FOUR LES JUGES
O l'autre , le juge qui prendra quelque chose de l'iui , n à condition , ex pacto , de l’expédier le premier, « péchera-t-il? Non certainement, selon Layman : car « il ne iàit aucune injure aux autres selon le droit « naturel , lorsqu’il accorde à l'un , par la considcra- « tion de son présent , ce qu'il f>ouvoit accorder à • celui qui lui eût plu : et même , étant également « obligé envers tous par l’égalité de leur droit , il le « devient davantage envers celui qui lui iàit ce don , •CI qui l’engage à le préférer aux autres ; et cette pré- « férence semble pouvoir être estimée |)our de l’ar- « gent: Quee obligatio videlur pretio œstùnabilis. »
Mon révérend père , lui dis-je, je suis surpris de cette permission , que les premiers magistrats du royaume ne savent pas encore. Car M. le premier président a rapporté un ordre dans le parlement pour empêcher que certains greffiers ne prissent de l’argent pour celte sorte de préférence . ce qui témoigne qu’il est bien éloigné de croire que cela soit permis à des juges ; et tout le monde a loué une réformation si utile à toutes les parties. Le bon père , surpris de ce discours , me répondit : Dites-vous vrai? je ne savois rien de cela. Notre opinion n’est que probable , le contraire est probable aussi . En vérité , mon père , lui dis-je, on trouve que M. le premier président a plus que probablement bien fait, et qu’il a arrêté parlà le cours d’une corruption publique , et soufferte durant trop long-temps. J’eii juge de la même sorte, dit le père ; mais passons cela , laissons les juges. Vous avez raison , lui dis-je ; aussi bien ne reconnois
i5o HUlTIÉMi: LETTRE,
sent-ils pas assez ce que vous faites pour eux. Ce n’est pas cela, dit le père; mais c’est qu’il y a tant de choses à dire sur tous , qu’il faut être court sur chacun.
Parlons maintenant des gens d’afiàires. Vous savez que la plus grande peine qu’on ait avec eux, est de les détourner de l’usure; et c’est aussi à quoi nos pères ont pris un soin particulier; car ils détestent si fort ce vice , qu’Escobar dit au tr. 3, ex. 5, n. t,
O que de dire que l’usure n’est pas péché, ce seroit « une hérésie. « Et notre père Uauny, dans sa Somme > des péchés, ch. xiv , remplit plusieurs pages des peines dues aux usuriers. Il les déclare « inbmes du- « rant leur vie, et indignes de sépulture après leur « mort. » O mon père ! je ne le croyois pas si sévère.
11 r est quand il le faut, me dit-il : mais aussi ce savant casuiste ayant remarqué qu’on n’est attiré à l'usure que par le désir du gain, il dit au même lieu :
« L’on n’obligeroit donc pas peu le monde, si, le gao rantissant des mauvais effets de l’usure , et tout « ensemble du péché qui en est la cause, on lui don- « noit le moyen de tirer autant et plus de profit de » son argent, par quelque bon et légitime emploi,
" que l’on en tire des usures. » Sans doute, mon père, il n’y aurait plus d’usuriers après cela. Et c’est pourquoi , dit-il , il en a fourni une « méthode générale O pour toutes sortes de personnes ; gentilshommes ,
« présidents, conseillers, etc., » et si facile, qu’elle ne consiste qu’en l’usage de certaines paroles qu'il faut prononcer en prêtant son argent ; ensuite desquelles on peut en prendre du profit, sans craindre
POUR LES ÜSLKIERS. i5i
(|u'il soit usuraire, comme il est sans doute qu'il l’uuroitété autrement. Et quels sont donc ces termes mvstérieux, mon père? Les voici, me dit-il, et en mots propres ; car vous savez qu’il a £iit son livre de la Somme des péchés en fi-ançols, pour être entendu de tout le monde , comme il le dit dans la préface : « Celui à qui on demande de l'argent répondra « donc en cette sorte : Je n’ai point d’argent à prêter ; « si ai bien à mettre à profit honnête et licite. Si de- « sirez la somme que demandez pour la faire valoir « par votre industrie à moitié gain, moitié perle, « peut-être m’y résoudrai-je. Bien est vrai qu’à cause « qu’il y a trop de peine à s’accommoder pour le pro- « fit, si vous m’en voulez assurer un certain, et quant « et quant aussi mon sort principal , qu’il ne coure «fortune, nous tomberions bien plus tôt d’accord, « et vous ferai toucher argent dans cette heure. » N’est-ce pas là un moyen bien aisé de gagner de l’argent sans pécher? Et le père Bauny n’a-t-il pas raison de dire ces paroles , par lesquelles il conclut cette méthode : « Voilà , à mou avis, le moyen par lequel « quantité de personnes dans le monde , qui , par « leurs usures , extorsions et contrats illicites , se « provoquent 1a juste indignation de Dieu, se peu- « vent sauver en faisant de l>caux, honnêtes et licites « profits? «
O mon père ! lui dis-je , voilà des paroles bien puissantes ! Sans doute elles ont quelque vertu occulte pour chasser l’usure, que je n’entends pas : car j’ai toujours pensé que ce péché consistoit à rctirci
i5a HUITIÈME LETTRE,
plus d'argent qu'on n'en a prête. Vous l’entendez bien peu , me dit-il. L’usure ne consiste presque, selon nos pères , qu’en l’intention de prendre ce profit comme usuraire Et c’est pourquoi notre père Escobar fait éviter l'usure par un simple détour d’intention; c’est au tr. 3, ex. 5,n. 4. 33, 44- « Ce seroit « usure, dit-il, de prendre du profit de ceux à qui « on prête, si on l'exigeoit comme dû par justice; « mais, si on l’exige comme dû par reconnoissance , « ce n’est point usure. » Et n. 3 ; « Il n’est pas péril mis d’avoir l’intention de profiter de l’argent prêté « immédiatement ; mais de le prétendre par l’entre- « mise de la bienveillance de celui à qui on l’a prêté, « media benevolentia , ce n’est point usure. »
Voilà de subtiles méthodes; mais une des meilleures, à mon sens (car nous en avons à choisir), c’est celle du contrat Mohatra. Le contrat Mohatra , mon père ! Je vois bien, dit-il , que vous ne savez ce que c’est. Il n’y a que le nom d’étrange. Escobar vous l’expliquera au tr. 3, ex. 3, n. 36 : « Le contrat • Mohatra est celui par lequel on achète des étoffas « chèrement et à crédit, pour les revendre au même > instant à la même personne argent comptant et à « bon marché. » Voilà ce que c’est que le contrat Mohatra : par où vous voyez qu’on reçoit une certaine somme comptant, en demeurant obligé pour davantage. Mais, mon père, je crois (ju’il n’y a jamais eu qu’Escobar qui se soit servi de ce mot-là ; y a-t-il d’autres lit'res qui en parlent? Que vous »tvez peu les choses ! me dit le père. Le dernier livre de
DU CONTRAT MOHATUA. i53 théologie morale qui a été imprimé cette année même à Paris p>arle du Mohatra, et doctement; il est intitulé EpilogusSammarum. C'est un abrégé de toutes les Sommes de tliéologie , pris de nos pères Suarez , Sanchez, Lessius, Fagundez, Hurtado, et d'autres casuistes célébrés, comme le titre le dit. Vous y verrez donc, en la page 54 : « Le Mohatra est quand « un homme , qui a affaire de vingt pistoles, achète « d'un marchand des étoffes pour trente pistoles , « payables dans un an , et les lui revend à l'heure « même pour vingt pistoles comptant. » Vous voyez bien par-là que le Mohatra n'est pas un mot inouï. Eh bien ! mon père, ce contrat-là est-il permis? Escobar, répondit le père, dit au même lieu, « qu'il y ■ a des lois qui le défendent sous des peines très ri- « goureuscs. > Il est donc inutile, mon père? Point du tout, dit-il : car Escobar, en ce même endroit, donne des expédients pour le rendre permis. « En- « core même , dit-il , que celui qui vend et achète ait
< pour intention principale le dessein de profiter, « pourvu seulement qu'en vendant il n'excéde pas le <■ plus haut prix des étoffes de cette sorte , et qu'en « rachetant il n'en passe pas le moindre , et qu'on « n'en convienne pas auparavant en termes exprès
< ni autrement. » Mais Lessius, deJiut. liv. If, c. xxi, d. i6, dit « qu’encore même qu'on eût vendu dans « l'intention de racheter à moindre prix, on n’est ja- • mais obligé à rendre ce profit , si ce n’est peut-être « par charité, au cas que celui de qui on l'exige fût « dans l'indigence , et encore pourvu qu'on le pût
i54 HUITIÈME LETTUE.
« rendre sans s’incommoder : • Si commode polest. Voilà tout ce qui se peut dire. En effet, mon père, je crois qu’une plus grande indulgence scroit vicieuse. Nos pères , dit-il , savent si bien s’arrêter où il faut ! Vous voyez assez par-là l'utilité du Mohatra.
J’aurois bien encore d’autres méthodes à vous enseigner; mais celles-là suffisent, et j'ai à vous entretenir de ceux qui sont mal dans leurs affaires. Nos pères ont pensé à les soulager selon l’état où ils sont; car, s’ils n’ont pas assez de bien pour subsister honnêtement, et tout ensemble pour payer leurs dettes, on leur permet d’en mettre une partie à couvert en faisant banqueroute à leurs créanciers. C’est ce que notre père Lessius a décidé, et qu’Escobar confirme au tr. 3, ex. a, n. i63 : « Celui qui fait banqueroute • peut-il en sûreté de conscience retenir de ses biens « autant qu’il est nécessaire pour faire subsister sa fa- « mille avec honneur, ne indecare vivat? Je soutiens « que oui avec Lessius; et même encore qu’il les eût « gagnés par des injustices et des crimes connus de « tout le monde, ex injustitia et notorio deticio , quoi- « qu’en ce cas il n’en puisse pas retenir en une aussi « grande quantité qu’autrement. » Comment ! mou père , par quelle étrange charité voulez-vous que ces biens demeurent plutôt à celui qui les a gagnés par ses voleries, pour le faire subsister avec honneur, qu’à ses créanciers, à qui ils appartiennent légitimement? On ne peut pas, dit le père, contenter tout le monde, et nos pères ont pensé particulièrement à soulager ces misérables. Et c’est encore en Faveur des
DES BANQUEROUTIERS. i55 indigents que notre grand Vasquez, cité par Castro Palao, t. I, tr. 6, d. li, p. 6, n. i 2, dit que, « quand « on voit un voleur résolu et prêt à voler une per- « sonne pauvre, on peut, pour l’en détourner, lui as- < signer quelque personne riche en pKirticulier, pour « la voler au lieu de l’autre. » Si vous n'avez pas Yasqiiez, ni Castro Palao, vous trouverez la même chose dans votre Escobar : car, comme vous le savez, il n’a presque rien dit qui ne soit pris de vingt-quatre des plus célèbres de nos pères; c’est au tr. 5, ex. 5, n. 1 20 : s La pratique de notre Société pour la « charité envers le prochain. »
Cette charité est véritablement extraordinaire, mon père, de sauver la perte de l'un par le dommage de l’autre. Mais je crois qu’il faudroit la Faire entière , et que celui qui a donné ce conseil seroit ensuite obligé en conscience de rendre à ce riche le bien qu’il lui auroit fait perdre. Point du tout, me dit-il, car il ne l’a pas volé lui-même , il n’a fait que le conseiller à un autre. Ur écoutez cette sage résolution de notre père Bauny sur un cas qui vous étonnera donc encore bien davantage, et où vous croiriez qu’on seroit beaucoup plus obligé de restituer. C’est au ch. XIII de sa Somme. Voici ses propres termes François : « Quelqu’un prie un soldat de battre son « voisin , ou de brûler la grange d’un homme qui l’a
■ offensé. On demande si , au défaut du soldat, l’autre « qui l’a prié de faire tous ces outrages doit réparer > du sien le mal qui en sera issu. Mon sentiment est
■ que non. Car à restituer nul n’est tenu , s’il n’a violé
1 56 HUITIÈME LETTRE. DU BIEN « la justice. La viole-t-on quand on prie autrui d'une
■ faveur? Quelque demande qu'au lui en fasse , il de- « meure toujours libre de l’octroyer ou de la nier. De • quelque côté qu’il incline , c’est sa volonté qui l’y « porte ; rien ne l'y oblige que la bonté , que la dou-
■ ceur et la facilité de son e.sprit. Si donc ce soldat ne « répare le mal qu’il aura fait, il n’y faudra a.streindre « celui à la prière duquel il aura offensé l’innocent. » Ce passage pensa rompre notre entretien : car je fus sur le point d’éclater de rire de la bonté et douceur d’un brûleur de grange , et de ces étranges raisonnements qui exemptent de restitution le premier et véritable auteur d’un incendie , que les juges n’exempteroient pas de la mort : mais si je ne me fusse retenu , le bon père s’en fut offensé , car il parloit sérieusement, et me dit ensuite du même air :
Vous devriez reconnoître par tant d’épreuves combien vos objections sont vaines ; cependant vous nous faites sortir par-là de notre sujet. Revenons donc aux • personnes incommodées , pour le soulagement des-
quelles nos pères, comme entre autres Lessiiis, liv. Il, ch. XII, n. 12, assurent « qu’il est permis de « dérober non seulement dans une extrême nécessité, « mais encore dans une nécessité grave , quoique non « pas extrême. » Escobar le rapporte aussi au tr. i , ex. g, n. ag. Cela est surprenant, mon père: il n’y a guère de gens dans le inonde qui ne trouvent leur nécessité gravç, et à qui vous ne donniez par-là le pouvoir de dérober en sûreté de conscience. Et quand vous en réduiriez la permission aux seules personnes
ACQUIS PAR DES VOIES HONTEUSES. 167 qui sont effectivement en cet état, c’est ouvrir la porte à une infinité de larcins , que les juges puniroient nonobstant cette nécessité grave , et que vous devriez réprimer à bien plus forte raison , vous qui devez maintenir parmi les hommes non seulement la justice , mais encore la charité , qui est détruite par ce principe. Car enfin n’est-ce pas la violer, et faire tort à son prochain , què de lui faire perdre son bien pour en profiter soi-même? C’est ce qu’on m’a appris jusqu’ici. Cela n’est pas toujours véritable, dit le père ; car notre grand Molina nous a appris, IoimII, tr. 2, disp. .328, n. 8, « que l’ordre de la cnlnm « n’exige pas qu’on se prive d’un profit pour sauver « par-là son prochæn d’une perte pareille. » C’est ce qu’il dit pour montrer ce qu’il avoit entrepris de prouver en cet endroit-là. « Qu’on m’est pas obligé en con- « science de rendre les biens qu’un autre nous auroit « donnés , pour eu frustrer ses créanciers. » Et Lessius , qui soutient la même opinion , la confirme par ce même principe au livre II , ch. xx, dist. 1 9; n. 168.
Vous n’avez pas assez de compassion pour ceux qui sont mal à leur aise ; nos pères ont eu plus de charité que cela. Ils rendent justice aux pauvres aussi bien qu’aux riches. Je dis bien davantage, ils la rendent même aux pécheurs. Car encore qu'ils soient fort opposés à ceux qui commettent'des crimes , néanmoins ils ne laissent pas d’enseigner que les biens gagnés par des crimes peuvent être légitimement retenus. C'est ce que Lessius enseigne généralement, liv. II, ch. XIV, d. 8. • On n’est point, dit-il, obligé,
1 58 HUITIÈME LETTRE. DU BIEN Il ni par la loi de nature , ni par les lois positives , « c'est-à-dire par aucune loi , de rendre ce qu'on a reçu « pour avoir commis une action criminelle , comme « pour un adultère, encore meme que cette action « soit contraire à la justice. » Car, comme dit encore Escobar eu citant Lessius , tr. i , ex. 8 , n. 5g : n Les « biens qu’une femme acquiert par l’adultère sont vé- < ritablement gagnés par une voie illégitime , mais « néanmoins la possession en est légitime : » Quamvis mulier illicite acquirat, licite tamen retinet acquisita. Et ^st pourquoi les plus célèbres de nos pères décident formellement que ce qu’un juge prend d’une des parties qui a mauvais droit pour rendre en sa faveur un arrêt injuste, et ce qu’un soldat reçoit pour avoir tué un homme , et ce qu’on gagne par les crimes infâmes, peut être légitimement retenu. C’est ce qu'Escobar ramasse de nos auteurs , et qu’il assemble au tr. 3, ex. i, n. a3, oü il fait cette régie générale : « Les biens acquis par des voies honteuses , comme « par un meiiitre, une sentence injuste, une action
• déshonnête, etc., sont légitimement possédés, et « on n’est point obligé à les restituer. » Et encore au tr. 5, ex. 5 , n. 53 : « On peut disposer de ce qu'on re- « çoit pour des homicides, des sentences injustes,
• des péchés infâmes , etc. , parccquc la possession
• en est juste , et qu’on acquiert le domaine et la pro- « priété des choses que l’on y gagne. » O mon père ! lui dis-je , je n’avois pas ouï parler de cette voie d’acquérir ; et je donte que la justice l’autorise , et qu’elle prenne pour un juste titre l’assassinat , l’injustice et
ACQUIS PAR DES VOIES HONTEUSES. 1 5g l'adultère. Je ne sais , dit le père , ce que les livres du droit en disent: mais je sais bien que les nôtres, qui sont les véritables régies des consciences, en parlent comme moi. Il est vrai qu'ils en exceptent un cas auquel ils obligent à restituer. C'est « quand n on a reçu de l'argent de ceux qui n'ont pas le pou- « voir de disposer de leur bien , tels que sont les cn- « fants de famille et les religieux. » Car notre grand Molina les en excepte au t. I, JeJust. tr. a, di.sp. g4' Nisi mulier accepisset ah eo qui alienare non potest , ut a religioso et Jiliofamilias. Car alors il faut leur rendre leur argent. Escobar cite ce passage au tr. i, ex. 8, n. 5g, et il confirme la même chose au tr. 3, ex. i, n. a3.
Mon révérend père, lui dis-je, je vois les religieux mieux traités en cela que les autres. Point du tout , dit le père ; n'en fàit-on pas autant pour tous les mineurs généralement , au nombre desquels les religieux sont toute leur vie? Il est juste de les excepter. Mais , à régîird de tous les autres, on n'est point obUgé de leur rendre ce qu'on reçoit d'eux pour une mauvaise action. Et Lcssius le prouve amplement au liv. II deJust., c. xiv, d. 8, n. 5a. o Car, dit-il, une « méchante action peut être estimée pour de l'ar- « gent, eu considérant l'avantage qu'en reçoit celui « qui la fait faire , et la peine qu'y prend celui qui « l'exécute : et c'est pourquoi on n’est point obligé à • restituer ce qu’on reçoit pour la faire, de quelque « nature qu’elle soit, homicide , sentence injuste, ac- « tion sale ( car ce sont les exemples dont il se sert
i6o HUITIÈME LETl'RK. DU BIEN « dans toute cette matière ) , si ce n’est qu'on eût reçu • de ceux qui n’ont pas le pouvoir de disposer de leur « bien. Vous direz peut-être que celui qui reçoit de « l’urgent pour un méchant coup pèche, et qu’ainsi O il ne peut ni le prendre , ni le retenir. Mais je ré- « ponds qu’après que la chose est exécutée , il u’y a O plus aucun péché ni à payer, ni à en recevoir le « payement. » Notre grand Filiutius entre plus encore dans le détail de la pratique. Car il maix{ue « qu’on est obligé en conscience de payer differem- « ment les actions de cette sorte, selon les dilFé- « rentes conditions des personnes qui les commettent, O et que les unes valent plus que les autres. » C’est ce qu’il établit sur de solides raisons , au tr. 3 1 , c. ix , n. a3 1 ; Occultœ fomicarias debetur pretium in conscientià , et multo majore ratione ,<juam pubiieœ. Copia enim quam occulta facit muliersui corporis, multo plus valet çuatn ea quant publica facit meretrix ; nec ulla est lex positiva quœ reddat eam incapacem pretii. Idem dicendum de pretio promisso virgini, conjugatœ , moniali, et cuicumque alii. Est enim omnium eadem ratio.
Il me fit voir ensuite , dans ses auteurs , des choses de cette nature si infâmes , que je n’oserois les rapporter, et dont il aurait eu horreur lui-méme (car il est bon homme), sans le respect qu'il a pour ses pères , qui lui fait recevoir avec vénération tout ce qui vient de leur part. Je me taisois cependant, moins par le dessein de l’engager à continuer cette matière, que par la surprise de voir des livres de religieux pleins de décisions si horribles , si injustes et si ex-
ACQUIS PAR DES VOIES HONTEUSES. 1 6 1 travagante.s tout ensemble. Il poursuivit donc en li> herté son discours , dont la conclusion fut ainsi. C'est |)Ourcela, dit-il, que notre illustre Molina (je crois qu’apres cela vous serez content) décide ainsi cette question : « Quand on a reçu do l’argent pour faire « une méchante action , est-on obligé à le rendre? Il « £mt distinguer, dit ce grand homme : si on n'a pas « fait l'action pour laquelle on a été payé , il faut « rendre l’argent ; mais si on l’a faite , on n’y est point « obligé; SI non ficit hoc malum, tenetur restituere;
« secus, St Jécit. » C’est ce qu’Escobar rapporte au tr. 3, ex. 2, n. i38.
Voilà quelques-uns de nos principes touchant la restitution. Vous en avez bien appris aujourd’hui , je veux voir maintenant comment vous en aurea j)rofité. Répondez-moi donc. « Un juge qui a reçu de l’ar- « gent d’une des parties pour rendre un jugement en « sa faveur, est-il obligé à le rendre? » Vous venez de me dire que non , mon père. Je m’en doutois bien , dit-il ; vous l’ai-je dit généralement? Je vous ai dit qu'il n’est [>as obligé de rendre, s’il a fait gagner le procès à celui qui n’a pas bon droit. Mais quand on a droit, voulez-vous qu’un achète encore le gain de sa cause, qui est dû légitimement? Vous n’avez pas de raison. Ne comprenez-vous pas que le juge doit la justice, et qu’ainsi il ne la peut pas vendre; * mais qu’il ne doit pas l’injustice, et qu’ainsi il peut en recevoir de l'argent? Aussi tous nos principaux auteurs, comme Molina, disp. 94 et 99; Reginaldus, livre X, n. 184, 1 85 et 187; Filiutius, tr. 3i ,
i6a HUITIÈME LETTRE,
n. aao et 228 ; Escobar, tr. 3, ex. 1 , n. 2 1 et 23 ; Lessius , lib. H, c. XIV, d. 8, n. 55, enseignent tous uniformément : « Qu’un juge est bien obligé de rendi-c « ce qu’il a reçu pour faire Justice, si ce n’est qu’on n le lui eut donne par libéralité : mais qu’il n’est ja- « mais obligé à rendre ce qu’il a reçu d’un homme « en faveur duquel il a rendu un arrêt injuste. »
Je fus tout interdit par cette fantasque décision; et pendant que j’en considérois les pernicieuses conséquences , le père me préparoit une autre question, et me dit : Répondez donc une autre fois avec plus de circonspection. Je vous demande maintenant : « Un homme qui se mêle de deviner est-il obligé. de « rendre l'argent qu'il a gagné par cet exercice? » Ce qu’il »’ous plaira, mon révérend père, lui dis-je. Comment , ce qu’il me plaira ! V raiment vous êtes admirable ! Il semble , de la façon que vous parlez , que la vérité dépende de notre volonté. Je vois bien que vous ne trouveriez jamais celle-ci de vous-même. Voyez donc résoudre cette difficulté-là à Sanchez; mais aussi c’est Sanchez. Premièrement il dLstingue en sa Som. , livre II, c. xxxviii, n. g4i 9-'’ et 96 : « Si 0 ce devin ne s’est servi que de l’astrologie et des « autres movens naturels , ou s’il a employé l’art dia- • holique : car il dit qu’il est obligé de restituer en un • <• cas , et non pas en l’autre. >> Diriez-vous bien maintenant auquel? Il n’y a pas là de difficulté, lui dis-je. Je vois bien, réjiliqua-t-il , ce que vous voulez dire. Vous croyez qu’il doit restituer au cas qu’il se soit
DES SORCIEIIS. iG:i
servi de l’entremise des démons? Mais vous n’y entendez rien; c’est tout au contraire. Voici la résolution de Sanchez , au même lieu : « Si ce devin n’a pris
■ la peine et le soin de savoir , par le moyen du « diable , ce qui ne se pouvoir savoir autrement , si O nullam operain apposait ut arte diaboli id sciret, il « fout qu’il restitue ; mais s’il en a pris la peine , il n’y
■ est point obligé. > Et d’où vient cela, mon père? Ne l’entendez-vous pas? me dit-il. C’est pareequ’on peut bien deviner par l’art du diable, au lien que l’astrologie est un moyen faux. Mais , mon père , si le diable ne répond pas la vérité , car il n’est guère plus véritable que l’astrologie , il faudra donc que le devin restitue parla même raison? Non pas toujours, m<dit-il. Distinguo, dit Sanchez sur cela. « Car si le de- « vin est ignorant en l’art diabolique, si sit arlis dia~ > bolicæ ignoras, il est obligé à restituer : mais s'il est •I habile sorcier, et qu’il ait fait ce qui est en lui pour « savoir la vérité, il n’y e.st point obligé; car alors la dio ligenced’un telsorcieipeutétre estimée pour del’ar- « gent ; diligenliaamago apposita est pretioœstimabi/is. » Cela est debon sens, mon père, lui dis-je ; car voilà le moyen d’engager les sorciers à se rendre savants et experts en leur art , par l’espérance de gagner du bien légitimement, selon vos maximes, en servant fidèlement le public. Je crois que vous raillez, dit le père; cela n’est pas bien : car si vous parliez ainsi en des lieux où vous ne fussiez pas connu, il pourroit se trouver des gens qui prendroient mal vos dis-
i64 HUITIÈME LETTUE.
cours, et qui vous reprocheroient de tourner les choses de la religion 'en raillerie. Je me défendrais facilement de ce reproche, mon jjère; car je crois que, si on prend la peine d'examiner le véritable sens de mes paroles, on n’en trouvera aucune qui ne marque parfaitement le contraire, et peut-être s'oflFrirat-il un jour, dans nos entretiens, l'occasion de le faire amplement paraître. Uo ! ho ! dit le père, vous ne riez plus. Je vous confesse, lui dis-je, que ce soupçon que je me voulusse railler des choses saintes me seroit bien sensible, comme il seroit bien injuste. Je ne le disois pas tout de bon, repartit le père; mais parlons plus sérieusement. J’y suis tout disposé , si vous le voulez, mon père; cela dépend de vous. Mais je vous avoue que j’ai été surpris de voir que vos pères ont tellement étendu lem'S soins à toutes sortes de conditions, qu’ils ont voulu même régler le gain légitime des sorciers. On ne sauroit, dit le père, écrire pour trop de monde , ni pai'ticiilariser trop les cas , ni répéter trop souvent les mêmes choses en différents livres. Vous le verrez bien par ce passage d’un des plus graves de nos pères. Vous le pouvez juger, puisqu’il est aujourd’hui notre père provincial : c’est le révérend père Cellot, en son livre VIH delà Hiérarch., ch. xvi, § a. « Nous savons, dit-il, « qu’nne personne, qui portoit une grande somme O d’argent pour la restituer par ordre de son confes- « seur, s'étant arrêtée en chemin chez un libraire, et • lui ayant demandé s’il n’y avoit rien de nouveau ,
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DES SORCIERS. i65
H num quid noi/i? il lui montra un nouveau livre de « théologie morale , et que , le feuilletant avec néa gligence et sans pen.ser à rien, il tomba sur son « cas, et y apprit qu’il n’étoit point obligé à resti- « tuer : de sorte que, s’étant déchargé du fardeau de « son scrupule , et demeurant toujours chargé du • poids do son argent, il s’en retourna bien plus léger « en sa maison: objecta scrupuli sarcina, retenta auri « pondéré, levior domum repetüt. •
Eh bien , dites-moi, après cela, s’il est utile de savoir nos maximes. En rirez-vous maintenant? Et ne forez-vous pas plutôt , avec le père Cellot , cette pieuse réflexion sur le bonheur de cette rencontre? « Les « rencontres de cette sorte sont en Dieu l’effet de sa « provideuce , en l’ange gardien l’effet de sa conduite, « et en ceux à qui elles arrivent, l’effet de leur pré- « destination. Dieu, de toute éternité, a voulu que la « chaîne d’or de leur salut dépendit d’un tel auteur, « et non pas de cent autres qui disent la même chose, « pareequ’il n’arrive pas qu’ils les rencontrent. Si « celui-là n’avoit écrit, celui-ci ne seroit pas sauvé. « Conjurons donc, par les entrailles de Jésus4^lirist, « ceux qui blâment la multitude de nos auteurs, de « ne leur pas envier les livres qtte l’élection étemelle « de Dieu et le sang de Jésus-Christ leur a acquis. » Voilà de belles paroles, par lesquelles ce savant homme prouve si solidement cette proposition qu’il avoit avancée : « Combien il est utile qu’il y ait un « grand nombre d’auteurs qui écrivent de la théo-
iG6 HUITIÈME LETTUE.
« logie morale ! Quant utile sit de theologia ntorali mul- « tos scribere ! O
Mo^ père, lui di.s-je , je remettrai à une autre fois à vous déclarer mun sentiment sur ce passage, et je ne vous dirai présentement autre chose , sinon que , puisque vos maximes sont si utiles, et qu’il est si important de les publier, vous devez continuer à m’en instixiire; car je vous assure que celui à qui je les envoie les fait voir à bien des gens. Ce n’est pas que nous ayons autrement l’intention de nous en servir, mais c’est qu’en elTet nous pensons qu'il sei-a utile que le monde en soit bien informé. Aussi, me dit-il , vous voyez que je ne les cache pis ; et pour conti nuer, je pourrai bien vous parler, la première fois , des douceurs et des commodités de la vie que nos pères permettent pour rendre le salut aisé et la dévotion facile , afin qu’après avoir appris jusqu’ici ce <|ui touche les conditions particulières , vous appreniez ce ipii est général pour toutes, et qu’ainsi il no vous manque rien pour une parfaite instruction. Après que ce père m’eut jiarlé de la sorte, il me quitta.
Je suis, etc.
P. S. J’ai toujours oublié à vous ilire qu’il y a des Escobars de différentes impressions. Si vous en achetez, prenez de ceux de Lyon , où il y a à l’entrée une image d’un agneau qui est sur un livre scellé de sept sceaux, ou de ceux do Ilruxelles de i65i. Comme
DES SOnClERS. 1Ü7
ceux-là sont les derniers, ils sont meilleurs et plus amples que ceux des éditions précédentes de Lyon, des années il>44 1646-
« De|juu tout cecî , on en a imprime une nouTelle édition à
• Paris, chez Piçely plus exacte que toutes les autres. Mais on
• peut encore bien mieux apprendre les sentiments d'Escobar dans ^
• la (^aiidc Théolo5ic morale , imprim<^ k Lyon. ■
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De la fausse dévotion à la sainte Vierge que les jésuites ont introduite. Diverses facilités qu’ils ont inventées pour se sauver sans peine, et parmi les douceurs et les commodités • de la vie. Leurs maximes sur l'ambition, l’envie, la gourmandise, les équivoques, les restrictions mentales, les libertés qui sont permises aux filles, les babits des femmes, le jeu, le précepte d’entendre la messe.
• De Paris, ce 3 juillet |6SC,
Monsieur,
Je ne vous ferai pas plus de compliment que le bon père m’en fit la dernière fois que je le vis. Aussitôt qu’il m’aperçut, il vint à moi, et me dit, en regardant dans un livre qu’il teiioit à la main : o Qui n vous ouvriroit le paradis , ne vous obligeroit-il pas « parfaitement? Ne donneriez-vous pas des millions « d’or pour en avoir une clef, et entrer dedans quand « bon vous sembleroit? Il ne fout point entrer en de « si grands frais ; en voici une , voire cent à meilleur ■ compte. » Je ne savois si le bon père lisoit, ou s’il j[)arloitde lui-même. Mais il m’ôta de peine en disant: Ce sont les premières paroles d’un beau livre du père Barry de notre société, car je ne dis jamais rien de
' 1>* plau cette lettre fut fouini à M. Pascal par M. Nicole.
DE LA FAUSSE DÉVOTION. 169 moi-méine. Quel livre, lui dis-je, mon père? En voici le titre , dit-il : « Le paradis ouvert à Philayic , par « cent dévotions à la mère de Dieu , aisées à praii-
< qiier. » Eh quoi ! mon père, cliacune de ces dévotions aisées suffit pour ouvrir le ciel? Oui, dit-il ; voycz-le encore dans la suite des paroles que vous avez ouïes : « Tout autant de dévotions à la mère de Dieu que n vous trouverez en ce livre , sont autant de clefs du «ciel qui vous ouvriront le paradis tout entier, « pourvu que vous les pratiquiez : > et c'est pourquoi il dit dans la conclusion, « qu'il est content si on en « pratique une seule. »
Apprenez-m'en donc quelqu'une des plus faciles, mon père. Elles le sont toutes , répondit-il : par exemple, « saluer la sainte Vierge au rencontre de ses « images ; dire le petit chapelet des dix plaisirs de la « Vierge; prononcer souvent le nom de Marie; don-
< ner commission aux anges de lui faire la révérence « de notre part; souhaiter de lui bâtir plus d'églises « que n'ont fait tous les monarques ensemble; lui « donner tous les matins le bonjour, et sur le tard le « bonsoir; dire tous les jours \' Ave Maria, en l'hon- « neur du cœur de Marie. « Et il dit que cette dévotion-là assure, de plus, d'obtenir lecœur de la Vierge. Mais, mon père, lui dis-je, c'est pourvu qu'on lui donne aussi le sien? Cela n'est pas nécessaire , dit-il , quand on est trop attaché au monde. Écoutez-le : « Cœur pour cœur, ce seroit bien ce qu’il faut; mais « le vôtre est un peu trop attaché, et tient un peu « trop aux créatures : ce tpi fait que je n'ose vous
.70 NEUVIÈME LETTUE.
O inviter à offrir aujourd'hui ce petit esclave que vous « appelez votre coeur. » Et ainsi il se contente de Maria, qu’il avoit demandé. Ce sont les dévotions des pages 33, Sq, i 4-‘i , 1 5G , 172, 258 et 420 delà première édition. Cela est tout-è-iàit commode, lui dis-je, et je crois qu’il n’y aura personne de damné après cela. Hélas! dit le père, je vois bien que vous ne savez pas jusqu’où va la dureté du coeur de certaines gens ! Il y en a qui ne s’attaclieroient jamais à dire tous les jours ces deux paroles, bonjour, bonsoir, parceque cela ne se peut faire sans quelque application de mémoire. Et ainsi il a fallu que le père llarry leur ait fourni des pratiques, encore plus faciles, ' comme d’avoir jour et nuit un chapelet au 0 bras en forme de bracelet , ou de porter sur soi un « rosaire, ou bien une image de la Vierge. » Ce sont là les dévotions des pages i4, 3a6 et 447- “ Et puis X dites queje ne vous fournis pas des dévotions hiciles X pour acquérir les Itonnes grâces de Marie, > comme dit le père Barry, p. 106. Voilà, mon père, lui dis-je, l’extrême facilité. Aussi , dit-il , c’est tout ce qu’on a pu faire, et je crois que cela suffira; car il hiudroit être bien misérable pour ne vouloir pas prendre un moment en toute sa vie pour mettre un chapelet à sou bras , ou un rosaire dans sa poche , et assurer par-là son salut avec tant de certitude , que ceux qui eu font l’épreuve n’v ont jamais été trompés , de cjuelque manièie qu’ils aient vécu, quoique nous conseillions de ne laisser pas de bien vivre. Je ne vous en rapporterai que l’exemple delà page 34, d’une femme (|ui,