‹ Lettres écrites a un provincial (volume 3)Chapitre 29 sur 89 · DES PRÊTRES · texte numérisé non relu

DES PRÊTRES

qui n*appartient qu'aux grands hommes. Le père Bauny y excelle. Il y a du plaisir de voir ce savant casuisle pénétrer dans le pour et le contre d'une môme question qui regarde encore les prôtres, et trouver raison par-tout, tant il est ingénieux et subtil.

Il dit en un endroit, c'est dans le Traité x, p. 474 : «On ne peut pas faire une loi qui obligeât les curés «à dire la messe tous les jours, parcequ'une telle loi «les exposeroit indubitablement, haud dubie, au péril «delà dire quelquefois en péché mortel. » Et néanmoins dans le même Traité x, p. 441, il dit « que les «prêtres qui ont reçu de l'argent pour dire la messe « tous les jours la doivent dire tous les jours, et qu'ils « ne peuvent pas s'excuser sur ce qu'ils ne sont pas « toujours aésez bien préparés pour la dire, parcequ'on « peut toujours faire l'acte de contrition ; et que s'ils y « manquent, c'est leur faute, et non pas celle de celui « qui leur fai| dire la messe. » Et pour lever les plus grandes difficultés qui pourroient les en empêcher, il résout ainsi cette question dans le môme Traité, q. 32, page 457 : « Un prêtre peut-il dire la messe le même «jour qu'il a commis un péché mortel, et des plus cri- «minels, en se confessant auparavant? Non, ditVilla- «lobos, à cause de son impureté. Mais Sancius dit que «oui, et sans aucun péché; je tiens son opinion sûre, « et qu'elle doit être suivie dans la pratique : et tuta et « sequenda in praxi, »

Quoi ! mon père, lui dis-je, on doit suivre cette opinion dans la pratique? Un prêtre qui seroit tombé dans un tel désordre oseroit-il s'approcher le même jour de l'autel, sur la parole du père Bauny? et ne devroit-il pas déférer aux anciennes lois de l'Église, qui excluoient

pour jamais du sacrifice, ou au moins pour un long temps, les prêtres qui avoient commis des péchés de cette sorte, plutôt que de s'arrêter aux nouvelles opinions des casuistes, qui les y admettent le jour môme qu'ils y soiiUtombés? Vous n'avez point de mémoire, dit le père; ne vous appris-je pas Tiiutre fois que, selon nos pères Cellot et Reginaldus, « on ne doit pas suivre, « dans la morale, les anciens pères, mais les nouveaux « casuistes? » Je m'en souviens bien, lui répondis-je; mais il y a plus ici, car il y a les lois de l'Église. Vous avez raison, me dit-il ; mais c'est que vous ne save? pas encore cette belle maxime de nos pères : « que les « lois de l'Église perdent leur force quand on ne leî (( observe plus, cum jam desuetudine abierunt, >> comm< dit Filiutius, t. II, tr. 25, n. 33. Nous v^ons mieu2 que les anciens les nécessités présentes de l'Église. & on étoit si sévère à exclure les prêtres de l'autel, vous comprenez bien qu'il n'y auroit pas un si grand nombre de messes. Or la pluralité des messes apporte tani de gloire à Dieu, et d'utilité aux âmes, quej'oseroiî dire, avec notre père Cellot, dans son livre de la Hiérarchie, p. 611 dé l'impression de Rouen, qu'il n'y auroit pas trop de prêtres, « quand non seulement tous « les hommes et les femmes, si cela se pouvait, mais « que les corps insensibles, et les bêtes brutes même, « bruta animalia^ seroient changés en prêtres pour cé- « lébrer la messe. »

Je fus si supris de la bizarrerie de cette imagination, que je ne pus rien dire, de sorte qu'il continua ainsi ; Mais en voilà assez pour les prêtres ; je scrois trop long; venons aux religieux. Comme leur plus grande difficulté est en l'obéissance qu'ils doivent à leurs' supérieurs,

DES RELIGIEUX 8f>

écoutez radoucissement qu*y apportent nos pères. C*est Castrus Palaûs, de notre société, Op, mor,, p. 1, disp. 2, p. 6 : « Il est hors de dispute , non est controversia , « que le religieux qui a pour soi une opinion probable «n'est point tenu d'obéir à son supérieur, quoique « l'opinion du supérieur soit la plus probable; car alors « il est permis au religieux d'embrasser celle qui lui « est la plus agréable, qiuB sibj gratior fuerit^ comme l « le dit Sanchez. Et encore que le commandement du « supérieur soit juste, cela ne ne vous oblige pas de «lui obéir; car il n'est pas juste de tous points et en «toute manière, non undeqtiaque juste prœcipit, mais «seulement probablement ; et ainsi vous n'êtes engagé « que probablement à lui obéir, et vous en êtes proba- « blement dlfiagé ; probabiliter obligatus^ et probabiliter iideobligatus, » Certes-, mon père, lui dis-je, on ne sauroit trop estimer un si beau fruit de la double probabilité. Elle est de grand usage, me dit-il; mais abrégeons. Je ne vous dirai plus que ce trait de notre célèbre Molina, en faveur des religieux qui sont chassés de leurs couvents pour leurs désordres. Notre père Escobar le rapporte, tr. 6, ex. 1, n. 111, en ces termes: « Molina assure qu'un religieux chassé de son monas- « tère n'est point obligé de se corriger pour y retour- «ner, et qu'il n'est plus lié par son vœu d'obéis- «sance. »

Voilà, mon père, lui dis-je, les ecclésiastiques bien à leur aise. Je vois bien que vos casuistes les ont traités favorablement. Ils y ont agi comme pour eux-mêmes. J'ai bien peur que les gens des autres conditions ne soient pas si bien traités, ll^falloit que chacun fît pour soi. Us n'auroient pas mieux fait eux-mêmes, me re-

partit le père. On a agi pour tous avec une pareille charité, depuis les plus grands jusques aux moindres; et vous m'engagez, pour vous le montrer, à vous dire nos maximes touchant les valets.

Nous avons considéré, à leur égard, la peine qu'ils ont, quand ils sont gens de conscience, à servir des maîtres débauchés; car s'ils ne font tous les messages où ils les emploient, ils perdent leur fortune; et s'il leur obéissent, ils en ont du scrupule. C'est pour les en soulager que nos vingt-quatre pères, tr. 7, ex. 4, n. 223, ont marqué les services qu'ils peuvent rendre en sûreté de conscience. En voici quelques uns: « Por- « ter des lettres et des présents; ouvrir les portes et « les fenêtres ; aider leur maître à monter à la fenêtre, (( tenir l'échelle pendant qu'il y monte : tout cela est (( permis et indifférent. Il est vrai que pour tenir Té- (( chelle il faut qu'ils soient menacés plus qu'à l'ordi- « naire, s'ils y marfquoient; car c'est faire injure.au « maître d'une maison d'y entrer par la fenêtre. »

Voyez-vous combien cela est judicieux? Jen'attendois rien moins, lui dis-je, d'un livre tiré de vingt-quatre jésuites. Mais, ajouta le père, notre père Bauny a encore bien appris aux valets à rendre tous ces devoirs- \h innocemment à leurs maîtres, en faisant qu'ils portent leur intention non pas aux péchés dont ils senties entremetteurs, mais seulement au gain qui leur en revient. C'est ce qu'il a bien expliqué dans sa Somme des péchés, en la page 710 de la première impression: ({ Que les confesseurs, dit-il, remarquent bien qu'on « ne peut absoudre les valets qui font des mes- « sages déshonnêtes, s'ils consentent aux péchés de <c Jours maîtres ; mais il faut dire le contraire, s'ils le

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