‹ Lettres écrites a un provincial (volume 4)Chapitre 15 sur 47 · DES JUGES · texte numérisé non relu

DES JUGES

vous avez bien mis ceux qui suivent vos opinions probables , en assurance à l’égard de Dieu et de la conscience ; car, à ce que vous dites , on est en sûreté de ce côté-là en suivant un docteur grave : vous les avez encore mis en assurance du côté des confesseurs ; car vous avez obligé les prêtres à les absoudre sur une opinion probable, à peine de péché mortel ; mais vous ne les avez point mis en assurance du côté des juges; de sorte qu’ils se trouvent exposés au fouet et à la potence en suivant vos probabilités : c’est un défaut capital que cela. Vous avez raison , dit le père, vous me faites plaisir; mais c’est que nous n’avons pas autant de pouvoir sur les magistrats que sur les confesseurs, qui sont obligés de se rapporter à nous pour les cas de conscience ; air c’est nous qui en jugeons souverainement. J’entends bien , lui dis-je ; mais si d’une part vous êtes les juges des confesseurs, n êtes-vous pas de l'autre les confesseurs des juges? Votre pouvoir est de grande étendue : obligez-lcs d’absoudre les criminels qui ont une opinion probable, à peine d’étre exclus des sacrements ; afin qu'il n’arrive pas , au grand mépris et scandale de la probabilité, que ceux que vous rendez innocents dans la théorie soient fouettés ou pondus dans la pratique. Sans cela , comment trouveriez vous des disciples? 11 y faudra .songer, me dit-il , cela n’est pas à négliger. Je le proposerai à notre père Provincial. Vous pouviez néanmoins réserver cet avis à un autre temps , sans interrompre ce que j’ai à vous dire des maximes que nous avons établies en

134 SIXIÈME LETTRE. DES JUGES, faveur des gentilshommes , et je ne vous les apprendrai qu’à la charge que vous ne me ferez plus d’histoires.

Voilà tout ce (jue vous aurez pour aujourd’hui ; car il faut plus d’une lettre pour vous mander tout ce que j’ai appris en une seule conversation. Cependant je suis , etc.

De la méthode de diriger l'intention, selon les easuistes. De la permission qu’ils donnent de tner pour la defense de l'honncur et des biens, et qu'ils étendent jusqu'aux prêtres et aux religieux. Question curieuse proposée par Caramuel, savoir s’il est permis aux jésuites de tuer les jansénistes.

D« Parii, ce arril i<î36.

Monsieur ,

Après avoir apaisé le bon père , dont j’avois un peu trouble le discours par l'iiistoire de Jean d’Alba , il le reprit sur l'assurance que je lui donnai de ne lui en plus faire de semblables ; et il me parla des maximes de ses easuistes touchant les gentilshoinincs , à-peuprès en ces termes :

Vous savez , me dit-il , que la passion dominante des personnes de cette condition est ce point d’honneur qui les engage à toute heure à des violences qui paroissent bien contraires à la pieté chi'étieune ; de sorte qu'il faudroit les exclure presque tous de nos confessionnaux , si nos pères n'eussent un peu relâché de la sévérité de la religion pour s'accommoder à la foiblesse des hommes. Mais comme ils vouloient demeurer attachés à l'Évangile par leur devoir envers

* La révision de cette lettre fat faite par M. Nicole.

nieii , et aux {jens du monde par leur charité pour le prochain , ils ont eu besoin de toute leur lumière j)Our trouver des expédients qui tempérassent les choses avec tant de justesse , qu’on pût maintenir et réparer son liouneur par les moyens dont on se sert ordinairement dans le monde, sans blesser néanmoins sa conscience ; afin de conserver tout ensemble deux choses aussi opposées en apparence que la piété et riionneur. Mais autant (jue ce dessein étoit utile, autant l’exécution en étoit pénible; car je crois que vous voyez assez la grandeur et la difficulté de cette entreprise. Elle m’étonne, lui dis-je assez froidement. Elle vous étonne? me dit-il ; je le crois , elle en étonneroit bien d’autres. Ignorez-vous que , d’une part , la loi de l'Évangile ordonne « de ne point « rendre le mal pour le mal , et d’en laisser la \ en- « geance à Dieu?» et que, de l’autre, les lois du monde défendent de souffrir les injures, sans en tirer niison soi-même, et souvent par la mort de ses ennemis? Avez-vous jamais rien vu qui paroisse plus contraire? Et cependant, quand je vous dis que nos pères ont accordé ces choses, vous me dites simplement que cela vous étonne. Je ne m’expliquois pas assez, mon père. Je tiendrois la cliose impossible, si, après ce que j’ai vu de vos pères, je nesavois qu’ils peuvent faire facilement ce qui est impossible aux autres hommes. C’est ce qui me feit croire qu’ils en ont bien trouvé quelque moyen , que j’admire sans le connoître, et que je vous prie de me déclarer.

Puisque vous le prenez ainsi, me dit-il, je ne puis

DIRECTION D’INTENTION. 127 vous le rehiser. Sachez donc que ce principe merveilleux est notre grande méthode de diriger l'intention , dont l’importance est telle dans notre morale , que j’oserois quasi la comparer à la doctrine de la probabilité. Vous en avez vu quelques traits en passant, dans de certaines maximes que je vous ai dites; car, lorsque je vous ai fait entendre comment les valets peuvent faire en conscience de certains messages fâcheux, n’avez-vpus pas pris garde que c’étoit seulement en détournant leur intention du mal dont ils sont les entremetteurs, pour la porter au gain cjui leur en revient? Voilà ce que c’est que diriger t intention; et vous avez vu de même que ceux qui donnent de l’argent pour des bénéfices seroient de véritables simoniaques sans une pareille diversion. Mais je veux maintenant vous faire voir cette grande méthode dans tout son lustre sur le sujet de l'homicide, qu’elle justifie en mille rencontres, afin que vous jugiez par un tel effet tout ce qu’elle est capable de produire. Je vois déjà, lui dis-je, que par-là tout sera permis, rien n’en échappera. Vous allez toujours d’une extrémité à l’autre, répondit le père : corrigez-vous de cela ; c.ar, pour vous témoigner que nous ne permettons pas tout, sachez que, par exemple , nous lie .souffrons jamais d’avoir l’intention fo> melle de pécher pour le seul dessein de pécher; et que quiconque s’obstine à n’avoir point d’autre fin dans le mal que le mal même , nous rompons avec lui ; cela est diabolique : voilà qui est sans exception d’âge , de sexe , de qualité. Mais quand on n’est pas

ia8 SEPTIÈME LETTRE,

dans cettp malheureuse disposition , alors nous essayons de mettre en pratique notre méthode de diririger C intention, qui consiste à se proposer pour fin do ses actions un objet permis. Ce n’est pas qu' autant qu’il est eu notre pouvoir nous ne détournions les hommes des choses défendues ; mais , quand nous ne pouvons pas empcclior l'action, nous purifions au moins l'intention ; et ainsi nous corri^jeons le vice du moyen par la pureté de la fin.

Voilà par où nos jières ont trouvé moyen de permettre les violences qu’on pratifpie «;n défendant son honneur ; car il n’y a qu’à détourner son intention du désir de ven[;eance, qui est criminel , pour le porter au désir de défendre son honneur, qui est permis selon nos pères. Et c’est ainsi qu’ils accomplissent tous leurs devoirs envers Dieu et envers les hommes. Car ils contentent le monde en permettant les actions ; et ils satisfont à l’Evangile en purifiant les intentions. Voilà ce que les anciens n’ont point connu, voilà ce ipi’on doit à nos pères. Le comprenez-vous maintenant? Fort bien, lui di.s-je. Vous accordez aux hommes l’effet extérieur et matériel de l’action, et vous donnez à Dieu ce mouvement intérieur et spirituel de l’intention; et, par cet équitable partage, vous alliez les lois humaines avec les divines. Mais, mon père, pour vous dire la vérité, je me défie un peu de vos promesses ; et je doute que vos auteurs en disent autant que vous. Vous me faites tort, dit le père; je n’avance rien que je ne prouve, et par

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