DÉVOTION AISÉE
dont VOUS parlez sont proprement le caractère d'un sauvage et d'un farouche. Aussi vous les verrez placées entre les mœurs ridicules et brutales d'un fou mélancolique, dans la description que le père Le Moine en a faite au septième livre de ses Peintures morales. En voici quelques traits. « Il est sans yeux pour les beautés c de l'art et de la nature. Il croiroit s'être chargé d'un a fardeau incommode, s'il avoit pris quelque matjjère a de plaisir pour soi. Les jours de fêtes, il se retire a parmi les morts. Il s'aime mieux dans un tronc d'artt bre ou dans une grotte que dans un palais ou sur un «trône. Quant aux affronts et aux injures, il y est aussi « insensible que s'il avoit des yeux et des oreilles de tt statue. L'honneur et la gloire sont des idoles qu'il ne «connoît point, et pour lesquelles il n'a point d'encens «à offrir. Une belle personne lui est un spectre. Et ces (i visages impérieux et souverains, ces agréables tyrans (i qui font partout des esclaves volontaires et sans chaîtt nés, ont le même pouvoir sur ses yeux que le soleil < sur ceux des hiboux, etc. »
Mon révérend père, je vous assure que, si vous ne m'aviez dit que le père Le Moine est l'auteur de cette peinture, j'aurais dit que c'eût été quelque impie qui l'auroit faite à dessein de tourner les saints en ridicule.' Car, si ce n'est là l'image d'un homme lout-à-fait détaché des sentiments auxquels l'Évangile oblige de renoncer, je confesse que je n'y entends rien. Voyez donc, ïiil-il, combien vous vous y connoîssez peu ; car ce sont là « des traits d'un esprit foibie et sauvage, qui n'a «pas les afTections honnêtes et naturelles qu'il devroit «avoir, » comme le père Le Moine le dit à la fin de celte description. C'est par ce moyen qu'il « enseigne
« la vertu et la philosophie chrétienne, » selon 1b des* sein qu'il en avoit dans cet ouvrage, comme il le déclare dans Tavertissement. Et en effet, on ne peut nier que cette méthode de traiter de la dévotion n'agrée tout autrement au monde que -celle, dont on se servoit avant nous. Il n'y a point de comparaison, lui dis-je^ et je commence à espérer que vous me tiendrez parole. Vous le verrez bien mieux dans la suite, dit-il; je ne vous ai encore parlé de la piété qu'en général. Mais, pour vous faire voir en détail combien nos pères en ont ôté de peines, n'est-ce pas une chose bien pleine de consolation pour les ambitieux, d'apprendre qu'ils peuvent conserver une véritable * dévotion avec un amour désordonné pour les grandeurs? Eh quoi ! mon père, avec quelque excès qu'ils les recherchent? Oui, dit-il; car ce ne seroit toujours que péché véniel, à moins qu'on ne désirât les grandeurs pour offenser Dieu ou l'état plus commodément. Or les péchés véniels n'empêchent pas d'Aire dévots, puisque les plus grands saints n'en sont pas exempts. Ecoutez donc Escobar, tr. 2, ex. 2, n. 17. « L'ambition, qui est un ap- « petit désordonné des charges et des grandeurs, est « de soi-môme un péché véniel : mais, quand on de- « sire ces grandeurs pour nuire à l'état, ou pour avoir « plus de commodité d'offenser Dieu, ces circonstances (( extérieures le rendent mortel. »
Cela est assez commode, mon père. Et n'est-ce pas encore, continua-t-il, une doctrine bien douce pour les avares de dire, comme fait Escobar, au tr. 5, ex. 5, n. 154: <c Je sais que les riches ne pèchent point mor- « tellement quand ils ne donnent point l'aumône de «leur superflu dans les grandes nécessités des pau-
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« vres : Scio in gravi pauperum necessitate divites non « iando superfltta, non peccare mortaliter ?» En vérité, lui dis-je, si cela est, je vois bien que je ne me connois guère en péchés. Pour vous le montrer encore mieux, dit-il, ne pensez-vous pas que la bonne opinion de soimême, et la complaisance qu'on a pour ses ouvrages, est un péché des plus dangereux? Kt ne serez-vous pas bien surpris si je vous fais voir qu'encore môme que celle bonne opinion soit sans fondement, c'est si peu un péché, .que c'est au contraire un don de Dieu ? Estil possible, mon père? Oui, dit-il, et c'est ce que nous a appris notre grand père Garasse, dans son livre françois intitulé : Somme des vérités capitales de la religion^ part. II, p. 419. « C'est un effet, dit-il, de la justice com- «mutative, que tout travail honnête soit récompensé \ « ou de louange, ou de satisfaction. .. Quand les bons es- «prits font un ouvrage excellent, ils sont justement «récompensés par les louanges publiques. Mais quand «un pauvre esprit travaille beaucoup pour ne rien faire «qui vaille, et qu'il ne peut ainsi obtenir des louanges «publiques, afin que son travail ne demeure pas sans «récompense. Dieu lui en donne une satisfaction per- «sonnelle qu'on ne peut lui envier sans une injustice ; «plus que barbare. C'est ainsi que Dieu, qui est juste, «donne aux grenouilles de la satisfaction de leur «chant. »
^ Voilà, lui dis-je, de belles décisions en faveur de la ■f Vanité, de l'ambition, et de l'avarice. Et Tehvie, mon l P^re, sera-t-elle plus difficile à excuser? Ceci est déli- ! ^^t, dit le père. 11 faut user de la distinction du père è "^uny, dans sa Somme des péchés. Car son sentiment, t ^* ^, p. 123, de la cinquième et sixième édition, est
« que Tenvie du bien spirituel du prochain *est mor- « telle, mais que Tenvie du bien temporel n'est que « vénielle. » Et par quelle raison, mon père? Écoutezla, me dit-ii. « Car le bien qui se trouve es choses a temporelles est si mince, et de si peu de conséquence (( pour le ciel, qu'il est de nulle considération devant a. Dieu et ses saints. » Mais, mon père, si ce bien est si mince et de si petite considération, comment permettezvous de tuer les hommes pour le conserver? Vous prenez mal les choses, dit le père : on vous dit que le bien est de nulle considération devant Dieu, mais non pas devant les hommes. Je ne pensois pas cela, lui dis-je; et j'espère que, par ces distinctions-là, il ne restera plus dej'péchés mortels au monde. Ne pensez pas cela, dit le père, car il y en a qui sont toujours mortels de leur nature, comme par exemple la paresse.
mon père ! lui dis-je, toutes les commodités de la vie sont donc perdues? Attendez, dit le père, quand vous aurez vu la (léfinition de ce vice qu'Escobar en donne, tr. 2, ex. 2, n. 81, peut-être en jugerez-vous autrement ; écoutez-la. « La paresse est une tristesse a de ce que les choses spirituelles sont spirituelles, (( comme seroit de s'affliger de ce que les sacrement (( sont la source de la grâce ; et c'est un péché mor- « tel. » mon père! lui dis-je, je ne crois pas que personne se soit jamais avisé d'être paresseux en celte sorte. Aussi, dit le père, Escobar dit ensuite, n. 105 • (( J'avoue qu'il est bien rare que personne tombe jamais (( dans le péché de paresse. » Comprenez-vous bien par-ii\ combien il importe de bien déûnir les choses? Oui, mon père, lui dis-je, et je me souviens sur cela de vos autres définitions de l'assassinat, du guet-apens,