‹ Lettres écrites a un provincial (volume 4)Chapitre 16 sur 47 · DE L’HOMICIDE · texte numérisé non relu

DE L’HOMICIDE

tant de passades, rpic leur nombre, leur autorité et leurs raisons vous rempliront d’admiration.

Car , pour vous faire voir l'alliance que nos pères ont faite des maximes de l’Évangile avec celles du monde, par cette direction d’intention, écoutez notre père Reginaldus, iVi praxi, liv. XXI, n. 62, p. 260 : « (1 est défendu aux particuliers de se venger; cai' « saint Paul dit. Rom. ch. 1 2 ; Ne rendez à personne « le mal pour le mal; et l’Eccl. ch. 28 : Celui qui " veut se venger attirera sur soi la vengeance de « Dieu , et ses péchés ne sei-ont point oubliés. Outre « tout ce qui est dit dans l’Évangile, du pardon des « oflenses, comme dans les chapitres 6 et 1 8 de saint « Matthieu. » Certes, mon père, si après cela il dit autre chose que ce qui est dans l’Écriture, ce ne sera pas manque de la savoir. Que conclut-il donc enfin? Le voici, dit-il : « De toutes ces choses, il pa- « roit qu’un homme de gnierre j)cut sur l’heure même « poursuivre celui qui l’a blessé; non pas , à la vé- « rité, avec l’inUmtion de rendre le mal pour le mal , « mais avec celle de conserver son honneur ; J\'on ut « malum pro malo 7-eddat, sed ut conscxvet honorent. «

Voyez-vous comment ils ont soin de défendre d’avoir l’intention de rendre le mal pour le mal , parceque l’Ecriture le condamne? Ils ne l’ont jamais souffert. Voyez Lessius, de Just. livre II, c. ix, d. 12, n. 79 : « Celui fpii a reçu un soufflet ne peut pas avoir « l’intention de s’en venger; mais il peut bien avoir “ cellt! d éviter I infamie , et pour cela de repousser à «l’instant cette injure, et même à coups d’épée:

i;io SEPTIÈME LETTRE.

U etiam cum gladio. » îJous sommes si éloignés de souffrir qu’on ait le dessein de se venger de ses ennemis , (|ue nos pères ne veulent pas seulement qu’on leur souhaite la mort par un mouvement de haine. Voyez notre père Elscobar, tr. 5, ex. 5, n. i4â : «Si U votre ennemi est disposé à vous nuire , vous ne défi vez pas souhaiter sa mort par un mouvement de « haine , mais vous le pouvez bien faire pour éviter O votre dommage. » Car cela est tellement légitime avec cette intention, que notre grand Hurtado de Mendosa dit : o Qu’on peut prier Dieu de faire promp- « tement mourir ceux qui sc disposent à nous pero sécuter, si on ne le peut éviter autrement. » C’est au livre de Spe, vol. Il, d. i5, sect. 4. § 48-

Mon révérend père , lui di.s-je , l’Église a bien ouhlié de mettre une oraison à cette intention dans ses prières. On n’y a pas mis, me dit-il, tout ce qu’on peut demander à Dieu. Outre que cela ne se pouvoit pas ; car cette opiuion-Ià est plus nouvelle que le bréviaire ; vous n’étes pas bon chronologiste. Mais , sans sortir de ce sujet , écoutez encore ce passage de notre jière Gaspar llurtado , de Sub. pecc. dijf. g, cité par Diana , p. 5, tr. 1 4, r. 99 ; c’est l’im des vingt-quatre pères d Escobar. « Un bénéficier peut, sans aucun n jiéché mortel , desirer la mort de celui qui a une « ]iension sur son bénéfice; et un fils celle de son « père , et se réjouir (]uand elle arrive , pourvu que •I ce ne soit que pour le bien qui lui en revient, et ■I non pas par une haine personnelle. »

O mon père! lui dis-je, voilà un beau fruit de la

DUF.L PERMIS. i.3i

direction d’intention! Je vois bien qu’elle est de grande étendue ; niais neanmoins il y a de certains cas dont la résolution seroit encore difficile , quoique fort nécessaire pour les gentilshommes. Proposez-Ies pour voir, dit le père. Montrez-moi , lui dis-je , avec toute cette direction d’intention, qu’il soit permis de se battre en duel. Notre grand Ilurtado de Mendoza, dit le père , vous y satisfera sur l’heure , dans ce passage que Diana rapporte, page 5, tr. i4> r. 99. « Si « un gentilhomme qui est appelé en duel est connu « pour ii’ctre pas dévot, et que les péchés qu'ou lui « voit commettre à toute heure sans scrupule lassent « aisément juger que, s’il refuse le duel , ce n’est pas « par la crainte de Dieu , mais par timidité ; et qu’ainsi « on dise de lui que c’est une poule et non pas un « homme, gallina et non vir; il peut, pour conserver i> son honneur, se trouver au lieu assigné, non pas « véritablement avec l’intention expresse de se battre « en duel , mais seulement avec celle de se défendre, « si celui qui l’a appelé l’y vient attaquer injusteo ment. Et son action sera toute indifférente d’elle- 0 meme. Car quel mal y a-t-il d’aller dans un champ, « de s’y promener en attendant un homme , et de se ■: défendre si on l’y vient attaquer? Et ainsi il ne B pèche en aucune manière , puisque ce n’est point « du tout accepter un duel , ayant l'intention dirigée H à d’autres circonstances. Car l’acceptation du duel « consiste en l’intention expresse de se battre , la- « quelle celui-ci n’a pas. »

Vous ne m’avez pas tenu parole, mon père. Ce

i.J:/ .SEPTIEME LETTHE.

n’est pas là proprement permettre le duel ; au contraire, il le croit tellement défendu, que, pour le rendre penuis, il évite de dire que c’en soit un. Ho! ho! dit le père, vous commencez à pénétrer; j’en .suis ravi. Je pourvois dire néanmoins qu’il permet en cela tout ce que demandent ceux qui se battent en duel. Mais, puisqu’il faut vous répondre juste, notre père Layinan le f«M'a pour moi , en permettant le duel en mots projires , |iourvu qu’on dirige son intention à l’accepter seulement pour conserver son honneur ou sa fortune. C'est au liv. III, paye 3, c. ni , n. 2 et 3 : « Si un soldat à l’armée, ou un gentilhomme à la n cour, se trouve en état de perdre son honneur ou B .sa fortune, s’il n’accepte un duel, je ne vois pas « que l’on puisse condamner celui qui le reçoit pour « .se défendre. « Petrus Hurtado dit la même chose, au rapport de notre célèbre Escobar, au tr. 1, ex. 7, n. ()(> et g8, il ajoute ces paroles de Hurtado : « Qu'on B peut se battre en duel pour défendre même son B bien , s’il n’y a que ce moyen de le conserver ; par- B ceque chacun a le droit de défendre son bien, et B même par la mort de ses ennemis. » J’admirai sur ces passages de voir que la piété du roi emploie sa puissance à défendre et à abolir le duel dans ses états, et que la piété des jésuites occupe leur subtilité à le permettre et à l’autoriser dans l’l'!glise. Mais le bon père étoit si en train, qu’on lui eût fait tort derarreter, de sorte qu’il poursuivit ainsi : Enfin, dit-il, Sanchez ( voyez un peu quels gens je vous cite! ) j>asse outre; car il permet non seulement de rece-

PERMIS DE TUER EN CACHETTE. i33 voir, mais encore cl’ofFi ir le duel , en dirigeant bien son intention. Et notre Escobar le .suit en cela au même lieu, n. 97. Mon père, lui di.s-je, je le quitte, si cela est; mais je ne croirai jamais qu’il l’ait écrit, si je ne le vois. Lisez-le donc vous-même, me dit-il; et je lus en effet ces mots dans la théologie morale de Sanchez, liv. II, c. .\x.\i.\, u. 7 ; « Il est bien rai- « sonnablc de dire qu'un homme peut se balü’e en « duel pour sauver sa vie, son honneur, ou son bien « en une quantité considérable , lorsqu’il est constant “ qu’on les lui veut ravir injustement paj- des procès « et des chicaneries , et qu’il n’y a que ce seul moyen n de les conserver. Et Navarrus dit fort bien qu’en » cette occasion il est permis d’accepter et d’offrir le «duel: J.icet acceptare et offèrre duellum. Et aussi « qu’on peut tuer en cachette son ennemi. Et même , « en ces rencontres-là, on ne doit point user de la « voie du duel , si on peut tuer en atchelte son « homme, et sortir par-là d’affaire : car, par ce moyeu, O on évitera tout ensemble , et d’exposer sa vie en un « combat, et de participer au péché (|uc notre ennemi « commettroit par un duel. »

Voilà, mon père, lui dis-je, un pieu.x guet-apens : mais , quoique pieux , il demeure toujours guetapens , puisqu’il est permis de tuer son ennemi en trahison. Vous aéjedit, répliqua le père, qu’on peut tuer en trahison ? Dieu m’en garde ! .le vous dis qu’on peut tuer en cachette, et de là vous concluez qu’on peut tuer en trahison, comme si c’étoit la même chose. Apprenez d’Escobar, tr. 6, ex. 4, n. 26, ce

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que c’est que tuer en trahison , et puis vous parlerez. « Ou appelle tuer en trahison , quand on tue celui O qui ne s’en défie en aucune manière. Et c’est pour- « quoi celui qui tue son ennemi n'est pas dit le tuer « en trahison , quoique ce soit par derrière ou dans « une embûche; licet per insidias , aut a tergo percun liât. » Et au même Traité , n. .'>6 : « Celui qui tue <> son ennemi avec lequel il s’étoit réconcilié , sous « promesse de ne plus attenter à sa vie , n’est pas ahn solument dit le tuer en trahison, à moins qu’il n’y n eût entre eux une amitié bien étroite : arctior amio citia. »

Vous voyez par-là que vous ne savez pas seulement ce que les termes signifient , et cependant vous parlez conunc un docteur. J’avoue, lui di.s-je, que cela m’est nouveau ; et j’apprends de cette définition qu’on n’a peut-être jamais tué personne en trahison ; car on ne s'avise guère d'assassiner que ses ennemis : mais, quoi qu’il en soit, on peut donc, selon Sanchez , tuer hardiment , je ne dis plus en trahison , mais seulement par derrière, ou dans une embûche, un calomniateur qui nous poursuit en justice? Oui , dit le père, mais en dirigeant bien l'intention ; vous oubliez toujours le principal. Et c’est ce que Molina .soutient aussi, tome IV, tr. 3, disp. la. Et même, selon notre docte Reginaldus , livre XXI , c. v, n. 57 : O On peut tuer aussi les faux témoins qu’il suscite « contre nous. » Et enfin , selon nos grands et célèbres pères Tannerus et Emmanuel Sa , on peut de même tuer et les faux témoins et le juge, s’il est de

PEUMIS DE TUEU Eî< CACHETTE. i leur iatelligence. Voici ses mots, tr. 3, disp. 4» (J- 8, n. 83; « Sotus, dit-il, et Eessius disent qu’il n’est « p>as permis de tuer les faux témoins et le juge qui « conspirent à faire mourir un innocent ; mais Em- « manuel Sa et d’autres auteurs ont raison d’improu- « ver ce sentiment-là , au moins pour ce qui touche « la conscience. « Et il confirme encore, au même lieu, qu’on peut tuer et témoins et juge.

Mon père, lui dis-je, j’entends maintenant as.sez bien votre principe de la direction d’intention ; mais j’en veux bien entendre aussi les conséquences , et tous les cas où cette méthode donne le pouvoir de tuer. Reprenons ceux que vous m’avez dits , de peur de méprise ; car l’équivoque seroit ici dangereuse. Il ne faut tuer que bien à propo.s , et sur bonne opinion probable. Vous m’avez donc assuré qu’en dirigeant bien son intention , on peut , selon vos pères , pour conserver son honneur, et même son bien, accepter un duel , l’offrir quelquefois , tuer en cachette un feux accusateur, et ses témoins avec lui, et encore le juge con ompu qui les favorise ; et vous m’avez dit aussi que celui qui a reçu un .soufflet peut, sans se venger, le réparer à coups d’épée. Mais, mon père, vous ne m’avez pas dit avec quelle mesure, ün ne s’y peut guère tromper, dit le père; car on peut aller jusqu’à le tuer. C’est ce que prouve fort bien notre savant Henriquez, liv. XIV, c. x, n. 3, et d’autres de nos pères rapportés par Escobar, tr. i,ex. y,n. 48, en ces mots : « On peut tuer celui qui a donné un « soufflet , quoiqu’il s’enfuie , pourvu qu’on évite de

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Il le faire par haine ou par vengeance, et que par-Jà « on ne donne pas lieu à des meurtres excessifs et Il nuisibles à l’état. Et la raison en est, qu’on peut « ainsi courir après son honneur , comme après du « bien dérobé ; car encore que votre honneur ne soit » pas entre les mains de votre ennemi, comme sen roient des bardes qu’il vous auroit volées, on peut « néanmoins le recouvrer en la même manière, en « donnant des maixpics de grandeur et d’autorité, et « s’acquérant par-là l'estime des hommes. Et en effet, « n’cst-il pas véritable que celui qui a reçu un souf- « flet est réputé sans honneur, jusqu’à ce qu’il ait tué » son ennemi? » Cela me parut si horrible, que j’eus peine à me retenir; mais, pour savoir le reste, je le laissai continuer ainsi: Et même, dit-il, on peut, pour prévenir un soufflet, tuer celui qui veut le donner, s’il n’y a que ce moyen de l’éviter. Cela est commun dans nos pères. Par exemple, Azor, /nsi. mor. part. ?>, liv. II, p. io5 (c’est encore l’un des vingt-quatre vieillards ) : « Est-il permis à un homme n d’honneur de tuer celui qui lui veut donner un n soufflet , ou un coup de bâton ? Les uns disent que B non ; et leur raison est que la vie du prochain est « plus précieuse que notre honneur : outre qu’il y a « de la cruauté à tuer un homme pour éviter seule- 1 ment un soufflet. Mais les autres disent que cela « est permis ; et certainement je le trouve probable, » quand on ne peut l'éviter autrement; car, sans cela, « l’honneur des innocents seroit sans cesse exposé à • la malice des insolents. » Notre grand Filiutius, de

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