‹ Lettres écrites a un provincial (volume 4)Chapitre 2 sur 47 · LETTRE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

LETTRE PREMIÈRE

Des disputes de Sorbonne, cl de l'invention du pouvoir pruebain, dont les molinistes se servirent pour faire conrlure la censure de M. Arnauld.

üc Paru, ce a3 janvier i656.

Monsieur,

Nous étions bien abusés. Je ne suis détrompé que d’bier; jusque-là j’ai pensé que le sujet des disputes de Sorbonne étoit bien important, et d’une extrême conséquence pour la religion. Tant d'assemblées d’une compagnie aussi célébré qu’est la Faculté de théologie de Paris, et où il s’est passé tant de choses si extraordinaires et si hors d’exemple , en font concevoir une si haute idée, qu’on ne peut croire qu’il n’y en ait un sujet bien extraordinaire. Cependant vous serez bien surpris quand vous apprendrez ,

a6 PREMIÈRE LETTRE,

par ce récit, à quoi se termine un si grand éclat; et c’est ce que je vous dirai en peu de mots, après m’en être parfiiitement instruit.

On examine deux questions ; l’une de fait, et l’autre de droit.

Celle de fait consiste à savoir si M. Arnauld est téméraire pour avoir dit dans sa seconde lettre « qu’il a lu exactement le livre de Jansénius , et « qu’il n’y a point trouvé les propositions condam- « nées par le feu pape , et néanmoins que , comme « il condamne ces propositions en quelque lieu « qu’elles se rencontrent, il les condamne dans Jan- « senius , si elles y sont. »

I.,a question sur cela est de savoir s’il a pu , sans témérité , témoigner par-là qu’il doute que ces propositions soient de Jansénius , après que messieurs les évéques ont déclaré qu’elles sont de lui.

On propose l’affaire en Sorbonne. Soixante et onze docteurs entreprennent sa défense, et soutiennent qu’il n’a pu répondre autre chose à ceux qui , par tant d'écrits , lui demaudoient s’il tenoit que ces propositions fussent dans ce livre , sinon qu’il ne les y a pas vues , et que néanmoins il les y condamne , si elles y sont.

Quelques uns même , passant plus avant , ont déclaré que, quelque recherche qu’ils en aient faite, ils ne les y ont jamais trouvées , et que même ils y en ont trouvé de toutes contraires. Ils ont demandé ensuite avec instance que , s’il y avoit quelque docteur qui les y eût vues, il voulût les montrer; que c’étoit

DU POUVOIR PROCHAIN. 37 une cliose si facile , qu’elle ne pouvoit être refusée , puisque c étoit un moyen sûr de les réduire tous , et M. Arnauld même : mais on le leur a toujours refusé. Voilà ce qui s’est passé de ce côté-là.

De l’autre part se sont trouvés quatre-vingts docteurs séculiers , et quelque quarante religieux mendiants , qui ont condamné la proposition de M. Arnauld , sans vouloir examiner si ce qu’il avoit dit étoit vrai ou feux ; et ayant même déclaré qu’il ne s’agissoit pas de la vérité , mais seulement de la témérité de sa proposition.

Il s’en est de plus trouvé quinze qui n’ont point été pour la censure , et qu’on appelle indifférents.

Voilà comment s’est terminée la question de fait , dont je ne me mets guère eu peine : car, que M. Arnauld soit téméraire ou non , ma conscience n’y est pas intéressée. Et si la curiosité me prenait de savoir si ces propositions sont dans Jansénius, son livre n’est pas si rare, mi si gros , que je ne le puisse lire tout entier pour m’en éclaircir, sans en consulter la Sorbonne.

Mais, si je craignais aussi d’être téméraire, je crois que je suivrais l’avis de la plupart des gens que je vois , qui , ayant cru jusqu’ici sur la foi publique que ces propositions sont dans Jansénius , commencent à se défier du contraire , par le refus bizarre (pi’on fait de les montrer, qui est tel , que je n’ai encore vu personne qui m’ait dit les y avoir vues. De sorte que je crains que cette censure ne fesse plus de mal que de bien , et quelle ne donne à ceux qui

en sauront l’Iiistoire une impression tout opposée à la conclusion ; car, en vérité, le inonde devient méfiant, et ne croit les choses que quand il les voit. Mais, comme j’ai déjà dit, ce point-là est peu important, puisqu’il ne s’agit point de la foi.

Pour la ([uestion de droit, elle semble bien plus considérable, en ce qu'elle touche la foi. Aussi j’ai pris un soin particulier de m’en informer. Mais vous serez bien satisfait de voir que c’est une chose aussi peu importante que la première.

Il s’agit d’examiner ce que M. Arnauld a dit dans la même lettre , « que la grâce , sans laquelle on ne peut « rien , a manqué à saint Pierre dans sa chute. » Sur quoi nous pensions, vous et moi, qu'il étoit ques tion d’examiner les plus grands principes de la grace , comme si elle n’est pas donnée à tous les hommes , ou bien si elle est efficace; mais nous étions bien trompés. Je suis devenu grand théologien en peu de temps, et vous en allez voir des marques.

Pour savoir la chose au vrai, je vis M. N., docteur de Navarre , qui demeure près de chez moi, qui est , comme vous le savez , des plus zélés contre les jansénistes ; et comme ma curiosité me rendoit presque aussi ardent que lui, je lui demandai s’ils ne décideraient pas formellement « que la grace est donnée à tous, » afin qu’on n’agitàt plus ce doute. Mais il me rebuta rudement , et me dit que ce n’étoit pas là le point; qu’il y en avoit de ceux de son côté qui tenoient que la grace n’est pas donnée à tous ; que les examinateurs mêmes avaient dit en pleine Sor-

DU POUVOIR PROCHAIN. 29 bonne que cette opinion est problématique; et qu’il ctoit lui-mémc dans ce sciitiinetit ; ce qu’il me confirma par ce passage , qu’il dit être célèbre , de saint Augustin ; » Nous savons que la grâce n’est pas don- B née à tous les hommes. »

Je lui fis excuse d’avoir mal pris son sentiment, et le priai de me dire s’ils ne condamneroicnt donc pas au moins cette autre opinion des jansénistes qui fait tant de bruit , « que la grâce est efficace , et qu’elle « détermine notre volonté à faire le bien. » Mais je ne fus pas- plus heureux en cette seconde question. Vous n’y entendez rien , me dit-il ; ce n’est pas là une hérésie : c’est une opinion orthodoxe : tous les thomistes la tiennent; et moi-même je l’ai soutenue dans ma sorbonique.

Je n’osai lui proposer mes doutes ; et même je ne savois plus où étoit la difficulté , quand , pour m’en éclaircir, je le suppliai de me dire en quoi consistoit donc l’hérésie de la proposition de M. Aruauld. C’est, me dit-il , en ce qu’il ne reconnoitpas que les justes aient le pouvoir d’accomplir les commandements de Dieu en la manière que nous l’entendons.

Je le quittai après cette instruction; et, bien glorieux de savoir le nœud de l’affaire, je fus trouver M. N. , qui se portoit de mieux en mieux, et qui eut assez de santé pour me conduire chez son beau-frère, qui est janséniste, s’il y en eut jamais, et pourtant fort bon homme. Pour en être mieux reçu, je feignis d’être fort des siens, et lui di.s : Seroit-il bien possible que la Sorbonne introduisit dans l’Eglise cette

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erreur, ■> que tous les justes ont toujours le pouvoir « d'accomplir les commandements? » Comment parlez-vous ? me dit mon docteur. Appelez-vous erreur im sentiment si catholique, et que les seuls luthériens et calvinistes combattent? Eh quoi ! lui dis-je , n’est-ce pas votre opinion? Non, me dit-il , nous l’anatliématisons comme hérétique et iiu|)ie. Surpris de cette réponse, je connus bien que j’avois ti'op fait le janséniste, comme j’avois l’autre fois été trop moliniste; mais, ne pouvant m’assurer de sa réponse, je le priai de me dire confidemment s’il tenoit « que les « justes eussent toujours un pouvoir véritable d’ob- « server les préceptes. » Mon homme s’échauffa làdessus, mais d’un zèle dévot, et dit qu’il ne déguiseroit jamais ses sentiments pour quoi que ce fût ; que c’étoit sa créance ; et que lui et tous les siens la défeiidroient jusqu’à la mort,comme étantla pure doctrine de saint Thomas et de saint Augustin , leur maitre.

Il m’en parla si sérieusement, que je n’en pus douter; et, sur cette assurance, je retournai chez mou premier docteur, et lui dis, bien satisfait, que j’étois sûr que la paix seroit bientôt en Sorbonne : que les jansénistes étoient d’accord du pouvoir qu’ont les justes d’accomplir les préceptes ; que j’en étois garant, et que je leur ferois signer de leur sang. Tout beau ! me dit-il; il faut être théologien pour en voir la 6n. La différence qui est entre nous est si subtile, qu’à peine pouvons-nous la marquer nous-mêmes ; vous auriez trop de difficulté à l’entendre. Contentezvous donc de .savoir que les jansénistes vous diront

DU POUVOIR PROCHAIN. 3i bien que tous les justes ont toujours le pouvoir d’accomplir les commandements : ce n’est pas de quoi nous disputons ; mais ils ne vous diront pas que ce pouvoir soit prochain : c’est là le point.

Ce mot me fut nouveau et inconnu. Jusque-là j’avois entendu les affaires ; mais ce terme me jeta dans l’obscurité, et je crois qu’il n’avoit été inventé ijue pour brouiller. Je lui en demandai donc l’explication ; mais il m’en fit un mystère , et me renvoya sans autre satisfaction, pour demander aux jansénistes s’ils admettoient ce pouvoir proc/iaj'n. Je chargeai ma mémoire de ce terme; car mon intelligence n’y avoit aucune part. Et de peur de l’oublier, je fus promptement retrouver mon janséniste , à qui je dis incontinent, après les premières civilités : Dites-moi, je vous prie, si vous admettez le pouvoir prochain ? U se mita rire, et me dit froidement: Dites-moi vousméme en quel sens vous l’ent ’ndez ; et alors je vous dirai ce que j’en crois. Comme ma connoissance n’alloit pas jusque-là, je me vis en terme de ne lui pouvoir répondre ; et néanmoins , pour ne pas rendre ma visite inutile, je lui dis au hasard ; Je l’entends au sens des molinistes. A quoi mon homme , sans .s’émouvoir : Auxquels des molinistes , me dit-il , me renvoyez-vous? Je les lui offris tous ensemble, comme ne fiiisant qu’un même corps , et n’agissant que par un même esprit.

Mais il me dit : Vous êtes bien peu instruit. Ils sont si peu dans les mêmes sentiments, qu’ils en ont de tout contraires. Étant tous unis dans le dessein de

3a PREMIÈRE LETTRE,

perdre M. Arnauld , il.s se sont avisés de s’accorder de ce terme de prochain , que les uns et les autres diroient ensemble , quoiqu'ils l’entendissent diversement, afin de parler un meme langage, et que, par cette conformité apparente , ils pussent former un corps considérable , et composer un plus grand nombre, pour l’opprimer avec assurance.

Cette réponse m’étonna; mais, .sans recevoir ces impressions des méchants desseins des molinistes, que je ne veux pas croire sur sa parole, et où je n’ai j)oint d’intérêt, je m’attachai seulement à savoir les divers sens qu’ils donnent à ce mot mystérieux de prochain. Il me dit : Je vous en éclaircirois de bon cœur ; mais vous y verriez une répugnance et une contradiction si grossière, que vous auriez peine à me croire. Je vous serois suspect. Vous en serez plus sûr en l’apprenant d’eux-mêmes, et je vous en donnerai les adresses. Vous n’avez qu’à voir séparément un nommé M. Le Moine et le père Nicolaï. Je ne coniiois ni l’un ni l’autre, lui dis-je. Voyez donc, me dit-il , si vous ne connoitrez point quelqu’un de ceux que je vous vas nommer; car ils suivent les sentiments de M. Le Moine. J’en connus en effet quel- (|ucs uns. Et en.suite il me dit : Voyez si vous ne cunnoissez point des dominicains , qu’on appelle nouveaux thomistes; car ils sont tous comme le père Nicolaï. J’en connus aussi entre ceux qu’il me nomma ; et, résolu de profiter de cet avis, et de sortir d’affaire , je le quittai, et allai d'abord chez un des disciples de M. Le Moine.

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