‹ Lettres écrites a un provincial (volume 3)Chapitre 35 sur 89 · V POUR DES CALOMNIES · texte numérisé non relu

V POUR DES CALOMNIES

e le crime que vous publiez soit véritable? si touûis il est secret, en sorte que vous ne puissiez le couvrir selon les voies de la justice ; et en voici la euve. Si vous me voulez ravir l'honneur en me innant un soufflet, je puis Tempêcher par la force s armes : donc la même défense est permise quand us me voulez faire la même injure avec la langue. 3 plus, on peut empêcher les affronts : donc on peut Qpêcher les médisances. Enfin Thonneur est plus ler que la vie. Or on peut tuer pour défendre sa e : donc on peut tuer pour défendre son honneur.» oilà des arguments en forme. Ce n'est pas là dislir, c'est prouver. Et enfin ce grand Lessius monau même endroit n. 78, qu'on peut tuer môme pour simple geste, ou un signe de mépris. « On peut, t-il, attaquer et ôter l'honneur en plusieurs maniè- :s, dans lesquelles la défense paroît bien juste; imme si on vent donner un coup de bâton, ou un ufdet, ou si OQ veut nous faire affront par des pales ou par des signeil; siveper signa, »

mon père, lui dis^je> voilà tout ce qu'on peut souerpoar mettre l'honneur à couvert; mais la vie est Imposée, sij pour^dô-oihnples médisances, ou des es désobligeaats, on peut tuer le monde en con- Qce. Cela est vrai, me dit-il; mais comme nos pères fort circonspects, ils ont trouvé à propos de dére de mettre cette doctrine en usage en ces petites siens ; car ils disent au moins « qu'à peine doit-on pratiquer : practice vix probari potest » Et ce n'a été sans raison; la voici. Je la sais bien, lui dis-je; t parceque la loi de Dieu défend de tuer. Ils ne le ment pns par-là, me dit le père: ils le lrou\e\\\.^e,\-

mis en 'tonscience, et en ne regardant que la. vérité en elle-même. Et pourquoi le défendent-ils donc? Écoutez-le, dit-il. C'est parcequ'on dépeupleroit un état en moins de rien, si on en tuoit tous les médisants. Apprenez-le de notre Reginaldus, liv. XXI, n. 63, page 260 : « Encore que cet opinion qu'on peut tuer pour « une médisance ne soit pas sans probabilité dans la « théorie, il faut suivre le contraire dans la pratique; « car il faut toujours éviter le dommage de Tétat dans la a manière de se défendre. Or, il est visible qu'en tuant « le monde de cette sorte, il se feroit un trop grand «nombre de meurtres. » Lessius en parle de même au lieu déjà cité : « Il faut prendre garde que l'usage de « cette maxime ne soit nuisible à l'état; car alors il ne (( faut pas le permettre; tuncenim non est permittendus^ Quoi ! mon père, ce n'est donc ici qu'une défense de politique, et non pas de religion? Peu de gens s'y arrêteront, et surtout dans la colère; car il pourroitêtre assez probable qu'on ne fait pas de tort à l'état de le purger d'un méchant homme. Aussi, dit-ii, notre père Filiutius joint h celte raison-là une autre bien considérable, Ir. 29, ch. iir, n. 51. « C'est qu'on seroit puni en «justice, en tuant le monde pour ce sujet. » Je vous le disois bien, mon père, que vous ne feriez jamais rien qui vaille, tant que vous n'auriez point les juges de votre côté. Les juges, dit le père, qui ne pénètrent pas dans les consciences ne jugent que parle dehors de l'action, au lieu que nous regardons principalement à l'intention. Et de là vient que nos maximes sont quelquefois un peu différentes des leurs. Quoi qu'il en soit, mon père, il se conclut fort bien des vôtres qu'en évitant les dommages de l'étal, onpeulluet les médisants

sûreté de conscience, pourvu que ce soit ot sûreté sa personne.

Mais, mon père, après avoir si bien pourvu à Thonur, n'avez-vous rien fait pour le bien? Je sais qu'il t de moindre considération, mais il n'importe. Il me mble qu'on peut bien diriger son intention à tuer mr le conserver. Oui, dit le père, et je vous en ai toulé quelque chose qui vous a pu donner cette ouverire. Tous nos casuistes s'y accordent, et même on le ermet, « encore que l'on ne craigne plus aucune violence de ceux qui nous ôtent notre bien, comme quand ils s'enfuient. » Azor, de notre Société, le pouve pag. 3, liv. II, ch. i, q. 20.

Mais, mon père, combien faut-il que la chose vaille our nous porter à cette extrémité? « Il faut, selon Reginaldus, liv. XXI, ch. v, n. 66, et Tanneras, in 2, 2, disp. 4, q. 8, d. 4, n. 69, que la chose^soit de grand prixau jugemçnt d'un homme pmdent. » Et Layma» t Filiutius en parlent de môme. Ce n'est rien dire, ion père : oh Tra-t-on chercher un homme prudent, )nt la rencontre e^ si rare, pour faire cette estiraa- )n? Que ne déterminent-ils exactement la somme? imment ! dit le père, étoit-il si facile, à votre avis, de •mparer la vie d'un homme et d'un chrétien à de rgent? C'est ici où je veux vous faire sentir la nécesé de nos casuistes. Cherchez-moi, dans tous les anîns pères, pour combien d'argent il est permis de erun homme. Que vous diront-ils? sinon, non occides: V^ous ne tuerez point. » Et qui a donc osé déterminer Ite somme? répondis-je. C'est, me dit-il, notre md et incomparable Molina, la gloire de nolx^ SiOté, qui, par sa prudence in/mitable, Va esl\Ti\fe^ iii^

a six oa sept ducals, pour lesquels il assure qu'il est « permis de tuer, encore que celui qui les emporte <i s'enfuie. » C'est en son tom. IV, tr. 3, disp. 16, d. 6. Et il dit de plus au môme endroit : « Qu'il n'oseroit « condamner d'aucun péché un homme qui tue celui « qui lui veiit ôter une chose de la valeur d*un écu, ou « moins : unius aurei^ vel minoris adhuc vdloris, » Ce qui a porté Escobar à établir cette régie générale, n. 44, « que régulièrement on peut tuer un homme « pour la valeur d'un écu, selon Molina. »

mon père ! d'où Molina a-t-il pu être éclairé pour déterminer une chose de cette importance sans aucun secours de l'Écriture, des conciles, ni des Pères? Je vois bien qu'il a eu des lumières bien particulières et bien éloignées de saint Augustin sur l'homicide,, aussi bien que sur la grâce. Me voici bien savant sur ce chapitre; et je connoi s parfaitement qu'il n'y a plus que les gens d'Église qui s'abstiendront de tuer ceux qui leur feront tort en leur honneur ou en leur bien. Que voulez-vous dire? répliqua le père. Cela seroit-il raisonnable, à votre avis, que ceux qu'on doit le plus respecter dans le monde fussent seuls exposés à l'insolence des méchants? Nos pères ont prévenu cô désordre, car Tannerus, t. II, d. 4, q. 8, d. 4, n. 76, dit: « Qu'il est a permis aux ecclésiastiques et aux religieux même de « tuer, pour défendre non seulement leur vie, mais « aussi leur bien, ou celui de leur communauté. » Molina, qu'Escobar rapporte, n. 43 ; Bécaa,',in 2, 2, t. U, q. 7, de Hom.^ concl. 2, n. 5; Reginaldus, 1. XXI, c. v n. 68; Layman, 1. III, tr. 3, p. 3, c. m, n. 4; Lessius, liv. II, c. IX, d. 11, n. 72; et les autres, se servent tous des mêmes paroles.

Et même, selon notre célèbre père Lamy, flf est pernis aux prêtres et aux religieux de prévenir ceux qui es veulent noircir par des médisances, en les tuant pour les en empêcher. Mais c*est toujours en dirigeant bien l'intention. Voici ses termes, t. V, disp. 36, n. 118 : « 11 est permis à un ecclésiastique ou à un reli- « gieux de tuer un calomniateur qui menace de publier « des crimes scandaleux de sa communauté ou de lui- «même, quand il n'y a que ce seul moyen de Ten em- « pêcher, comme s'il est prêt à répandre ses médisan- «ces si on ne le tue promptement: car, en ce cas, «comme il seroit permis à ce religieux de tuer celui « qui lui voudroit ôter la vie, il lui est permis aussi « de tuer celui qui lui veut ôter l'honneur ou celui de «sa communauté, de la même sorte qu'aux gens du «monde. » Je ne sa vois pas cela, lui dis-je, et j'avois cru simplement le contraire sans y faire de réflexion, sur ce que j'avois ouï dire que l'Église abhorre tellement le sang, qu'elle ne permet pas seulement aux juges ecclésiastiques d'assister aux jugements criminels. Ne vous arrêtez -pas à cela , dit-il , notre père Lamy prouve fort bien cette doctrine, quoique, par un trait d'humilité bienséant à ce grand homme, il la soumette aux lecteurs prudents. Et Caramuel, notre illustre défenseur, qui la rapporte dans sa Théologie fondamentale, p. 543, la croit si certaine, qu'il soutient <' que le contraire n'est pas probable;» et il en tire des conclusions admirables, comme celle-ci, qu'il appelle la conclusion des conclusions, conclusionum conclusio: « Qu'un prêtre non seulement peut, en de cer- « taines rencontres, tuer un calomniateur, mais eïvco\:e « gu'jlf en a où il doit le faire : etiam aliquando debel

occidere. » Il examine plusieurs questions nouvelles sur ce principe; par exemple celle-ci: Savoir si les jésuites peuvent tuer les jansénistes? \oi\h, mou père, m'écriaije, un point de théologie bien surprenant ! et je tiens les jansénistes déjà morts par la doctrine du père Lamy. Vous voilà attrapé, dit le père : Caramuel conclut le contraire des mêmes principes. Et commen cela, mon père? Parce, me dit-il, qu'ils ne nuisent pas à notre réputation. Voici ses mots, n. 1146 et 1147, p. 547 et 548 : « Les jansénistes appellent les jésuites « pélagiens; pourra-t-on les tuer pour cela? Non, d'au- « tant que les jansénistes n'obscurcissent non plus l'éc< clat de la Société qu'un hibou celui du soleil ; au « contraire, ils l'ont relevée, quoique contre leurinten- « tion : occidi non possvnt^ quia nocere non potuerunt. » ! Eh quoi I mon père, la vie des jansénistes dépend i donc seulement de savoir s'ils nuisent à votre répula-

tien ? Je les tiens peu en sûreté, si cela estt Car s'il devient tant soit peu probable qu'ils vous fassent tort, les voilà tuables s^ans difficulté. Vous en ferez un argument en forme ; et il n'en faut pas davantage avec une direction d'intention pour expédier un homme en sûreté de conscience. qu'heureux sont les gens qui ne veulent pas souffrir les injures, d'être instruits en cette doctrine ! Mais que malheureux sont ceux qui les offensent 1 En vérité, mon père, il faudroit autant avoir affaire à des gens qui n'ont point de religion, qu'à ceux qui en sont instruits jusqu'à cette direction. Car enfin l'intention de celui qui blesse ne soulage point celui qui- est blessé. 11 ne s'aperçoit point de celte direction secrètCi et il ne sent que celle du coup qu'on lui porte. Et je n^. siJLi même si on n'auroit pas mo\t\s de àé^iVv de ^^e. voi^

uer brutalement par des gens emportés^ que de se entir poignarder consciencieusement par <jks gens évots.

Tout de bon, mon père, je suis ua peu i^rpris de out ceci ; et ces questions du père Lamy et de Garamuei le me plaisent point. Pourquoi ? dit lé père : êtes-?ous anséniste? J'en ai une autre raison, lui dis-je. C'est {ue j'écris de temps en temps à un de mes amis de la :atf4>agne ce que j'apprends ^es maximes de vos pères. 2t quoique je ne fasse quô rapporter simplement et citer idèlement leurs paroles, je ne sais néanmoins s'il ne e pourroit pas rencontrer quelque esprit bizarre qui, •Imaginant que cela vous fait tort, ne tirât de vos principes quelque méchante conclusion. Allez, me dit le ?ère, Une vous en arrivera point de mal, j'en suis garant. Bâchez que ce que nos pères ont imprimé eux-môlnes, Blavec l'approbation de nos supérieura^n'est ni mauvais, ni dangereux à publier;

Je vous écris donc sur la parole de ce bon père; mais W papier me manque toujour^, et non pas les passages. Car il y en a tant d'autres, et de si forts, qu'il faudroit ^es volumes pour tout dire»

Je suis, etc.

no HUITIËHK LETTRE

Maximes corrompues des casuistes touchant les juges ^ les usuriers, le contrat Mohatra, les banqueroutiers, les restitutions, etc. Diverses extravagances des mèmei casuistes.

De Paris, ee 28 mai 1656.

Monsieur,

Vous ne pensiez pas que personne eût la curiosité de savoir qui nous sommes; cependant il y a des gens qui essaient de le deviner, mais ils rencontrent mal. Les uns me prennent pour un docteur de Sorbonne : les autres attribuent mes lettres à quatre ou cinq personnes, qui, comme moi, ne sont ni prêtres, ni ecclésiastiques. . Tous ces faux soupçons me font connoître que je n'ai pas mal réussi dans le dessein quej'aieu de n'être connu que de vous, et du bon père qui souffre toujours mes visites, et dont je soufFre toujours les discours, quoique avec bien de la peine.: Mais je suis obligé à me contraindre; car il ne les continueroit pas, s'il s'apercevoit que j'en fusse si choqué ; et ainsi je ne pourrois m'acquitter de la parole que je vous ai donnée', de vous faire savoir leur morale. Je vous assure que vous devez compter pour quelque chose la violence que je me fais.

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