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Lettres écrites a un provincial

Lp titre de Lettres Provinciales est consacré par le temps; mais il ne si(;nific rien, et n'a aucun rapport avec l’objet de l’ouvrage. Nicole, qui a traduit ces lettres en latin, les a mieux caractérisées en les intitulant : Litteræ de morali et politica Jesuitarum disciplina. Les jiisuites vouloient arriver à une sorte de domination universelle. Leurs constitutions les y portoient ; mais c’étoit encore un secret : ces constitutions n’étoient pas connues alors, et ne l’ont été que beaueoup plus tard. Leur conduite et leurs écrits révélaient seuls le mystère de leur ambition; et ce mystère a été dévoilé d'une manière éclatante dans les Lettres Provinciales.

Ainsi la morale et la politique des jésuitc‘s sont le vrai sujet de ces Lettres. La censure prononcée par une partie de la Sorbonne contre le docteur Amauhl n’en a été que le prétexte. Le père Gabriel Daniel, je.suite, qui a voulu réfuter les Provinciales quarante ans après leur publication , convient que u ce livre seul a fait plus de jansénistes

* Ce morceau e«t extrait de l’Essai sur les meilleurs out'ra^ écrits en prose Hans la latupte française , parM. Fraoçoti de NenfchAieau. Cet Exiai te trouve en entier dans l’édition complète des Œuvres de Pascal; Paris , Le/rinr, 1819; 5 vol. in-H".

a DES PROVINCIALES

«que l’Augustin de Jansénius, et que tous les ouvrages B de M. Arnauld ensemble;» il prévoit en outre «que « les jésuites se sentiront long-temps de ce coup que le «jansénisme leur a porté. » Ici Daniel a été prophète; mais notre obji't à nous n’est pas d’entrer dans le détail des contrrrverses tliéologiques sur la prédestination et sur la grâce. Nous avons promis d’i’xamincr ce bel ouvrage sous ses rap|X)rts purement littéraires; nous devons donc chercher comment l’auteur parvint à se former un style si net et si pur, et comment il s’étoit préparé d’avance la supériorité incontestable qu’il acquit, par la publication de .scs Lettres, sur tous nos écrivains en prose. Il avoit reçu de la nature un génie précoce et peu commun; mais ce génie, abandonné .à lui-niéiue, uiiroit pu être étouffé. Toutes les circonstances le favorisèrent; l’aisance de sa famille en conserva le germe, la philostqihie en régla la culture, Cf sa manière de travailler en améliora les fruits.

On sait assez conmiunément que Pascal, né en i6a3, avoit en quelque sorte deviné, dès son enfance, les premières propositions d’Euclide; mais on devrf)it savoir aus.si qm^ cette aptitude prématurée pour les sciences lu.ithématiques avoit jeté le jeune Pascal dans une carrière où il eut bien des moyens de se jjcrfectionner, et sur-tout de se former un esprit vraiment philosophique.

Il est très présumable que ce jeune homme si étonnant assista aux premières repri^ntations du Cùl en i636, et qu’il dut être frappt' de la prodigieuse impression que fit cette belle tragixlie. Il avoit une sccur qui déclamoit et récitoit des vers avec force et avec graet^; elle fut admise, ainsi que .sa familh^, aux spix'tacles du cardinal de Richelieu , passionné pour les représentations théâtrales. Le goût du premier ministre |MHir l'art drainatiqueinflua sur le goût public, et ne contribua pas peu à polir la nation : il faut en revenir à l'expression d’Olivier Duvair, ce fut

ET DU STYLE DE PASCAL. i

la poésie qui nous rivnoua la tangue, comme Horace a dit qu’elle forme et qu’elle façonne l’Ornano encore tendre et mal assure des enfants :

Of Unerum pueri baibnmque poeta figurai.

De yért. poet. , t. i i6.

Mais l’esprit du jeune Pascal, naturellement sérieux, eut bientôt besoin d’un autre aliment. Il le trouva dans une circonstance dont on a trop peu tenu compte. Le goût de la littérature avoit porté les écrivains à se réunir chez Valentin Coiirart, dès ifiag, et leurs assemblées avoient reçu la sanction de l’autorité en iG35. L’Académie franeoise étoit illustre dès sa naissance; mais elle paroissoit ne s’occuper que des mots. Les savants qui s’occupoient des choses furent en quelque sorte électrisés par cet exemple. Des i64o, il se forma dans Paris une société de physique et de mathématiques, composée d'hommes instruits dans les sciences, qui se donnèrent d’abord rendez-vous chez le père Mersenne, minime. De ce nombre étoient nos célèbres philosophes. Réné Descartes, Pierre Gassendi, Gilles Personne de Roberval, Pierre Fermât, Claude-Gaspard Bachet, et Gérard Desargues, excellent géomètre. Thomas Hobbes, anglois; Henri Oldembourg, allemand; Robert Boyle, anglois; Nicolas Stenon, danois, et divers autres illustres étrangers, s’y trouvèrent dans leurs voyages, et portèrent le goût de ces assemblées savantes dans leurs pays. Telle fut la première origine de la Société royale de Londres , de notre Académie royale des sciences, etc. Formée d’altord dans la <;ellule du père Mersenne, la réunion des savants de Paris passa dans riidtel <lu maître des requêtes Montmor, ensuite chez Melchisedech Thévenot, fameux voyageur, garde de la Bibliothèque du roi, etc. Enfin, lorsque ces premières conférences scientifiques eurent lieu en i64<>) MM. Pas-

cal père et fils curent l’honneur d’y être admis, et le fils n’avoit alors que dix-sept ans.

Ses premiei's travaux furent consacrés aux sciences t'xactes, et contribuèrent à leurs progrès. Ce n’est pas ici le lieu de nous en occuper, ni de parler de la Cycloide, de l’expérience du Puy-de-Dôme, de la presse hydraulique, etc.; mais en cultivant les fruits il ne négligeoit pas les fleurs. Tous ses ouvrages sont bien écrits en françois , et dès i65o, âgé de vingt-sept ans, Pascal adressa une lettre éloquente à la reine Christine de Suède. Cette lettre est digne d’être lue, et nous la consignons ici , en regrettant de n’avoir pas la réponse de la reine.

LctO'e de Pascal à la reine Christine (de Suide), en lui envoyant la machine arithmétique ‘ , en i65o.

Madame, »i j'avoi* autant de santc que tic «ie, J’iroi» pre-

senier à votre majciité un ouvrage de pliuirnr» amitiés, quej’oM! lui offrir de si loin; et je ne souffrirois pas que d’antres njains que les mietmes eussent i honneur de le porter aux pieds de la {dus grande priiireue tlu monde. Cet ouvrage, madame, est une mai-hinc pour faire les régies d’arithmétique snus {diinte et sans jetons. Votre majesté n’ignore pas la {>cine et le temps que coûtent les productions nouvelles, sur-tout lorsque les inventeurs veulent les {îorier eux - mêmes à la dernière perfection ; c’est pourquoi il senui inutile de titre comhien il y a que je travaille à celle-ci; et je ne pourroîs inietix l’exprimer qu’en di>.ant que je m’y suis attaché avec autant d’ardeur que si j’eusse prevu qu’elle devoit paroîire un jour devant une personne si auguste. Mais, madame, si cet honneur n*a {tas été le vcriuble motif de mon travail , il en sera du moins la récom{>cnse; Cl je m'esltmerai trop lieurrtix si, à la suite de tant de veilles, il jx-ut donner à votre majesté une satisfaction de quelques moments. Je n'iraportuiierai jsas nr»n plu» votre majesté du particulier Je ce qui compose celte machine: si elle eu a quelque curiosité, elle {>ourra sc contenter dans un discours que j’ai adressé à M. de üourdeloi *. J'y ai touché en peu de mots

• La machine arilhnicli<|ue de Pascal a été parfaitement décrite par Ditlcroi, dans le premier volume de ï kncy tlftpMic. Le privilège du roi pour celte machine est donné à Compïègne, le aa mai i649«

L »W«’ Bmmhint («iont le vmi nom éloit Pierre Wichon), Snvaol mcdecit» ,

louic l'butoire de cet miTrage» l'objec de ton invention, Toccaiion de la recherche, les difBculiés de son esécution, les degrés de sou progrès, le succès de son accomplissement , et les régies de sou usage. Je dirai donc seulement ici le sujet qui me porte à l'offrir À voire majesté, ce que je considère comme le couronnement et le dernier bonheur de son aventure. Je sais , madame, que je pourrai être suspect d'avoir recherché de la gloire en le présentant à votre majesté, puisqu’il ne saiiroit passer que pour estraordioaire , quand on verra qu’il s'adresse à elle; et qu'au lieu qu’il ne devroit lui être olfert que par la considération de sou excellence, on jugera qu'il «^t excellent par cette seule raison qu’il lui est offert. Ce n’est pas néanmoins celte espérance qui m’a inspiré uu ici dessein. Il est trop grand, madame, pour avoir d'autre objet que votre majesté même. Ce qui m'y a véritablement porté est l'union qui se trouve en sa personne sacrée de deux choses qui uie comblent egalement d’admiratiou et de res> pect, qui sont l'autorité souveraine et U science solide. Car j’ai une vé« néraiion tome particulière pour ceux qui sont élevés au suprême degré , ou de puissance, ou de counoissancc. Les derniers peuvent, si je ne me trompe , aussi bien que les premiers , passer jKMir de» souverains. Les même» degré» se rcncotitrcnc entre les génies ([u’entre le» conditions; et le pouvoir des rois sur leurs sujets n'csi, ce me semble, qu’une image du pouvoir des esprits sur les esprits qui leur sont inférieurs, sur lesquels ils exercent le droit de (>cr»nader, ce qui est, parmi eux, ce que le droit de commander est dans le gouveruemeat politique. Ce second eni[:ire me paroil meme d’un ordre d'autant plus élevé, que les esprit» sout d’nu ordre plus élevé que les corps; et d’autant plus équitable qu'il ne peut être départi et conservé que par le mérite, au lieu que l’autre peut l’ctre par la naissance ou la fortune. 11 faut donc avouer que chacun de ces empires est grand en soi ; mais, madame, tpie votre majesté roc penncile de le dire, elle ii’y est pa» blessée; l'iin sans l’autre roc paroit défectueux. Quelque puissant que soit uu monarque, il manque quelque chose à sa gloire, s’il u'a la prééminence de l'esprit; et, quelque éclatant que soit un sujet, sa condition est toujours rabaissée par sa dépendance. Les hommes qui désirent nalurelleineut ce qui est le plus parfait avoîeot jusqu'ici continuellement aspiré à rencontrer ce souverain |>ar excellence. Tous les rois et tous les savants en éioient autant d’ébauches, qui ne remplissoicnt qu'à demi leur attente; ce chef-d'œuvre éloit réservé à notre siècle. Kl ahti que cette grande merveille {mrùt accompagnée de tous les sujets possibles d’élonnement , le degré où les hommes ii'avoient pu atteindre est rempli par uue jeune reine, dans laquelle se reiicontrcut cn-

«voit obiCQa du pape une ]>cnnfM'fin d'exercer cette profession, quoique prêtre, Il fut appelé en Suède por la reine Christine, et devint ensuite médeviii du graml Condé.

(i DES PROVINCIALES

»«mble l’avaDtage de i'expéricnce avec U teodre»&e de Tige ' , le loisir de Tétode avec Toccupatioa d'une royale naissance, et rémineacc de la science avec la foibleisc du sexe. C’est voire majesté, madame , qui fonr> nil à Tunivers cet t?xrinple unique qui lui manqiioit; c'est clic en qui la puissance est dispenMV par les lumit''res de la science , et la science relevée par réclai de l’auinrité. C'est cette union si merveilleuse qui fait qne, comme votre majesté ne voit ricu qui soit au-dessus de sa puissance, elle ne voit rien aussi qui soit au-dessus de son esprit, et qu’elle sera l'admiration de tons les siècles. Reçues donc, iucomparable princesse, d'une manière toute nouvelle ; que votre génie vous assujettisse tout ce qui n’est pas soumis à vos armes; régner par le droit de la naissance, pendant une longue suite d'années, sur tant de triomphantes provinces; mais régnez toujours par la force de votre mérite sur toute l'ctcodue de la terre. Pour moi, n’éum {>as né tous le premier de vos empires, je veux que tout le monde tache que je fais gloire de vivre sous le second ; et c'est pour le témoigner que j’ose lever les yeux jusqu’fc ma reine, en lui donuaui cette première preuve de ma dépendance. Voilà, madame, ce qui me porte à faire à votre majesté ce présent , quoique iudigne''^d'eUe. Ma foiblesse n'a pas arrêté mon ambition. Je me suis Kgurc qu’encore que le seul nom de votre majesté semble éloigner d'elle tout ce qui lui est dispro|K)rtioDDC, elle ne rejette pas néanmoins tout ce qui lui est inférieur; autrement sa grandeur seroit sans hommages, et sa gloire sans éloges. Klle se contente de recevoir un grand effort d'esprit, sans eaiger qu’il soit l'efTort d'un esprit grand comme le sien. C’est par cette condescendance qu'elle daigne entrer en communication avec le reste des hommes ; et toutes ces considérations jointes me font ini protester , avec toute la seumissiou dont l'un des plus grands admirateurs de ses héroïques qualités est capable, que je ne souhaite rien avec tant d’ardeur, que de pouvoir être adopté, madame, de votre majesté, pour son très humble, très obéissant, et très fidèle serviteor.

Buatse Pascal.

Peu de temps après cette lettre, lorsque Pascal atteignoit Tà(;e de trente ans, il sc fit dans sa vie un très grand changement. La cruelle maladie dont il est mort si jeune commençoit à le tourmenter. Il avoit une sœur religieuse à Port-Royal des champs. A la persuasion de

* CbrLviînc • fille de CusUvtyÀdoIphe, roi de Suède , et de Marie-Eléonore de Brondebourg , étoit née en 1626. Elle succéda à son père en i63x. Elle avoit vingt-quatre ans lorsque Pascal lui adressoit celle lettre tout è-ia-fois élégante, respectueuse, et fière.

cette pieuse fille , il renonça aux sciences humâmes pour ne s’occuper que de son salut. Il se lia s|iécialement avec les deux coryphées de Porl-Hoyal, Antoine Arnauld et Pierre Nicole. Ia>rs<|uc la Sorbonne lut soulevée contre Arnauld par l’influence du parti jésuitique, Pascal lut naturellement appelé à la défense de cet illustre docteur, son ami intime. Ce fut l’occasion de ces dix-huit Ix;ttres, composées par Pascal, mais revues avec soin par Arnauld et par Nicole, qui lui en avoient aussi fourni les matériaux.

La perfection de ce chef-d’œuvre de notre langue s’trxpliquc aisément par le concours des efforts de ces trois ffrands collaborateurs; mais la perfection particulière du style de Pascal tient à lu manière dont il travailloit . Nicole nous a mis dans la confidence de ce rare génie, par quelques mots de l’éloge latin qu’il lui a consacré. On y voit <ju’il s’étoit fait un art et des régies audessus de l’art commun et des régli-s vulgaires qu’un trouve dans les livres; qu’il en avoit trouvé les principes secrets dans la nature; qu’il se servoit heureusement de cette doctrine exquise pour juger scs ouvrages et ceux des autres: aussi, quand il vouloit examiner à fond et à la rigueur certains écrits qui passoient alors pour avoir beaucoup d’élégance, il y montroit au doigt et h l’œil tant de taches, que ceux à qui ces mêmes écrits avoient paru si agréables se repentnient de leur indulgence, et rétractoient volontiers leur première approbation. Mais cette sévérité qu’il déployoit rarement à l’égard des ouvrages des autres, il ne inanquoit jamais de l’exercer sur les siens; de manière que la mémo riklaction que tout le monde avoit jugée parfaite au premier coup d’oeil, Pascal, plus difficile |>our lui-même , n’hésitoit pas de la retravailler et de la recommencer entièrement jusqu’à six ou dix reprises; tant il sortoit à l’envi, du sein de cette amc si féconde, des pensées nouvelles qui se présentoient

en foule , et qui étoient toutes plus fleuries et plus ornt^ les unes que les autres ' !

Nous ne nous flattons pas d’avoir rendu toute la force du latin de Nicole; mais en voilà le sens. Nicole dit aussi, en parlant des Provinciales : u II étoit souvent vinjjt jours U entiers sur une seule lettre. Il en recommençoit même « quelques unes jusqu’à sept ou huit fois, afin de les metu tre au degré de perfection que nous les voyons, u ( Histoire des Provinciales , dans \o préface de Wendrock.)

De tout ce que nous venons de dire , on doit conclure que le style de Pascal étoit sur-tout le résultat d’une raison très cultivée; c’est une nouvelle preuve de la vérité du vers d’Horace, qu’on ne saurait trop méditer,

Scribendi recte upere est et prindplam et font ;

et de la sagesse du conseil que Boileau donne à tous les auteurs, dans cet autre vers, qu’on oublie trop souvent.

Avant donc que d’écrire, apprenez à penser.

Ces Lettres, ainsi travaillées , méritèrent leur grand succès. Elles parurent d’abord séparément, et furent appelées les Petitks Lettres, pareeque chacune ne contenoit qu’une feuille d’impression de huit pages in-4'’, excepté les trois dernières qui sont un peu plus étendues. Les El-

‘ Nec dteraut tamen artis pt<ecppta, lum ilia guident vulgariaf tfuœ in lihris exUtnt, sed alin latujc seerttiora Ct rcmndiliora , quœ sihi ipse ex ipso Txntura exfiressa furtnaverat , quibusque in dijudirandis et suis ct aliomm .scnptis feliciter utebatur. Jtqun adto ciim m nonnullorum scripta quœ pro elcÿantibus circum/èruntur, severius libebat inquireret fr>fmi7/û n(ri>oM ad oci(/uni demonstrabat, ut judtcium ultnt suum reprvbcnderent quibus ilia niniium placuerunt. Sed quamraro in alienis operibus , /umc in suis semper adhihebat srveritatem, ut enmdem so’f>e scriptione-m , quam vel ùtilia absolu» tamcateri judicaiterant, sexies ac decies fiKcre de mfr^ro non nmrlaretnr, ndeo ex Jècundissimo! mentis sinu suLindc cogitationrs a/itc aliis or»

natiores rJÜnresfetmnt! ( Klogiuni 0. Blasii Pascal a D. Nicole. )

zevierslesréunirent et en donnèrent une jolie édition, sous le titre de Coloyne, 1657, in-ia. On leur fit les honneurs de la polyglotte; car il y en eut une belle édition en quatre langues , 1 6S4 , in-8°. Elles furent lues dans ces quatre langues au conclave de 1689.

La publication de ces Lettres fit tomber dans le mépris les ouvrages des casuistes relâchés. La Tliéoloyie morale ifEscobar, qui avoitété imprimée trente-neuf fois, comme bonne, avant les Provinciales, fut imprimée une quarantième fois après, comme mauvaise. La Fontaine dit alors, dans une ballade qui fut fort courue:

Veui'<m monter »ur les célestes tours?

Kscobar sait un chemin de velours;

et le nom de ce jésuite fournit même à notre langue un verbe familier (escobarder) , qui n’est pas plus honorable pour l’auteur qui l’a fait naître, que le mot de machiavélisme n’est flatteur pour la mémoire de Machiavel.

On peut voir ce que Boileau, Racine, Voltaire, et tous nos critiques ont dit de la perfix-tion du style des Provinciales. C’est un concert d’éloges si unanime, qu’il est imjKissible d’y rien ajouter. Les jwuites, atterrés du succès de ce livre, furent quarante ans sans oser y ré|X)ndre en forme; car eux-mêmes comptoient pour rien la mauvaise réplique publiée par le père Annat, sous ce titre: La bonne foi des Jansénistes. Depuis, on prétend qu’ils avoient eu recours à la plume de Bussi-ilabutin , qui, après avoir essayé cette entreprise, jugea qu’il étoit impossible d’y réussir. En i6g4, le père Daniel, aidé, h ce qu’on dit, de Bouhours et d’un autre, hasarda ses Entretiens de Cléandre et d’Eudoxe sur les lettres au Provincial : le père Jouvenci les traduisit en latin; mais les jésuites se hâtèrent de supprimer ce livre qui venoit, après coup, rallumer des querelles non encore assoupies. Daniel avoit voulu

réfuter Perrault, qui, dans son Parallèle des anciens et des modernes, avoit donné de grands éloges aux iMtres Provinciales. D’autres voulurent réfuter Daniel; et, dès i6g6, il parut une apologie victorieuse des Provinciales , par Matthieu Petit-Didier, bénédictin de Lorraine; ainsi, tout le fruit de l’ouvrage du jésuite Daniel fut de réveiller l’attention en faveur de celui de Pascal, de faire réimprimer les Lettres qu’on vouloit combattre, et de leur procurer en quelque sorte un nouveau succès et une seconde existence.

Ce n’est pas que l’on n’eût eberebé, du vivant de Pascal tnéme, à lui inspirer quelques alarmes, ou du moins quelques scrupules sur la nature satirique et hardie de cette immortelle production. Il manqueroit quelque chose à l’histoire de ees Lettres, si nous ne rapportions ici les réponses que Pascal fit lui-même à ces objections, dans une conversation qu’il eut un an avant sa mort , et dont on nous a conservé le récit.

On m*a <lf mandé, dit>il, *i je ne roc repen» pa« d'avoir fait les Provin~ ciales. .l’ai répondu que, bien loin de m’en repentir, si J'étois à les faire, je Us ferois encore plus fortes.

On m’a demandé {wurquoi j’ai mis le nom des auteurs où j ai pris toutes ces proposiiiom abominables que j'y ai citées. J’ai rcpundii que, si J'étois dans une ville où il y eût douze fontaines, et que je susse ceriaincoicnl qu’il y en eût une d’empoisonncc, je serois obligé d’avertir tout le monde de D'aller point puiser de l’eau à cette fontaine; et, comme on poniroit croire que cVst une pure imagination de ma part, je serois obligé de nommer celui qui l'a empoisonnée, plutôt que d'exposer toute une ville à s'empoisonner.

On m'a demandé pourquoi j’ai employé un style agréable, railleur, et divertissant. J’ai répondu que, si j'avoU écrit d’un style dognutiique, il n'y auroit ou que les savants qui auroient lu ces Lettres, et ceux-là u'en avoieut )>as besoin, en sachant pour le moius autant que moi là-dessus; ainsi j'ai cru qu'il falloit écrire d'une manière propre à faire lire mes Lettres par les femmes et les gens du monde, afin qu'ils connussent le dan* ger de toutes ces maximes et de toutes ces pru|»osiüoDS qui se répaudoieni alors, et dont on se laissoit facilement persuader.

(>Q m’a demandé si j’ai lu moi-méme tous les livres que j’ai cités. J'ai

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répondu que non. Ceriaiueoteiit il aaroit fallu que j'eunte patsé uue grande |>artie de lua vie à lire de très mauvais livres. J'ui lu deua fois E»cob.ir tout entier; el, |KHir les autres, je les ai fait lire par quelques uns de uies amis; mais je u'eu ai pas einpli>Yc un passage sans l'avoir lu rnoi-mème dans le livre cite, eiantîné lu matière sur laquelle il est avance, et la ce qui précède et ce qui suit, |H)tir ne (wlni hasarder une objection pour une répottse , ce qui auroit été reprocbable et injuste.

Ici notre tâche seroit finie, si nous ne devions porter encore notre examen sur les critiques littéraires dont le style des Provinciales a paru susceptible.

Des reproches qu’on a faits, t ' au style des Provinciales;

•XV h la réforme qui s'est opérée dans la latujue, el

dont ce livre passe pour être le premier modèle.

Il faut que la difficulté d’écrire purement en françois soit bien (grande, puisqu’on y ro{jardant de près on peut trouver à reprendre, même dans le chef-d’œuvre de Pascal.

Il n’a pas tenu au père Uanicl de détruire, à cet égard, la réputation de ces Lettres ; il a employé près de trente pages à faire l’anatomie delà première, et il prétend que l'auteur manque tout â-la-fois à la pureté du langage et à l’art du dialogue; mais il ne le prouve pas, et ne fait guère que des chicanes minutieuses sur des qui et des que trop près les uns des autres, comme dans cette phrase de la première Lettre :

« Si je ne craignois d’être aussi téméraire, je crois que Il je suivrois l’avis de la plupart des gens </«e je vois, qui, U ayant cru jusqu’ici , sur la foi publique, que ces proposiiitions sont dans Jansénius, commencent à se défier du « contraire, par le refus bizarre qu'on fait de les montrer. Il qui est tel que je n’ai encore vu personne qui m’ait dit Il les y avoir vues '. n

* loi coDsonnance ricieuac dc$ qui et des que redoublés a est pat seule-

la DES PROVINCIALES

Condorcet a fait un Éloge de Pascal, où il propose en ces mots ses doutes sur le même sujet :

Si l'ou oftoit trouver des défauts au style des Pntvinciotes , on lui reprocberoil de manquer quelquefois d'élégauce et d'baroionie; on pourroil se plaindre de trouver dans le dialogue un trop grand nonilire d'ea« pressions familières et proverbiales qui maintenant (uroisseut manquer de noblesse.

Condorcet justifie son assertion par la note suivante :

Ce jugement, dit-il, paroiira peut-être trop sévère. Voici cependant quelques passages qui pourroienl le justifier.

• Je les viens de quitter sur cette dernière raison pour vous écrire ce récit, /wr où vous voyex qu’il ne s’agit d’aucun des poiuts suivants, et quils ne Sont condamné.s de part ni d’antre.

• De sorte qu’il n’y a plus que le mot de prochain , dans aucun sens, qui court risque.

« Mais je vois qu’elle ne fera point d’autre mal que de rendre la Sorhotine moins considérable par ce procédé, qui lui ôtera l’autorité qui lui est nécessaire en d’autres rencontres.

• Le bon père, se trouvant aussi empeebe de soutenir son opinion au rcqtird des justes qu'au rrgard des méchams, ne perdit pas courage.

• Comme je fermois la lettre que Je vous ai écrite, je fut visité par M. >'***, notre ancien ami, le plus bcureuiemenl du monde pour ma curiosité , car il est très iuformé des questions du temps ; il sait parfaitement le secret des jésuites, cAei qu» il est k toute heure, et avec les principaux. •

Condorcet ajoute que • quand PaKaI, après avoir cité un passage des casuistes jésuites, demande sérieusement si cc sont des chrétiens, ou des Turcs qui parlent ; si leurs textes sont des inspirations de Vigneau , ou des abominations suggérées par le Dragon; quand, après avoir rapporte je ne sais quelles sottises du père Le Moyne , il s’écrie : Cette comparaison wus piirtnt^elle Jôrt cAretj’ennr dans une Itouchr qui consacre le corps adomhte de Jésus~Christ; quand il fait un long parallèle de Jésus cl du Diable; quand, pour s'excuser d’avoir plaisanté les jésuites, il rapporte que Dieu

inetii un écueil de la langue frauçoise; leur répétition ne fait pas un meilleur effet daus la langue latine. On cite à ce sujet un passage de Cicéron , où cc grand orateur paroît s’etre un peu oublié , par le graml nombre de quis, de qui et de quo qu'on y trouve. C'est daus son traité De Finibus bnnnrum et molorum. De Quo, dit-il, ormùs hax iiVÆsth est: • QUASI guis, inQUtT, sit QUI QUID Si( tnduptas nrsciat, mit qui quo, etc

ET DU STYLE DE PASCAL. i3

te p^rc s'est moqué tf Adnm dans le paradis terrestre , et qu'au jour du juqemmt il plaisantera les damnés ^ etc.; od est oblige de conTcnîr que ces traits ne sont ni d'assez bon goiU , ni d’assez bon sens. • II fie faut pas accuser notre auteur de manquer de respect à Pascal, en remarquant quelques défauts, etc.

Le marquis d’Arjjens s’étoit déjà récrié avec force contre l’apologie que Pascal a faite de son style railleur et satirique. U Est-il possible, dit-il, qu’un homme qui avoit «autant de génie, de science, et d’érudition, ait voulu U justifier les excès les plus criminels par les choses les plus K resfiectahles ? Non content de rendre les prophètes et les U saints des plaisants antiques, il n’a pas tenu à lui qu’on « n’ait cru que Dieu meme avoit donné des exemples qui « autorisoient les plaisanteries le plus piquantes. C’est là « une preuve bien évidente qu’il n’est rien qu’un auteur « qui suit sa jvission ne croie pouvoir justifier n

Ces reproches, plus ou moins fondés, n’empéchent pas que les Lettres Provinciales ne soient encore le meilleur ouvrage en prose du siècle de Louis XIV’, comme Boileau l’a décidé et proclamé hautement; mais, par cette raisonlà même, il scroit bien à désirer que l’Académie françoisc réalisât l’idée qu’elle a eue si souvent de faire des remarques de grammaire et de goût sur nos auteurs classiques, et qu’elle commençât, pour la prose, par l’examen des Lettres Provinciales, Quel service elle rendroit à la littérature !

Mais en convenant du mérite et de la prééminence de cet ouvrage, que faut-il penser des plaintes de plusieurs écrivains célèbres contre l’excès de la réforme opérée dans la langue après l’établissement de l’Académie françoise, réforme dont V’augelas avoit proposé les règles, et dont les Provinciales de Pascal furent la plus solennelle et la première exécution? Chapelle, dans une lettre en vers à

' Mémoires seereUde la République des Ixtires, tome lU, pagrt

mademoiselle de Saint-Christophe, se plaint de l’épuratiou de la langue par l'Acadéniie Françoise:

A votrp lettre en vieux {;auluin Kaire réponse c«i difBcile»

Tant excellez en ce patois.

Comme en tout autre êtes habile !

On dit ce qu'on veut dans ce style,

Et non dans notre beau frant^ois Que messieurs de l'Académie Ont tant décharné, que leurs lois L’ont fait du frauçois la momie, etc.

Racine, La Bruyère, Fénelon, Bayle et Rollin regrettent tous la naïveti- et l’énergie de la langue d’Amyot. Et la même opinion a été fortement exprimée par un savant anonyme, du temps même de Louis XIV, dans ces réflexions sur l'usage de la langue Françoise, qui méritent d'être plus connues.

Examen de cette question :

Si l'on a corrompu la tangue française depuis le temps itÀmyot. (Extrait de la Bibliothèque universelle et historique de l’année 1687. )

Vaugelas a eu sans doute raison de dire que l'usage de la cour et des bons auteurs étoit l'arbitre souverain de la langue francoise. Cest uu principe incontestable; mais il est cause que le françois que l'on parle aujounl’hui est, au goût de bien des gens, inférieur à celui que l'on parloii du temps d’Amyul. Ocla paroilra peut-être un paradoxe à ceux qui n'ont pas fait assez de réflexion sur le changement qui est arrivé à notre langue depuis ce temps-là ; mais voici les raisons sur lesquelles on se fonde.

Pendant que la langue grecque et la langne latine éioient florissantes, l'nscige des personnes de qualité en étoit l'arbitre aussi bien qu’aujoor- (Tbui. Mais, dans ces heureux temps, les gens de qualité se faisoient honneur d'etudier leurs langues avec plus de soin que nous ne le faisons présentement quelles sont mortes. Ils lisoicnl soigneusement les poètes et les livres de ceux qui avoient écrit en prose, avec l’approbation de leur siècle. Ils tàchoieni d'imiter ce qu'ils avoient de bon, et d'éviter les fautes qu'ils pouvoient avoir commises. Ils étudioieni outre cela toutes

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sortes de sciences, et s’entretenoiem soavcnt de sujets s^ricni. Enfin Us passoient leur vie également dans l’étude des choseseï <1ads celle des mots. C*est ce <{ui n rendu ces deux langues, et parLlculièremeni la grecque, si douces, si fortes, et si élenducs en roéme temps. Pour parler de tout avec facilité, il falloit nécessairement avoir nne infinité de mots; et il falloit parler et écrire corrrcicmcnt et avec quelque politesse, si Ton vouloit passer pour une personne bien élevée. Ceux qui ont quelque coo* noissance de l'ancienne Grèce et du siècle de Cicéron et d'Auguste savent qu’il n'y a point d'ex.-igératlon dans ce que l’on vient de dire. On sait auui que, dans les siècles suivants où l’on négligea l'étude des sciences et des belles* lettres parmi les gens de qualité, la langue latine perdit et sa politesse et son abondance, ce qui arriva aussi à la langue grecque, quoiqu’elle se ^oit conservée dans sa pureté plus long-temps que la latine. Mais au moins, et dans l’uue et dans l'autre, il étoit permis d'imiter dans les li« vres, autant qu’on le ponvoit, les auteurs qui avoieot écrit dans les siècles de pureté, et de prendre leurs mots et leurs phrases, sans se niel> ire en peine si le langage présent îles personnes ignorantes s’y accomniodoit, ou non. I<es écrits des auteurs des bons siècles avoient si bien fixé l’usage, pour ce qui regarde les livres, qu'il ne changeoit point, quoi* qne le Langage commun fût changé. Du temps de liartancc, par exemple, et de Sulpice Sévère, on ne parloit ni on n'écrivoit communément comme ils ont écrit ; cependant on admiroit leur style , parceqo’ils l'avoient formé sur les auteurs de la pnre latinité.

Voilà en peu de mois rhistoirc de l’usage des langues grecque et latine. Tout le contraire est arrivé à l’égard de Fusage de la langue franroise : quand on a commencé à la cultiver, c'a été véritablement à l’occasion de la renaissance des beiles-lellres , sou.s le régne de François I''. Mais les princes et les (lersonnet de la première qualité n'ont guère plus étudié, depuis ce temps- là, qu'auparavant. La noblesse a employé tout son temps à jouer, ou à s'entretenir avec des femmes. FJle a regardé l'étudr sériense des sciences et des belles-lettres pintùt comme noc pédanterie, que comme nne occupation digne des gentilshommes; et si qnelques personnes de qualité s'y sont appliquées , ce n’a été |>our l’ordinaire que pour en acquérir une connoissance très superficielle. Ces lumière* confuses et générales n’ont pas laissé de le* remplir d'une sotte vanité qui leur a fait mépriser le* connoissance* exactes , comme s’ils eu avoient effectivement décoaverl le néaut, après les avoir pénétrées à fond. Us ont cm que c’étoît parler avec esprit que de parler de tout d’ane manière vague et su|>erriciellr sans venir jamais à rien de distinct et de solide. F.afin , on a vu les personnes du premier ordre passer leur vie dans les plaisir* et les divertissements, et faire cousister ce qu'on appelle le bel esprit à enlreiciiir agréablement une femme dont les lumières l>ornces se trouvoiem J. peu-prés de la même étendue que les leurs. Cependant l’usage de ces

n’a pai moins été la ré{>lc.‘ ile la langue françoiie que s'ils avoient é<é très savants, et qu'ils se ftissetii appliqués avec soin à l’ctudirr. Les auteurs les plus estimés ont cni les devoir imiter, particiiliérensent en notre siècle, où l’on l’esl fait tme régie d’écrire comme on parle, et de ne parler presque jamais que de bagatelles, k l'imitation des personnes de qualité.

Cette conduite de la nation frant;oisc a 6té à notre langue l'abondance des mots et des phrases , la force de l'expression et la cadence roajcs* tueuse des périodes que l'on remarque dans les langues 'grecque et latine.

t . Pour reconnoilre <(ue la langue françoisc est fort appauvrie , il ne fuui que lire Amyot, ou quelques autres livres comme les siens, où l'on trouvera une iiiKnité de mots qui ne sont plus en usage, sans qu'on leur en ail substitué d'antres. Il est vrai que pour l'ordinaire nous avons d'autres mots pour exprimer la meme chose; mais nos pères les avoient aussi, et, outre rvU, ceux que nous avons retranchés.

Ceux qui écrivent s'aperçoivent souvent qu’ils auroient besoin de ces mots qui ont vieilli ou qui vieillissent, quoique dans la conversation on ne s’en .i|)erroive |K)int , parccqu’on ne fait pas difRcullë de redire plusieurs fois le même root. Les dames sur-tout se mettent peu en peine de varier leurs expressions ; et les cavaliers , qui sont aussi savants qu'elles, ne s'en soucient guère plus.

Il en est des phrases de mémo que des mots. Il étnit autrefois |>ermis d’eu traus|>oser un peu l'ordre, de mettre le verbe k la fin, et de retrancher les articles, sans qu'il ftit défendu de ranger les mots comme nous le faisons présentemem, et de mettre aussi les articles. Mais nous n'avons plus la même liberté, ni par conséquent le moyen de varier nos expressions autant qu’on le pouvoii faire autrefois, (.hitre cela , nous n’osoos pas prendre la même hardiesse li l'égard des métaphores que l'on remarque dans DOS bons auteurs du siècle passé (Montaigne, etc.), et du commencement de celui-ci (Uaixac, etc.). Notre langue est devenue à cet égard non seulemeut chaste , mais même précieuse, si j'ose m'exprimer ainsi.

7. Ce qu’on appelle l'ordre naturel delà phrase, c’est-à-dire celui de la construction , selou lequel on place le nominatif le premier, et ensuite le verbe , et enfin le cas ( régime ou complément ) , ce qui est presque perpétue] en françois ; cet ordre, dis-je, rend souvent notre langue plate et languissante, comme on peut le voir eu U comparant à la latine, ainsi que M. l'abbé Danet l'a montré dans la judicieuse |>réface de sou />«;tionnaire latin.

3. Dans la conversation, on ne s'atlarJic point à faire des périodes justes. Les personnes du grand monde ne savent même ordinaircmeut ce que c’est ; de sorte que leurs discourt ne sont que de pcdies phrases cou-

t OÙ chaque période , »i l'oii peut lui donner ce nom , e$t une seule cipression qui ne conlicni qu’un seul verlie et qu'un seul régime. Il est arrivé de là que ceux qui ont voulu écrire comme parlent les gens du bel air n'oot fait qu'enUuser phrases sur pliraseï, sans y nteltre aucune liaison et sans se soucier de la cadence. Dans les histoires même» et dans les narrations, on se sert d'un style si coupé, qu'on ne peut plus raconter une chose avec la même grâce et la nténu force que nos anciens historiens l’ont racoutée. C'est ce qui a fait avouer à l'illustre M. Racine qu’un évènement qui est dans le P/uturque d’Amyot a une yrace dans U ityU de ce vieux tmducteur que Von nt’ saurait rgaierdans notre ianque moderne. On peut lire cet endroit dans la préface de son Milhridalc , et essayer si Von pourra venir à bout de ce que M. Raciuc a déclaré lui être impossible.

C'est aiusi que le bel usage de la laugue frant^oise l'a enrichie depuis cent aiu. Ce n’est pas qu'on veuille nier qu'elle ne se soit embellie à quelques égards, ou blâmer ceux qui suivent l'usage moderne; mais on soutient qu'à tout compter elle a plus perdu qu'elle n'a gagné; et que <i l’oD parle comme font les autres , ce ne doit pas être dans la pensée que nous parlions mieux que nos pères , mais que c'est un mal nécessaire, et auquel on ne sanroit remédier. Peut-être que notre postérité, plus lira* rense que nous , réunira dans son style toutes les richesses et toutes les Iteaulét que notre langue a {>ostcdécs et perdues depuis qii'nn a comlueucé à la polir. C'est ainsi que font les Italiens , qui , en suivant le style d’aujourd'hui, ne laissent pas de regarder comme des mots et des Cours de leur langue ceux dont Pétrarque et Boccacc se sont servis, qnoiqii'iU or soient plus dans la bouche des dames et des cavaliers. Ils ne font pas difficulté de les employer, au moins dans leur poésie, et d’en conserver ainsi l'usage parmi les savants, malgré l'ignorance de ceux qui ne lisent pas les ouvrages de leurs anciens auteurs.

Il ne laisse pas d’y avoir du vrai dans ces réflexions, quoique tout n’en soit pas également incontestable.

A-peu-près dans le même' temps, Danet avoit décrié notre langue, dans la préface d’un dictionnaire où il la mettoit fort au-dessous de la langue latine. Il i-omparoit du frnnçois très plat ù du latin plus choisi. Cette manière d’argumenter a été renouvelée par Pluebe et par quelques autres. Voltaire y a répondu victorieuseineiu ilans ses Questions sur [ Encyclopédie ' ; mais, sous Louis X I \ même,

' Article Génie des Vmt/urt, où il rondiat le pré»ident de Brn<«ev, qui,

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un crlébre avocat au parlement de Paris', indi(rnc contre ceux qui affectoient encore de rabaisser notre lan(pie, publia un Discours sur le génie de la langue française; et nous devons aussi en donner une idee.

U L’auteur s’en prend sur-tout aux traducteurs, qui ont cherebé h s’excuser aux dépens de leur langue, et qui ont demandé grâce pour elle, comme si elle n’étoit pas assez riche, ni assez féconde pour exprimer les beautés de l’original. Il les blAme d’accuser la langue Françoise de la faiblesse et de la stérilité qui est dans leur génie, et de rejeter sur elle les fautes dont ils devroient se charger eux-mémes. Il croit que cette langue peut soilfenir noblement les traits les plus hardis de la plus sublime éloquence; car elle est simple sans bassesse, libre sans indécence, élégante et fleurie sans fard, majestueuse sans faste, harmonieuse sans enflure, délicate sans mollesse, abondante sans barbarie, et énergique sans rudesse. Elle ne souffre ni les synonymes inutiles, ni les épithétes superflues; elle bannit les périphrases trop longues, les hyperboles trop hardies, et les métaphores outrées, et toutes ces fougues d’imagination , et ces transports déréglés qui donnent dans le g.ilimatias. Elle ne prend point pour des ornements de froides antithèses, de ridicules allusions, des équivoques, des pointes ou des jeux de mots; bien loin d’approuver ce badinage, elle ne pardonne pas même un style trop fleuri, des locutions trop ornées ou trop figure^, des phrases trop brillantes, des périodes trop étudiées et trop compassées. En un mot, son caractère principal, c’est la netteté et la clarté dans le discours; c’est en quoi elle excelle par-dessus toutes les langues. Elle

en copiant les erreurs de Danet et de Pluebe, a voulu faire croire que les iuvcrsioiis du latin sont nalurclles, et que c'est la couslructioo naturelle du franroU qui est forcée.

‘ Ptnùlo)ers de CiUd, in-4*,

évite avec soin tout ce qui peut laisser quelque doute et quelque aiubiguïté. Elle ne veut point devoir sa cadence et l’arrondissement de ses périodes à des transpositions, ni h un arrangement bizarre, ni à ces inversions qui causent tant d'embarras et tant d'obscurité dans la langue latine. Elle épargne à l’esprit jusqu’aux moindres efforts; le nominatif précède toujours le verbe, et le verbe inarcbe toujours devant les cas obliques qu’il régit'. Elle expose les pensées dans le même ordre que l’imagination les a conçues, et cette construction naturelle ne fatigue point le lecteur. Il n’y a point de langue dont le tour soit plus simple, plus facile et plus naïf; il n’y en a point qui réussisse plus heureusement à copier les pensées, à lier les expressions aux choses avec une juste proportion, et à observer exactement toutes les bienséances.

U Après cela, il est évident que les traducteurs ne doivent point faire leur apologie, en ravalant la langue françoise au-dessous de la latine. On a beau dire qu’ils font des paraphrases ou des commentaires plutôt que des versions, et qu’ils ne sauroient garder la brièveté du latin, qui dit en un mot ce que le françois ne peut exprimer que par circonlocution ; le françois n’a-t-il pas aussi ses expressions courtes et significatives, que le latin ne peut abréger? De plus, cette brièveté tant vantée n’est pas toujours une perfection : on n’est point trop long, quand on ne dit rien de superflu, et qu’en retranchant exactement les paroles perdues, toutes celles qui composent la phrase sont nécessaires pour mettre la pensée danstout son jour. Bien loin que cette abondance qu'on nous re|m>cbe soit un défaut, c’est un avantage de la langue françoise, qui, préférant la clarté .à tout le reste, veut qu’on déve-

' L'auteur parle ici tlatts le «eut det giaunnaireit de ce iemp«-là, qui suppoioient dc« cas dan« la bogue franroisc. Ou dîroit aujourd’hui qur le verhe est toujours précédé de son sujet, rt sniri dr scs cnmplémcntt.

loppt! nettement tout ce qu’on pense, et qu’on le présente à l'esprit sans embarras. Onnme elle ne souffre rien d’obscur, ni de confus, elle ne s’accommode ni de ces fréquentes parentbèses qui interrompent le discours, ni de ces phrases tronquées dont il faut deviner le sens, et qu’on n’entend qu’a|>ri-s y avoir lonp-temps rêvé. Tout ce qui a besoin de réflexion pour être compris , tout ce qui demande de l’application ]X)ur être entendu, ne convient jioint au génie vif et prompt de la nation fAnçoise.

U 11 est vrai encore qu’il est nécessaire de tempérer en français les figures et les métaphores trop poussées en latin; mais il ne faut point regarder comme im défaut de notre langue ce qui est l’effet de ce goût raisonnable qui lui est propre, et qui ne s’éloigne jamais de la nature et de la vérité.

U Si les défenseurs de la latinité vouloient juger équitablement, et rabattre un peu de la vénération qu’on leur a imprimée pour les anciens, ils reconnoîtroient de bonne fui que si le latin traduit perd quelques unes de ses beautés, il en est quelquefois dédommagé par des expressions fiancoiscs très élégantes et très heureuses. On pourroit défier les latins à leur tour de traduire tel de nos bons ouvrages françois : il leurécliapperoit peut-être bien des gr.aces et bien des finesses que la langue latine ne sauruit exprimer. «

Soyons donc justes pour nous-mêmes ! ne calomnions pas les ressoun-es de notre langue, faute de les connoitre! .Sachons jouir de ce que nous avons, sans nous plaindre au hasard de ce qui |>ourroit nous manquer! On ne saurait tout réunir. Les langues sont des méthodes analitiques, plus ou moins parfaites. La notre est éminemment douée de ce privilège; elle semble être calculée exprès pour la lucidité de l’élocution. Or cette clarté qu’elle possède par excellence est peut-être incompatible avec les

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nutres qualités dont on peut regretter qu’elle soit privée. Nous pouvons convenir des obstacles qu'elle oppose il l'enthousiasme du poète et à la véhémence de l’orateur, quoiqu’elle leur permette les longues périodes qui lui conviennent mal dans le discours ordinaire. Les articles l'embarrassent, les inversions la troublent, les ellipses lui répugnent, la moindre impropriété dans les termes l’effarouche; enfin, sa syntaxe, asservie à l’ordre naturel, ne peut presque rien déranger dans la marche des mots, sans s’exposer à rompre la liaison des idées; chargée de tant de chaînes, elle doit procéder avec ]>lus de lenteur que les langues transpositives; mais ce qu’elle perd sur la célérité du mouvement, elle le regagne par l’éclat de la lumière. Elle rend la raison et la vérité comme transparentes; elle en est le miroir le plus exact; car son génie ne se prête ni aux pensées louches , ni aux phrases équivoques, ni aux arguments captieux. Elle n’admet rien d’embrouillé, avantage inappréciable qui la rend plus propre qu’aucun autre idiome connu à être, dans la société et la conversation, l’écho familier de la confiance; dans les affaires publiques et privées , l’interprète fidèle de la justice; dans les sciences, les lettres et les arts, l'organe méthodique de la philosophie.

Notre langue, à ce titre, étoit rinstrument le plus propre à être manié par un homme tel que Pascal. Ce grand homme avoit fait un Traité de F esprit ijéoméirique , dont Arnauld a tiré plusieurs règles de l’art de penser '. Ces règles, destinées h former le jugement, étoient sur-tout il l’usage de celui qui les avoit établies ; mais on peut dire que son génie étoit bien secondé ici par le génie particulier de notre langue. Pascal ne vouloit rien admettre qui

' Voyez ta préface de la Logique de Port-Ro^nl , ÜEuvrei d'Antotm loioe XXXVI, in-4^, peges 110,111.

DES l'UOVIlSClALES

ne fût démontré jusqu’à l’évidence; et notre lan(pie aussi ne tolère dans les paroles rien qui puisse obscurcir la pensée: on ne peut tergiverser avec elle; elle veut qu’on soit clair, à quelque prix que ce puisse être , dût-on même, pour alleindre à ce but unique, suivre à la lettre le grand pRH.-epte de Boileau :

ViDgc foi< sur le métier remettez Totre ouvrage;

Polissez-le tant ceiie» et le repolissez.

Ce fut aussi par ce moyen, ce fut avec cette arme victorieuse que Pascal sortit triomphant de la lutte qu’il soutint contre les sophismes et les paralogismes derrière lesquels SC rctranchoient les opinions probables, les restrictions mentales et tous les autres subterfuges de la morale relâchée. Ces ténébreuses doctrines avoient pu passer long-temps à la faveur du vague et de l’obscurité dont les enveloppoit le latin de l’école ; mais elles ne purent soutenir le jour que répandit sur elles la rectitude lumineuse de la langue francoise.

Attachons-nous donc à l’étude de cette langue de la raison, dans laquelle nous avons tant d’ouvrages classiques, tous venus à la suite des Provinciales ; mais ces chefs-d’eruvre ne doivent pas nous faire oublier les autres bons ouvrages françois, qui étoieut venus pri-cédemment h la suite du Plutarque d’Amyot.

Ces réflexions doivent sei-vir du moins h nous justifier du soin que nous avons pris d’esquisser, quoique d’une manière rapide et imparfaite, le tableau des bons ouvrages en prose qui parurent dans notre langue à l’époque de François 1". La poésie francoise emploie quelquefois le dialecte de Marot. Nous ne demandons pas que la prose reprenne aussi le langage d’Amyot; ce scroit pousser trop loin la passion de cet archaïsme que notre goût moderne ne supporte qu’à peine dans les vers même d’Ha-

milton,de J. B. Rousseau, quoiqu’il ait tant de grâce dans ceux de La Fontaine ; mais nous desirons que l’on recherche, que l’on étudie, que l’on relise cnHn les auteurs du seizième siècle; que l’on tienne note de celles de leurs expressions qu’on a eu tort de laisser perdre, et que l’on s’attache à les faire revivre, sans s’écarter néanmoins de la forme sage et précise que Pascal a imprimée à notre prose dans cet admirable livre des Provinciales , dont Bossuet a pu envier la composition , et qui a eu la gloire de fixer la langue.

FnANçois DE Neofcuateav.

A ÜN PROVINCIAL

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