‹ Lettres écrites a un provincial (volume 3)Chapitre 30 sur 89 · JEAN D*ALBA CONDAMNÉ · texte numérisé non relu

JEAN D*ALBA CONDAMNÉ

« font pour leur commodité temporelle. » Et cela est bien facile à faire ; car pourquoi s'obstineroient-ils à consentir à des péchés dont ils n'ont que la peine.

Et le môme père Bauny a encore établi celte grande maxime en faveur de ceux qui ne sont pas contents de leurs gages; c'est dans sa Somme, pages 213 et 214 de la sixième édition : « Les valets qui se plaignent de «leurs gages peuvent-ils d'eux-mêmes les croître eà «se garnissant les mains d'autant de bien appartenant «à leurs maîtres, comme ils s'imaginent en être né- «cessaire pour égaler lesdits gages à leur peine? Ils le «peuvent en quelques rencontres, comme lorsqu'ils « sont si pauvres en cherchant condition, qu'ils ont été «obligés d'accepfer l'offre qu'on leur a faite, et que « les autres valets de leur sorte gagnent davantage ail- « leurs. »

Voilà justement, mon père, lui dis-je, le passage de Jeand'Alba. Quel Jean d'Alba? dit le père; que vouïez-vous dire? Quoi 1 mon pèrer, ne vous souvenez-vous plus de ce qui se passa é*n cette ville l'année 1647? et où étiez-vous donc alors? J'enseignoîs, dit-il, les cas de conscience dans un de nos collèges assez éloigné de Paris. Je vois donc bien, mon père, que vous ne savez pas cette histoire; il faut que je vous la dise. G'étoit iiQe personne d'honneur qui la contoit l'autre jour en un lieu où j'éLois. Il nous disoit que ce Jean d'Alba, servant vos pères du collège de Clermont de la rue Saint-Jacques, et n'étant pas satisfait de ses gages, déroba quelque chose pour se récompenser; que vos pères s'en étant aperçus le firent mettre en prison, l'accusant de vol domestique^ et que le procès en fut rapporté au Ghâtelet le sixième jour d'avril 1641, s>\ V^^

bonne mémoire; car il nous marqua toutes ces particularités-là, sans quoi à peine l'auroit-on cru. Ce malheureux, étant interrogé, avoua qu'il avoit pris quelques plats d'étain à vos pères ; mais il soutint qu'il ne les avoit pas volés pour cela, rapportant pour s^i justification cette doctrine du père Bauny, qu'il présenta aux juges avec un écrit d'un de vos pères, sous lequel il avoit étudié les cas de conscience, qui lui avoit appris la môme chose. Sur quoi M. de Montrouge, î'un dei plus considérés de cette compagnie, dit eo opinaul « qu'il n'étoit pas d'avis que, sur des écrits de ces ob « res, contenant une doctrine illicite, pernicieuse é « contraire à toutes les lois naturelles, divines et bu « maines, capable de renverser toutes les familles,.» « d'autoriser tous les vols domestiques, on dût abson « dre cet accusé; mais qu'il étoit d'avis que ce trop fi a dèle disciple fût fouetté devant la porte du collège « par la main du bourreau , lequel en même temp <( brûleroit les écrits de ces pères traitant du larcin « avec défense à eux de plus lÈmseigner une telle doc « trine, sur peine de la vie. »

On attendoit la suite de cet avis, qui fut fort approuvé lorsqu'il arriva un incident qui fît remettre le jugemen de ce procès. Mais cependant le prisonnier disparut on ne sait comment, sans qu'on parlât plus de cett< affiure-là; de sorte que Jean d'Alba sortit, et sans ren dre sa vaisselle. Voilà ce qu'il nous dit; et il ajoutoit l cela que l'avis de M. de Montrouge est aux registres di Chûtelet, où chacun le peut voir. Nous prîmes plaisir à ce conte.

A quoi vous amusez- vous? dit le père; qu'est-ce que tout cela signifie? je vous parle des maximes de nos

DfiS JUGES 89

casuistes; j'étois prêt à vous parler de celles qui regardent les gentilshommes, et vous m'interrompez par des histoires hors de propos. Je ne vous le disois qu'en passant, lui dis-je, et aussi pour vous avertir d'une chose importante sur ce sujet, que je trouve que vous ffftz oubliée en établissant votre doctrine de la probabilité. Eh quoi ! dit le père, que pourroit-il y avoir de I nmBque'après que tant d'habiles gens y ont passé? C'est, lui répondis-je.' que vous avez bien mis ceux qui ?ent vos opinions probables, en assurance à l'égard ^Dieu et^e la conscience; car, à ce que vous dites, €8t en sûreté de ce côté-là en suivant un docteur fce : vous les avez encore mis en assurance du c^té confesseurs; car vous avez obligé les prêtres à les Wfcondre sur une opinion probable, à peine de péché fttiortel; mais vous ne les avez point mis en assurance du côté des juges; de sorte qu'ils se trouvent exposés au fottet et à la potence en suivant vos probabilités : c'est wi défaut capital que cela. Vous avez raison, dit le ^Pire, vous me faites plaisir ; mais c'est que nous n'a- LTOns pas autant de pouvoir sur les magistrats que sur les confesseurs, qui sont obligés de se rapporter à nous pour tes cas de conscience ; car c'est nous qui en jugeons souverainement. J'entends bien, lui dis-je; mais : , » d'une part vous êtes les juges des confesseurs, n'êtes- ^oùs pas de l'autre les confesseurs des juges ? Votre pouvoir est de grande étendue : obligez-les d'absoudre ^es criminels qui ont une opinion probable, à peine ^'ôtre exclus des sacrements ; afin qu'il n'arrive pas, ^u grand mépris et scandale de la probabilité, que ^eux que vous rendez innocents dans la théorie soient Guettés ou pendus dans la pratique. Sans cela, corn-

ment trouveriez-vous des disciples? Il y faudra son§ me dit-il, cela n*est pas k négliger. Je le propôsen notre père Provincial. Vous pouviez néanmoins rés ver cet avis à un autre temps, sans interrompre ce( j'ai à vous dire des maximes que nous avons étab en faveur des gentilshommes, et je ne vous les appr drai qu*à la charge que vous ne me ferez plus dT toires.

Voilà tout ce que vous aurez pour aujourd'hui; il faut plus d'une lettre pour vous mander tout ce ( j'ai appris en une seule conversation. Cependant suis, etc.

Page 1