‹ Lettres écrites a un provincial (volume 3)Chapitre 46 sur 89 · DE LA FAUSSE DÉVOTION · texte numérisé non relu

DE LA FAUSSE DÉVOTION

commode, lui dia-je, et je crois qu'il n'y aura personne de damné après cela« Hélas I dit le père, je vois Inen que vous ne savez pas jusqu'où va la dureté du cœur de certaines gens ! Il y en a qui ne s'attacheroient jamais à dire tous les jours ces deux paroles, bonjour, éonmr, parceque cela ne se peut faire sans quelque application de mémoire. Et ainsi il a fallu que le père Barry leur ait fourni des pratiques encore plus faciles, a commeN

i^ « d'avoir jour et nuit un chapelet au bras en forme de j « bracelet, ou de porter sur soi un rosaire, ou bien une « image de la Vierçe. » Ce sont là les dévotions des pages 14, 326 et 447. « Et puis dites que je ne vous <i fournis pas des dévotions faciles pour acquérir les' « bonnes grâces de Marie, » comme dit le père Barry, p. 106. Voilà, mon père, lui dis-je, l'extrême facilité. Aussi, dit-il, c'est tout ce qu'on a pu faire, et je crois que cela suffira; car il faudroit être bien misérable pour ne vouloir pas prendre un moment en toute sa vie pour mettre un chapelet à son bras, ou un rosaire dans sa poche, et assurer par-là son salut avec tant de certitude, que ceux qui en font l'épreuve n'y ont jamais été trompés, de quelque manière qu'ils aient vécu, quoique nous conseillons de ne laisser pas de bien vivre. Je ne vous en rapporterai que l'exemple de la page 34, d'une femme qui, pratiquant tous les jours la <iévolion de saluer les images de la Vierge, vécut toute sa vie en péché mortel, et mourut enfin dans cet étal, et qui ne laissa pas d'être sauvée par le mérite de cette <iévotion. Et comment cela? m'écriai-je. C'est, dit-il, que notre Seigneur la fît ressusciter exprès. Tant il est sûr qu*on ne peut périr quand on pratique quelqu'une de ces dévotions.

En vérité, mon père, je sais que les dévotions à Vierge sont un puissant moyen pour le salut, et qi les moindres sont d'un grand mérite, quand elles pai teut d'un mouvement de foi et de charité, coaune dai les saints qui les ont pratiquées. Mais de faire crQJce ceux qui en usent sans changer leur mauvaise vie, qaH se convertiront à la mort, ou que Dieu les ressusciter! c'est ce que je trouve bien plus propre à entretenir k pécheurs dans leurs désordres, par la fausse paix qu cette confiance téméraire apporte, qu'à les en retire par uue véritable conversion que la grâce seule pei produire. « Qu'importe, dit le père, par où nou (( entrions dans le paradis, moyennant que nous y eo « trions? » comme dit sur un semblable sujet notre at lèbre père Binet, qui a été notre provincial , en so excellent livre De la marque de prédestination, n. 31 page J30 de la quinzième édition. « Soit de bond oud (( volée, que nous en chaul-il, pourvu que nous prenioD «la ville de gloire?» comme dit encore ce père a' même lieu. J'avoue, lui dis-je, que cela n'importe mais la question est de savoir si on y entrera. La Vierge dit-il, en répond : voyez-le dans les dernières lignes d livre du père Barry : « S'il arrivoit qu'à la mort l'en « nemi eût quelque prétention sur vous, et qu'il y ei) c( du trouble dans la petite république de vos pensées « vous n'avez qu'à dire que Marie répond pour vous, ( c( que c'est à elle qu'il faut s'adresser, j)

Mais, mon père, qui voudroit pousser cela vous eii barrasseroit ; car enfin qui nous a assuré que la Vierg en répond ? Le père Barry, dit-il, en répond pour ell< page 465 : a Quant au profit et bonheur qui vous en n (( viendra, je vous en réponds, et me rends pleige pot

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« la bonne mère, p Mais, mon père, qui répondra pour le père Barry? Gomment! dit le père, il est de notre compagnie. Et ne savez-vous pas encore que notre société répond de tous les livres de nos pères? Il faut vous apprendre cela; il est bon que vous le sachiez. Il y a un ordre dans notre société, par lequel il est défendu à toutes sortes de libraires d'imprimer aucun ouvrage de nos pères sans l'approbation des théologiens de notre compagnie, et sans la permission de nos supérieurs. ^ C'est un règlement fait par Henri IH, le 10 mai 1583,

^et confirmé par Henri IV, le 20 décembre 1603, et par Louis XIII, le 14 février 1612 : de sorte que tout notre corps est responsable des livres de chacun de nos pères. Cela est particulier à notre compagnie ; et de là vient qu'il ne sort aucun ouvrage de chez nous çii n^ait l'esprit de la société. Voilà ce qu'il étoit à pro- :rf Pos de vous apprendre. Mon père, lui dis-je, vous m'arjÊ vex fait plaisir, et je suis fâché seulement de ne l'avoir jif pas su plutôt; car cette connoissance engage à avoir ■a[' '^'^û plus d'attention pour vos auteurs. Je l'eusse fait, ^1^ dit-il, si l'occasion s'en fût offerte ; mais profitez-en À i l'avenir, et continuons notre sujet.

itj Je crois vous avoir ouvert des moyens d'assurer son jA ^lut assez faciles^ assez sûrs et en assez grand nombre; 1^. f ïûais nos pères souhaiteroient bien qu'on n'en demeu- ^ rûtpas à ce premier degré, oîi Ton nç fiait que ce qui b ^st exactement nécessaire pour le salut. Comme ils as- Purent sans cesse à la plus grande gloire de Dieu, ils foudroient élever les hommes à une vie plus pieuse. ^t parceque les gens du monde sont d'ordinaire dé-l tournés de la dévotion par l'étrange idée qu'on leur en! ^donnée, nous avons cru qu'il étoit d'une extrême im-|

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portance de détruire ce premier obstacle ; et c'est e quoi le père Le Moine a acquis beaucoup de réputatio par le livre de la Dévotion aisée, qu'il a fait à ce desseii C'est là qu'il fait une peinture tout-à-fait charmante d la dévotion. Jamais personne ne l'a connue comme lai Apprenez -le par les premières paroles de cet ouvrage « La vertu ne s'est encore montrée à personne; on n'e: (( a point fait de portrait qui lui ressemble. Il n'y a riei « d'étrange qu'il y ait eu si peu de presse à grimper su a son rocher. On en a fait une fâcheuse qui n'aime qui (( la solitude ; on lui a associé la douleur et le travail « et enfin on l'a faite ennemie des divertissements e (( des jeux qui sont la fleur de la joie et l'assaisonne* « mentrde la vie. » C'est ce qu'il dit, page 92.

Mais, mon père, je sais bien au moins qu'il y a di grands saints dont la vie a été extrêmement austère Cela est vrai, dit-il; mais aussi «il s'est toujours vu dei c( saints polis, et des dévots civilisés, » selon ce père page 191 ; et vous verrez, page 86, que la différence di leurs mœurs vient de celle de leurs humeurs. Écoutez-le « Je ne nie pas quil ne se voie des dévots qui son « pâles et mélancoliques de leur complexion, qui ai « ment le silence et la retraite, et qui n'ont que di « flegme dans les veines, et de la terre sur le visage « Mais il s'en voit assez d'autres qui sont d'une coin « plexion plus heureuse, et qui ont abondance de cett <i humeur douce et chaude, et de ce sang bénin etree « tifié qui fait la joie. »

Vous voyez de là que l'amour de la retraite et du si lence n'est pas commun à tous les dévots; et que comme je vous le disois, c'est l'effet de leur complexioi plutôt que de la piété. Au lieu que ces mœurs austère

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