoir npporter ici les propres paroles, que M. de La Poterie enToyart quelque temps après la même Relique aux religieuses ursulin^ il leur envoya aussi l'original de cette Lettre, les priant de la lire avant que d'honorer cette Sainte Épine, parce que le mira»*!-» qu'elles y apprendroient la leur feroit encore avoir eifi plus gnnne vénération.

Le lecteur jugera par ce billet, qui est du 31 mars, si sa joie étoit excessive, comme le reproche cet Écrivain :

« Monsieur mon cousin,

a Je n'ai pu encore vous remercier de la bonne pensée qu»^ vous avez eue de nous favoriser de la vue de votre Sacré Reliquaire. Il paroît que c'a été par une inspiration de Dieu, qui vouloit en tirer un effet merveilleux, dont je dois vous informer, quoique nous n'ayons pas dessein de le faire savoir à personne. »

Elle lui trace ensuite un abrégé de la relation du Miracle, que M. Dalencé, fameux chirurgien, venoit d'en faire ce même jour. Elle finit par ces mots :

<i Voilà, monsieur, une attestation bien certaine de votre Relique> dont il a plu à Dieu de nous consoler, et je le prends pour un présage qu'il veut guérir nos âmes, et les sanctifier par ï^s épines des persécutions dont on nous menace. »

Le lecteur jugera, par ces lignes si modestes, avec quelle disposition on a reçu cette grâce à Port-Roj^al. Cet ecclésiastique même approuva cette modestie dans la réponse qu'il lui fit le 2 d'avril, laquelle étoit conçue en ces propres termes :

« Ma révérende mère et cousine,

« La lecture de la Lettre que vous m'avez fait la charité de m'écrire m'a causé une si grande consolation, que la joie m'a tiré des larmes du cœur et des yeux. Je loue l'humble retenue

que vous avez de ne divulguer ce Miracle, parce qu'il est arrivé en votre monastère, dont plusieurs, par la malice du temps, ont une telle aversion, qu'ils ne voudroient pas le croire, mais plutôt que vous Tauriez mis en avant pour donner quelque haute estime de votre maison, ou pour d'autres intérêts que ces personnes se forgeroient en l'esprit, selon leur humeur et leur fantaisie. Mais pour moi je crois être obligé de le faire connottre avec discrétion dans les occasions, pour n'aller au contraire de ce que nous apprend l'Ange dans Tobie, qu'il est bon de cacher le Secret du Roi, mais qu'il est honorable de révéler et confesser les Œuvres de Dieu ; et agissant de la sorte, peut-être que ceux qui entendront ce Miracle si assuré arrivé en votre maison, et non sans un trait particulier de la providence de Dieu, diminueront de l'aversion qu'ils y ont. et auront quelque compassion des persécutions dont vous êtes attaquées sans sujet. Je ne fais aucun doute que Notre-Seigneur ne veuille sanctifier vos âmes par ces persécutions, et je le supplie de tout mon cœur qu'il vous fortifie pour les supporter. »

Certes, ceux qui savent en quel état étoit alors cette maison religieuse, jugeront aisément qu'encore que ce fi\t une grande consolation à ces pauvres filles de voir que Jésus-Christ, qui est toute leur espérance et tout leur refuge, avoit voulu montrer si visiblement qu'il étoit avec elles en guérissant cette enfant, comme saint Augustin dit qu'il témoigna son affection envers Marthe et Marie, lorsqu'il ressuî=;cita leur frère : néanmoins, l'affliction qui les avoit saisies par la crainte des troubles dont leurs ennemis les menaçoient, les rendoit si éloignées de tout excès de réjouissance que cette faveur ne leur servit que pour soulager un peu leur esprit dans le fort de leurs peines et de leurs douleurs.

C'est donc à tort que cet Écrivain les accuse a d'avoir contrevenu aux ordonnances de l'Église, en publiant par un excès de joie des Miracles qui n'avoient point encore été reconnus ni approuvés des Supérieurs ». Car Port-Royal n'a pas fait la moindre avance ni le moindre Écrit pour publier môme le premier, quoique si extraordinaire et si surprenant. Le bruit qui s'en est répandu n'est point venu des Religieuses : elles crurent qu'elles dévoient admirer en secret et en silence cette œuvre de Dieu, ainsi qu'elles avoient fait en des rencontres pareilles depuis quinze ans. Mais comme Dieu, en inspirant à ses serviteurs le désir de cacher aux yeux des hommes les grâces qu'ils reçoivent

de lui, ne laisse pas souvent de les faire éclater par cTautr» moyens, il a voulu en cette occasion que ce miracle fût su d^ tout Paris et cru même de toute la Cour, sans que les Religiecses y contribuassent en rien.

Les médecins et les chirurgiens, qui étoient touchés d'aoes grande merveille, se tinrent obligés en conscience delidirei tout le monde, pour rendre gloire à celui qui leur avoit fait toir sur l'œil et le visage tout défiguré de cette petite fille les uiiu vénérables de sa main puissante. Cest ce que fit encore E Parier, père de la petite, qui est un conseiller de Ja cour des ihic« de Clermont en Auvergne, d'où il avoit été mandé par une Lettre écrite le 26 de mars, quatre heures avant le miracle, pour veair assister à Tincision et à Tapplication du bouton de feu qo^ M. Dalencé devoit faire à rœil de sa fille aussitôt qu'il sefoi: arrivé. Il fut si surpris de la trouver parfaitement etmi^aculeas^ ment guérie, lorsqu'il la vit à Port-Royal le 5 d'avril, qu'il ^ crut obligé, par un sentiment de reconnoissance envers Dieu, de faire assembler les médecins et les chirurgiens, qui donnèmi tous leur attestation par écrit le jour du vendredi saint. Et ensuite il joignit sa voix à la leur, et imita le zèle du lépreax d'l'Évangile (Marc, i, tiU et /i5), qui publia partout la grâce qui! avoit reçue de Jésus-Christ, nonobstant la défense de Jésus-Chiia môme.

Cependant, toute la certitude d'un effet si merveilleux et toute l'édification qu'il a causée dans l'Église n'ont pu empêcher qa^il ne se soit trouvé des personnes dans l'Église même qui n'ont pu dissimuler qu'ils en étoient scandalisés. Ce que les Bérétiqaes n'auroient pu faire sans découvrir ouvertement leur aniiDO>ite contre l'épouse de Jésus-Christ, a été fait par des Catholiques. Ii> n'ont travaillé depuis cinq mois qu'à ruiner la vérité de ce Miracle dans l'esprit du peuple, par un grand nombre de faw bruits qu'ils ont répandus partout.

D'abord ils ont dit à plusieurs personnes que c'étoit une fourbe et une supposition, et qu'on produisoit la sœura/fléed** la petite fille malade au lieu d'elle. Ce qui obligea de faire voir i M. le Promoteur et à plusieurs autres les deui sœurs easemble.

Ils publièrent depuis que sa fistule lacrymale étoit revenue, et qu'elle en étoit plus malade que jamais. Ce qui porta M. D*' lencé, chirurgien, qui l'avoit vue malade et parfaitement guérie» à venir à Port-Royal avec le médecin d'un prince du sang, po^r

le convaincre, ainsi qu'il fit par ses propres yeux, de la fausseté de ce bruit.

Ils ont dit enfin que véritablement la guérison de son œil avoit toujours continué, mais que la malignité de Thumeur qui lui causoit cet ulcère à l'œil étoit tombée sur les parties nobles et Tavoit réduite aux derniers soupirs. Ce qui engagea M. Guillard, chirurgien, qui Tavoit vue malade et guérie et avoit aussi attesté ce Miracle par écrit, à venir la revoir au mois de juillet dernier, où il la trouva aussi saine que le premier jour, et depuis encore, M. Félix, premier chirurgien du Roi, qui Pavoit vue dès le mois d'avril, ayant eu la curiosité de la revoir le 8 d'août, et ayant trouvé sa guérison aussi entière et aussi admirable qu'elle lui parut alors, il a déclaré, par un Écrit signé de sa main, « qu'il étoit obligé de confesser que Dieu seul avoit pu produire un effet si subit et si extraordinaire ».

Cet Écrivain reproche encore à ces Religieuses a qu'elles ont exposé cette Nouvelle Relique avant qu'elle eût été reconnue et approuvée par le Supérieur », et prétend qu'en cela elles ont aussi « contrevenu à l'Ordonnance de PÉglise portée par le Concile de Trente ». Mais elles ne Pont point exposée dans leur église comme on y expose les Reliques Ordinaires: elles l'ont tenu enfermée au dedans du Monastère, et jamais elles ne l'en ont tirée, que lorsque plusieurs personnes demandoient à la baiser : ce qu'elles n'ont point fait même sans en donner avis à M. l'Évêque de Toul, qui a trouvé bon qu'elles suivissent eu ce point la dévotion du peuple et de plusieurs personnes de condition qui venoient et viennent encore adorer cette Sainte Épine, dont Jésus-Christ même, le supérieur des supérieurs, venolt de justifier la vérité par cette Insigne merveille qu'il avoit faite par son entremise. Il n'y a point d'approbation pareille, pour une Relique, à cette attestation du ciel. Un Miracle certain, visible. Irréprochable comme est celui-là, en est la plus forte, la plus sainte et la plus divine preuve.

C'est ainsi qu'il fit connoître anciennement sa véritable Croix, comme PHlstoire Ecclésiastique nous rapprend; c'est ainsi qu'il a fait reconnoître aujourd'hui cette Épine de sa sainte Couronne. Aussi M. l'Évêque de Toul, comme très Instruit dans la science et dans la discipline de PÉglise, jugea qu'après un événement si miraculeux, on ne devolt pas refuser à tant de personnes pieuses la liberté de la révérer.

Une autre accusation de cet Auteur est que des personnes de M. 37

condition étant à l'extrémité, lorsque eux ou leurs p&rens om envoyé prier les Religieuses de Port-Royal de trouver bon que quelqu'un de leurs confesseurs ou quelque ecclésiastique de leur part portât cette Relique chez les malades, « elles leur om ucordé cette demande contre Tordre du Concile de Trente, qui défend le transport des Reliques chez les malades ».

Mais il devoit savoir : 1» que cet ordre est principaleroeoi pour des chftsses et pour des Reliques attachées à des églises particulières, que le Concile a jugé à propos de ne point il'er des lieux où elles ont accoutumé d'être révérées, si ce n'est po»r des cérémonies publiques ; 2"* que cet ordre n'est pas généralement observé dans l'Église de Paris, puisque tout le inonde sait qu'il y a des Reliques qu'on transporte assez souvent ckz les malades, comme le manteau du bienheureux Pierre de Luxenbourg, et une côte de sainte Opportune ; 3*> que cette accusation, quelque foible qu'elle soit, ne touche point Port-Royal, puisqoc la mère abbesse n'a accordé qu'on transportât cette Relique que par l'ordre de M. l'Évéque de Toul, en qualité de Grand Vicaire; ce que peuvent attester les Religieuses du Val-de-Grâce, lesquelles ont elles-mêmes obtenu cette permission. Et M. Chartoo, le jeune, qui est à présent pénitencier, peut témoigner aussi que lui-même prit la peine, il y a trois ou quatre mois, d\ Tenir par deux fois pour la porter avec un ecclésiastique de Port- Royal chez deux personnes mourantes.

Que si ce reproche est déraisonnable en soi, il l'est encore davantage dans la bouche de ceux qui le font, puistjue euimêmes ont demandé qu'on voulût bien la porter chez un malade qu'ils assistoient. Le P. des Déserts, jésuite, en écrivit une lettre lui-même à M. TÉvêque de Toul, dont la substance étoil : « 0"^ les Religieuses de Port-Royal ayant témoigné qu'elles ne pouvoient pas donner la Sainte Épine pour être portée hors de ch^^ elles sans sa permission, il le supplioit très humblement de U lui accorder en faveur d'une personne fort malade, qui désirou d'avoir cette consolation. » Cette Lettre fut rendue à ce PreUt, lorsqu'il étoit dans la sacristie de Port-Royal. Après cela, le lecteur peut juger si c'est la charité qui porte cet Écrivain, comine il dit, à former de semblables accusations, et à faire un crime i des Religieuses de ce qu'elles ont fait non seulement par Tonin; de leur supérieur, mais à la prière même de ceux qui les ea reprennent.

11 n'est pas plus équitable dans sa seconde partie. Après avoir

dit : « qu'il suppose que les Miracles qu'on rapporte soiyt véritables; que cette Relique est reconnue par les sapénieurB pour une Relique assurée, et que tout s'est fait à Poirt^oyal selon les lois de TÉglise, » il ne veut pas qu'on paisse en tirer aucune conséquence qui soit favorable à cette maisoin religieuse.

Cette preuve si publique de la miséricorde et de la bienveillance de Dieu envers ses servantes n'a point adouci le cœur ée cet ennemi. 11 renouvelle encore une partie des calomnies que feu M. TArchevôque étoufla par une Censure* qui fut publiée dans toutes les paroisses de Paris, et que Dieu, qui les en « vu noircir de nouveau, a voulu confondre par ces Miracles. 11 leur attribue encore V hérésie, Y impiété et le schisme. Il les met «i parallèle avec les Huguenots, comme des personnes Hérétiques avec ^'autres hérétiques. 11 aime mieux blesser rhonnetsr de l'Église, et lui ravir un privilège qu'elle a reçu de son ép«ix, qui est le don des Miracles, que de cesser de ravir l'honneur à ces humbles filles de l'Église. II aime mieux donner lieu de croire, par un horrible scandale, que le Saint-Esprit, qui n'anime que le corps de Jésus-Christ, et qui n'est point dans toutes les synagogues de Satan, ne laisse pas de faire des Miracles dans une maison qu'il appelle le Siège d*une Nouvelle Hérésie, que de reconnoître, par ces marques de la vraie Église, l'injustice criminelle de ceux qui veulent l'en diviser.

Et enfin il veut qu'on ajoute plus de foi à de noires médisances qui ont été ruinées par divers Écrits, qu'aux déclarations très sincères de la pureté de leur foi, qu'elles ont toujours données à leur Archevêque; qu'au jugement de M. l'Évoque de Toul, leur supérieur, qui a témoigné une extrême satisfaction de leur conduite, après une première visite qu'il y a faite, et une seconde qu'il avoit commencée ; et qu'à l'autorité de Jésus-Christ même, qui a confirmé leurs déclarations et le jugement de ce Prélat par les Miracles qu'il a voulu opérer chez elles, pour rendre plus accomplie la justification de leur innocence.

Est-il possible que cet Écrivain ne sache pas ce que l'Évangile nous a appris, que les Miracles sont d'ordinaire les fruits d'une véritable foi ? Jésus-Christ ne dit-il pas au père de la fille morte, « qu'il n'avoit qu'à croire, et que sa fille seroit sauvée? » (Luc, vni, 50.) Ne dit-il pas au père du Démoniaque : a Si vous po«i-

1. Livre du P. Brisacier^ jésuite, intitulé : te Jansénisme confondu, ccosuré par feu M. rArchevëque en 1652.

vez croire, tout est possible à celui qui croit? » (Marc., ix, ft.) Et rÉvangilc, parlant de Jésus-Christ même, ne dit-il pis « qu« Tincrédulité de ceux de Nazareth, qui étoit son pays, étolt ctost qu'il ne pouvoit y faire Aucuns Miracles? » (Marc, vi,5,6.)Coid ment donc prendroit-il plaisir à en faire plusieurs parmi des Hérétiques et des Schismatiques, qui, selon Tesprit de TÉglise et le sentiment des Pères, sont pires même que les Infidèles?

Mais, pour ne rien dire ici que ce qui est reconnu pir ioo< les Théologiens touchant les Miracles, et ce que cet ÉcriTiio même ne peut pas nier, il est certain que Dieu ne fait jamais des œuvres miraculeuses, qui sont visiblement au delà de iou:c> les forces de la nature, et qui ne peuvent être attribuées qu'à un coup extraordinaire de sa puissance infinie, en des temps e^ en des circonstances qui puissent porter les hommes qui en jorect raisonnablement, à entrer ou à se confirmer dans Terreur. Cesi pour cette raison que, selon saint Thomas et les ThéologiVos après lui, les Miracles sont appelés dans TÉcriture du nom c*» Signes^ parce qu'ils signifient et marquent toiyours quelque rcrité aux hommes, quasi verilalis alicujus ad homine$ signi^^liva. Et ainsi, comme ce langage est encore plus divin que !e^ paroles, il est impossible que Dieu, qui est la vérité même, «i fasse jamais qui d'eux-mêmes portent les hommes à embrassa: la fausseté.

Si cela n'étoit, le Sauveur n'auroit pu prendre avantage de ses Miracles pour convaincre l'infidélité des Juifs, et les obl:>r de le reconnoître pour le Messie et pour le Fils de Dieu é«il î son Père. Il n'auroit pu leur dire : « SI vous ne me cro}*^, croyez à mes œuvres. » (Joan., x, 38.) 11 n'auroit pas eu droit d^i prouver la puissance qu'il avoit de remettre les péchés par J guérison du Paralytique comme par un témoignage certain, et auquel ses ennemis mêmes dévoient se rendre. Et l'ÉvaD^if n'auroit rien dit de convaincant pour la confirmation de la doctrine du même Sauveur, lorsqu'il dit : t que les Apôtres préchini le Seigneur coopéroit avec eux, et confirmoit leurs paroles pif les Miracles qui les suivoient. » (Marc, xvi, 20.)

II est donc clair que ce principe, qui est que les Miracles marquent toujours aux hommes quelque vérité, a toujours f^" le fondement de la véritable religion; et c'est ce que lesip^^ nous témoignent dans les Actes, lorsque, après les menaces qi* les Juifs leur firent de les châtier s'ils prôchoient encore J<^ Christ, ils élevèrent tous ensemble leur voix à Dieu, et luidi-

i-ent : « Seigneur, regardez leurs menaces, et donnez la force à vos serviteurs d'annoncer votre parole avec toute confiance, en étendant votre main pour faire des prodiges et des Miracles dans la guérison des maladies au nom de votre saint Fils Jésus » (AcL, IV, 29, 30) ; comme s'ils lui eussent dit : « Montrez que le ciel est pour nous, que nous sommes vos fidèles serviteurs, et que notre doctrine est la vôtre, puisqu'elle est soutenue de votre puissance. »

L'Histoire Ecclésiastique est pleine d'exemples qui confirment cette vérité. Mais pour n'en rapporter que deux, Dieu ne montra-t-il pas qu'il étoit avec les Catholiques contre les Ariens, lorsque saint Athanase fit venir saint Antoine à Alexandrie pour confirmer la Foi de l'Église par les Miracles que Dieu feroit par son entremise? Et le peuple ne conclut-il pas fort bien que Dieu étoit dans l'Église catholique, où il faisoit des Miracles, et que Tesprit de la vérité étoit avec ceux parmi lesquels Tesprit de la vertu et de la puissance de Dieu, qui n'est que le même, chassoit les démons et guérissoit les malades?

Ne montra- t-il pas encore qu'il étoit avec saint Ambroise et tout le Parti Catholique, lorsque ayant révélé à ce saint Évéque où étoient les corps des saints martyrs Gervais et Protais, on les tira de terre, et un aveugle connu de tout Milan, s'étant fait approcher de ces deux corps saints, et ayant fait toucher un linge à leur cercueil, n'eut pas plus tôt porté ce linge à ses yeux qu'ils s'ouvrirent à l'heure même? t Le bruit de ce Miracle, dit saint Augustin, se répandit de tous côtés, fit retentir partout les louanges du Seigneur, et arrêta la fureur de la persécution. » {Cojifess., chap. vu.) Et Paulin, qui a écrit la vie de saint Ambroise, ajoute encore que a parce que Dieu faisoit des Miracles dans l'Église où furent mis les corps de ces saints martys, qui étoit aux Catholiques^ la Foi Catholique en croissoit de jour en jour, et la perfidie arienne diminuoit ».

Mais il faut remarquer que Dieu ne fait pas seulement des Miracles pour confirmer les vérités de la Foi, et qu'il en fait encore quelquefois pour justifier l'innocence de ses serviteurs et de ses servantes, pour éclaircir des choses cachées, et pour confondre, par une voix divine et une autorité suprême, les impostures de leurs ennemis, lorsqu'ils ne peuvent les détruire par des preuves humaines et ordinaires. Ce fut ainsi qu'il se déclara autrefois pour l'innocence de saint Chrysostome, lorsque, dès la première nuit qui suivit son premier bannissement, il ébranla un quartier de la ville de Constantinople par un tremblement de

68t APPENDICE.

terre, qui porta TEmpereur, saisi de crainte, à le faire reTenir. Ce fut ainsi qu'il découvrit l'innocence de cette femme de VerceiU faussement accusée d'adultère par son mari, en faisant, an rapport de saint Jérôme, que le bourreau ne pût en sept coups entamer seulement sa peau avec son épée. Ce fut ainsi qu'il % rendit protecteur de la chasteté de sainte Cunégonde, impératrice, soupçonnée de n'avoir pas gardé la foi conjugale, en lai faisant tenir dans sa main un fer rouge, ainsi qu'un bouquet de fleurs. Ce fut ainsi que, par la vue qu'il rendit à un aveugle, il montra que saint Bernard n'avoit prêché la Croisade que pir son esprit, quoique l'armée eût été ruinée, et qu'il eût été décrié ensuite comme un faux prophète. Ce fut ainsi qu'au rapportée Césarius, religieux de Citeaux, il décida la question qui di?isoit et partageoit les Théologiens et les Docteurs de la Faculté de Paris touchant la justice ou l'injustice de la cause de saint Thomas de Cantorbéry, qui s'opposoit lui seul à tous les Évêques catholiques d'Angleterre, en faisant un grand nombre de Miracles à son tombeau.

Nous n'avons maintenant qu'à appliquer ces maximes à ce qoi s'est fait à Port-Royal; et je ne doute point que ceux qoi en considéreront les circonstances particulières ne recoonoisscskt que Dieu n'a guère parlé plus intelligiblement, pour soutenir l'ianocence persécutée, qu'il l'a fait en cette reocootre.

Une maison religieuse est déchirée depuis plusieurs aorn^ par de continuelles impostures. Des personnes ennemies et violentes tâchent de la décrier partout comme infectée d'Hérésie- 11* y emploient jusqu'à des calomnies aussi horribles qu'est celle de publier* qu'on n'y croit pas la présence réelle de Jésus- Christ dans le saint sacrement, puisqu'on l'y adore sans cesse par un institut particulier. On les traite d'excommuniées, et oa tâche de faire croire à tous ceux qui ne les connoissent pas que c'est un crime de mettre de petites filles entre leurs mains pour les élever et pour les instruire. On veut même persuader qu on doit fuir leur église comme une église de Schismatiques. On les menace de la dernière persécution. 11 ne leur re^te aucune consolation qu'en leur innocence, aucune espérance qu'en leurs

I. Livre du P. Mcynier, jésuite de Poitiers, intitulé : le Port-Rm^^ GmUve d'inUHigmice contre le saint sacrement de Cautel, imprimé à P«* tiofsen 165Ô.

prières, aucun refuge qu'en Dieu. Et dans le point môme où il sembloit que tout étoit préparé pour les accabler, Dieu fait éclater parmi elles les marques les plus visibles de sa protection et de son amour. Il y fait apporter une Sainte Épine de sa Couronne. 11 s'en sert pour y signaler sa toute-puissance par Tun des Miracles les plus certains et les plus sensibles qu'il ait faits depuis plusieurs siècles. Il agit lui-môme dans le cœur des hommes pour le faire croire à tout Paris, et le répandre partout. Il en imprime, par son esprit, une admiration religieuse dans les personnes les plus incrédules. Il donne au peuple catholique des sentimens d'une dévotion particulière, pour venir l'invoquer dans cette Église ; et pour montrer que lui seul les y fait venir, il scelle encore ce premier témoignage de son amour par de nouvelles gr&ces non moins extraordinaires que la première.

Après cela, peut- on avoir, je ne dis pas quelque lumière de piété, mais seulement quelque étincelle de raison, pour douter encore si Dieu, par cette conduite, s'est déclaré contre les Religieuses de cette maison, ou pour elles? s'il les a tenues pour ses ennemies, ou pour ses servantes? s'il les a traitées comme infidèles, ou comme fidèles? s'il a conspiré avec leurs adversaires pour les perdre, ou avec ceux qui connoissent leur piété et leur innocence pour les sauver?

Lorsque après que, des hommes passionnés ont écrit, ce qui est horrible à penser, que < Port-Royal est plus proche de Genève et de Charenton que de Rome et de Notre-Dame de Paris* », Dieu choisit cette maison religieuse pour y faire admirer son pouvoir par des Miracles, c'est-à-dire pour lui faire le môme honneur qu'il a fait en divers temps à ces deux Églises, celle de saint Pierre, prince des Apôtres, et celle de la Vierge, mère de Dieu : que doit-on en conclure, sinon qu'il a voulu faire voir qu'elle est aussi éloignée de Genève et de Charenton par sa foi toute catholique et par sa piété toute chrétienne que proche de Rome par sa très humble soumission au Saint-Siège, et de Notre-Dame de Paris par sa fidèle obéissance à son Archevêque?

Lorsque, après que des ecclésiastiques préoccupés ont voulu persuader à tout Paris qu'un Seigneur de la Cour méritoit d'être retranché de la participation des sacrements, parce qu'il refusoit de retirer M^^ sa petite-fille de Port-Royal, qu'ils appeloient une

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