‹ Lettres écrites a un provincial (volume 4)Chapitre 27 sur 47 · DR L’AMOUR DE DIEU · texte numérisé non relu

DR L’AMOUR DE DIEU

Dieu ilans rcteniité ceux qui ii’ont jamais aimé Dieu en toute leur vie! Voilà le mystère d’iniquité accompli. (Ouvrez enfin les yeux , mon père ; et si vous n’avez point été touché par les autres égarements de vos casuistes, que ces derniers vous en retirent par leurs excès. Je le souhaite de tout mon cœur pour vous et pour tous vos pères; et je prie Dieu qu’il daigne lc>ur (aire connoltre combien est fausse la lumière qui les a conduits jusqu’à de tels précipices, et qu’il remplisse de son amour ceux qui en osent dispenser les hommes.

Après quelques discours de cette sorte, je quittai le père , et je ne vois guère d’apparence d’y retourner. Mais n’y ayez pas de regret ; car s’il étoit nécessaire de vous entretenir encore de leurs maximes, j’ai assez lu leurs livres pour pouvoir vous en dire àpeu-près autant tle leur morale , et peut-être plus de leur politique , qu'il n'eût fait lui-même.

Je suis, etc.

OINZIÈME LETTRE,

ÉCBITK AUX ItÉVÉHENDS PÈRES JÉSUITES.

(^ii'on ppui réfuter par des railleries les erreurs ridieules. Précautions avec Icsipiellcs on le doit faire; qu'elles ont été observées par Montalte, et qu'elles ne l'ont point été par les jésuites. liouffonncries impies du père Le Moine et du père Garasse.

Du i8 août i656.

Mes nÉvÉHENUS pères,

.l’ai vu les lettres que vous débitez contre celles que j’ai écrites à un de mes amis sur le sujet de votre morale, où l’un des principaux points de votre dél'etise est que je n’ai point parlé assez sérieusement de vos maximes : c’est ce que vous répétez dans tous vos écrits , et que vous poussez jusqu’à dire : « Que « j’ai tourné les choses saintes en raillerie. »

Ce reproche, mes pères, est bien surprenant et bien injuste; car en quel lieu trouvez-vous que je tourne les choses saintes en raillerie? Vous marquez en particulier « le contrat Mohatra , et l’histoire de « Jean d’Alba. » Mais est-ce cela (jue vous appelez des choses .saintes? Vous semble-t-il que le Mohatra soit une chose si vénérable, que ce soit un blasphème de ii’en jjas parh;r avec respect? Et les leçons du père

SE RAILLER DES ERREURS. ai.H Rauny, pour le larcin, qui portèrent Jean d'Alba à le pratiquer contre vous-méines, son tailles si sacrées, que vous ayez droit de traiter d'impies ceux qui s’en moquent?

Quoi ! mes pères , les imajjinations de vos auteurs passeront pour les vérités de la foi , et on ne pourra se moquer des passages d'Escobar, et des décisions si fantasques et si peu chrétiennes de vos autres auteurs, sans qu’on soit accusé de rire de la religion? Est-il possible que vous ayez osé redire si souvent une chose si peu raisonnable? et ne craignez-vous point, en me blâmant de m’être moqué de vos égarements, de me donner un nouveau sujet de me moquer de ce reproche, et de le faire retomber sur vous-mêmes, en montrant que je n’ai pris sujet de rire que de ce qu’il y a de ridicule dans vos livres ; et qu’ainsi , en me moquant de votre morale , j’ai été aussi éloigné de me moquer des choses .saintes, que la doctrine de vos casuistes est éloignée de la doctrine sainte de l’Evangile?

En vérité, mes pères, il y a bien de la diflérence entre rire de la religion , et rire de ceux qui la profanent par leurs opinions extravagantes. Ce seroit une impiété de manquer de respect pour les vérités que l’esprit de Dieu a révélées ; mais ce seroit une autre impiété de man(|ucr de mépris pour les faussetés que l’esprit de rhommc leur oppose.

Car, mes pères, |)uisqiie vous m’obligez d’entrer en ce discours, je vous prie de considérer que, comme les vérités chrétiennes sont dignes d’amour et de res-

ai 4 ONZIÈME LETTRE.

I>eci, les erreurs qui leur sont contraires sonttlignes de mépris et de haine, parcequ’il y a deux choses dans les vérités de notre religion, une beauté divine qui les rend aimables , et une sainte majesté qui les rend vénérables ; et qu’il y a aussi deux choses dans les erreurs ; l’impiété qui les rend horribles, et l'impertinence qui les rend ridicules. C’est pourquoi, comme les saints ont toujours pour la vérité ces deux sentiments d’amour et de crainte, et que leur sagesse est toute comprise entre la crainte qui en est le principe, et l’amour qui en est la hn , les saints ont aussi pour l'erreur ces deux sentiments de haine et de mépris, et leur zèle .s’emploie également à repousser avec l'orce la malice des impies, et à confondre avec risée leur égarement et leur folie.

Ne prétendez donc pas, mes pères, de faire accroire au monde que ce soit une chose indigne d’un chrétien de traiter les erreurs avec moquerie, puisqu’il est aisé de faire connoUrc à ceux qui ne le sauroient pas que cette pratique est juste, quelle est commune aux pères de l’Église, et qu’elle est autorisée par l’Écriture, par l’exemple des plus grands saints, et par celui de Dieu même.

Car ne voyons-nous pas que Dieu hait et méprise les pécheurs tout ensemble, jusque-là même qu’à l'heure de leur mort, qui est le temps où leur état est le plus déplorable et le plus triste , la sagesse divine joindra la moquerie et la risée à la vengeance et à la liireiir qui les condamnera à des supplices éternels ; /n interitu vesiro rideho et subsannabo? Et les saints,

SE IIAILLEH UES ERllEURS. ai5 agissant par le même esprit, en useront de même , puisque, selon David, quand ils verront la punition des méchants , • ils en trembleront et eu riront en ■ même temps : Fidebunl jusli et timebunt : et stii>er • eum ridebunt. » Et Job en parle de même ; Innocens subsannabit eos.

Mais c’est une chose bien remarquable sur ce sujet, que, dans les premières paroles que Dieu a dites à riioimne depuis sa chute, ou trouve un discours de moquerie, et une ironie pûfuante, selon les pères. Car, après qu’Adam eut désobéi , dans l’espérance (jue le démon lui avoit donnée d’étrc fait semblable à Dieu, il parott par l’Écriture que Dieu , en punition, le rendit sujet à la mort, et qu’après l’avoir réduit à cette misérable condition qui étoit due à son péché , il se moqua de lui en cet état par ces paroles de risée ; « Voilà l'homme qui est devenu comme l’im de nous : « Ecce Adam quasi un us ex nobis: » Ce qui est une ironie sanglante et sensible dont Dieu le piquait vivement , selon saint Chrysostôme et les interprètes. Adam , dit Rupert , « méritoit d'étre raillé par cette « ironie, et on lui faisoit sentir sa folie bien plus vi- « vement par cette expression ironique que par une « expression sérieuse. » Et Hugues de Saint -Victor, ayant dit la même chose, ajoute « que cette ironie « étoit due à sa sotte crédulité; et que cette espèce de O raillerie est une action de justice, lorsque celui en- « vers qui ou en use l'a méritée. »

Vous voyez donc, mes pères, que la moquerie est quelquefois plus propre à faire revenir les honunes

ai6 ONZIÈME LETTRE. ERREURS lie leurs cgareineiits, et qu’elle est alors uue action lie justice; parceque, connue dit Jéréinie, • les ac- « lions de ceux qui errent sont dignes de risée, à « cause de leur vanité : vana sunt et risu cligna. » Et c'est si peu une impiété de s’en rire, que c’est l’effet d’une sagesse divine, selon cette parole de saint Augustin : « I^es sages rient des insensés, parcequ’ils « sont sages, non pas de leur propre sagesse, mais « de cette sagesse divine qui rira de la mort des raéo chants. •

Aussi les prophètes remplis de l’esprit de Dieu ont usé de ces inoipieries, comme nous voyons par les e.vempies de Daniel et d'Elie. Enfin il s’en trouve des exemples dans les discours de Jésus-Christ même; et saint Augustin reniar(|uc que, ([uand il voulut huinilier Nicodème, qui se croyoit habile dans l’intelligence de la loi : « Comme il le voyoit enflé d’orgueil n jiar sa qualité de docteur des Juifs, il exerce et « étonne sa présomjition {>ar la hauteur de ses dc- « mandes , et l’ayant réduit à rimpiii.ssancc de ré- « pondri' : Quoi ! lui dit-il , vous êtes maître en Israël , « et vous ignorez ces clioses? Ce ipti est le même que « s’il eût dit: Prince superbe, reconnoissez que vous « ne savez rien. » Et saint Ciiry.sosiôme et saint Cyrille disent sur cela qu’il iiiéritoit d’être joué de cette sorte.

Vous voyez donc, mes pères, que, s’il arrivoit aujourd’hui (|ue des personnes qui feroieiit les maîtres envers les chrétiens, comme Nicodème et les pharisiens envers les Juifs, ignorassent les principes de la

DES CAS. DIGNES D’ÊTRE JOUÉES, a 1 7 religion, et soutinssent, par exemple, « <pi’on |)ent « être sauvé sans avoir jamais aime Dieu en toute sa « vie, » on suivroit en cela l’exemple de Jésus-Christ, en se jouant de leur vanité et <le leur ignorance.

Je m’assure, mes pères, que ces exemples sacrés suffisent pour vous faire entendre que ce n’est pas une conduite contraire à celle des saints de rire des erreurs et des égarements des hommes : autrement il faudroit blâmer celle des plus grands docteurs de l’Égli se tpii l’ont pratiquée, comme saint J erôme dans ses lettres et dans ses écrits contre Jovinien, Vigilance, et les pélagiens; Tertullien, dans son apologétique contre les folies des idolâtres ; saint Augustin contre les religieux d’Afrique, qu’il appelle les Chevelus; saint Irénée contre les gnostiques; saint Reraard et les autres pères de l’Église, qui, ayant été les imitateurs des apôtres, doivent être imités par les fidèles dans toute la suite des temps, puisqu’ils sont proposés , quoi qu’on en dise, comme le veriUihle modèle des chrétiens, même d’aujourd’hui.

Je n’ai donc pas cru faillir en lesstiivant. Et, comme je pense l’avoir assez mon tré, je ne dirai plus sur ce sujet que ces excellentes [taroles de Tertullien, (pii rendent raison de tout mon procédé. • Ce que j’ai fait n’est • qu’un jeuavaut un véritable combat. J’ai plutôt mon- « tré les blessures qu’on vous peut faire que je ne vous « en ai fait. Que s’il se trouve des endroits oü l’on « soit excité à rire, c’est jtarcetpie les sujets mêmes y « portoient. Il y a beaucoup de choses (|ui méritent « d’être mcKpiées (*t jouées de la sorte, de peur de

ai« ONZIÈME LETTHE. ERREURS

<1 leur doimer du poids en les combattant sérieuse-

« ment. Rien n’est plus dû à la vanité que la risée;

O et c'est proprement à la vérité qu’il appartient de « rire, parcequ’elle est gaie, et de se jouer de ses en- « Demis, parcequ’elle est assurée de la victoire. Il « est vrai qu'il faut prendre garde que les railleries « ne soient pas basses et indignes de la vérité. Mais,

O à cela près , quand on pourra s’en servir avec « adresse, c’est un devoir que d’en user. » Ne trouvez-vous pas , mes pères , que ce passage est bien juste à notre sujet? « Les lettres que j’ai faites jus- ■I (ju’ici ne sont qu’un jeu avant un véritable com- « bat. » Je n’ai fait encore que me jouer, « et vous a montrer plutôt les blessures qu’on vous peut Faire O que je ue vous en ai fait. » J’ai exposé .simplement vos passages sans y faire presque de réflexion. « Que « si on y a été excité à rire, c’est paice([ue les sujets O y portoient d'eux-mémes. » Car, qu’y a-t-il de plus propre à exciter à rire que de voir une chose aussi grave que la morale chrétienne remplie d’imaginations aussi grotes(|ues (jue les vôtres? On conçoit une si haute attente de ces maximes, qu’on dit « que « Jésus-Christ a lui-méme révélées à des pères de la « société, U que quand on y trouve « (juun prêtre « qui a reçu de f argent pour dire une messe peut , « outre cela, en prendre d’autres personnes, en leur n cédant toute la part qu’il a au sacriScc : qu’un re- « ligieux n’est pas excommunié pour quitter son ha- « bit lorsque c’est pour danser, pour filouter, ou pour « aller incognito en des lieux de débauche; et qu’on

üi:S CAS. DIGNES U’ÊTUE JUGÉES. 2 1 9 « satisfait au précepte d’ouïr la messe en entendant " quatre quarts de messe à-la-fois de différents pri'o très; » lor,s, dis-je, qu’on entend ces décisions et autres semblables, il est impossible que cette surprise ne fasse rire , pareeque rien n’y porte davantage qu’une disproportion surprenante entre ce qu’on attend et ce qu’on voit. Et comment auroit-on pu traiter autrement la plupart de ces matières, puisque ce seroit « les autoriser que de les traiter sérieu- « sement, » selon Tertullien?

Quoi! faut-il employer la force de rÉcriture et de la tradition pour montrer que c’est tuer son ennemi en trahison que de lui donner des coups d’epée par derrière, et dans une embûche ; et que c’est acheter un bénébee que de donner de l’argent comme un motifpour se le faire résigner? Il y a donc des matières qu’il faut mépriser, et « qui méritent d’étre jouées et «moquées. » Enfin ce que dit cet ancien auteur, O que rien n’est plus dû à la vanité que la risée ; > et le reste de ces paroles s’applique ici avec tant de justesse, et avec une force si convaincante, c|u’on ne sauroit plus douter qu’on peut bien rire des erreurs sans blesser la bienséance.

Et je vous dirai aussi, mes pères, qu’on en peut rire sans blesser la charité , quoique ce soit une des choses que vous me reprochez encore dans vos écrits, n Car la charité oblige quelquefois à rire des «erreurs des hommes, pour les porter eux-mémes « à en rire et à les fuir, selon cette parole de .saint « Augustin ; Hœc tu tiiisericordiler irriile , ut eis ri-

ONZIÈME LETTllE. EHREURS « (ietula ac ftigienda commcndes. » Et la mêniL* charité oblige aussi quelquefois à les repousser avec colère, selon cette autre parole de saint Grégoire de Naziauze : « L’esprit de charité et de douceur a ses «émotions et ses colères. » En effet, comme dit siiint Augustin , « qui oseroit dire que la vérité doit « demeurer désai-mée contre le mensonge , et qu’il « sera permis aux ennemis de la foi d’effrayer les « fidèles par des paroles fortes, et de les réjouir par • des rencontres d’esprit agréables ; mais que les « catholiques ne doivent écrire qu’avec une froideur « de style qui endorme les lecteurs? »

Ne voit-on pas que, selon cette conduite, on laisseroit introduire dans l’Église les erreurs les plus extravagantes et les plus pernicieuses, sans qu’il fut permis de s’en mo(|uer avec mépris, de peur d’étre accusé de blesser la bienséance, ni de les confondre avec véhémence , de peur d’étre accusé de manquer de charité ?

Quoi ! mes pères , il vous sera permis de dire « qu’on peut nier pour éviter un soufflet et une in- «jure, • et il ne sera pas permis de réfuter jnibliquement une erreur publique d’une telle conséquence? Vous aurez la liberté de dire « qu’un juge « peut en conscience retenir ce qu’il a reçu pour «faire une injustice, » sans qu’on ait la liberté devons contredire? Vous imprimerez, avec privilcgi; et approlKition de vos docteure, « qu'on peut être « sauvé sans avoir jamais aimé Dimi, • et vous feimerez la bouche à ceux qui iléfendroni la vérité de

DKS CAS. DIGNES D’I- TRE JOUÉES, aa i la foi , en leur disant (]ii’ils blesscroient la charité de frères en vous attaquant, et lu modestie de chrétiens en riant de vos maximes? Je doute, mes pères, <|u’il y ait des personnes à qui vous ayez pu le faire accroire ; mais neanmoins , s’il s’en trouvoit qui en fussent persuadés, et qui crussent que j’aiirois blessé la charité que je vous dois, en décriant votre morale, je voudrois bien qu’ils exmninassent avec attention d'où nait en eux ce sentiment. Car encore qu’ils s’imaginassent qu’il part de leur zèle, qui n'a pu souffrir sans scandale de voir accuser leur prochain; je les prierois de considérer qu’il n’est pas impossible qu’il vienne d’ailleurs, et qu’il est même assez vraisemblable qu’il vient du déplaisir secret et souvent caché à nous-mêmes , que le malheureux fonds qui est en nous ne manque jamais d’exciter contre ceux qui s’opposent au relâchement des moeurs. Et pour leur donner une régie qui leur en fasse reconnoltre le véritable pHneipe , je leur demanderai si , en même temps qu’ils se plaignent de ce qu'on a traité de la sorte des religieux , ils se plaignent encore davantage de ce que des religieux ont traité la vérité de la sorte. Que s’ils sont irrités non seulement contre les lettres , mais encore plus contre les maximes t[ui y sont ra])portées , j’avouerai qu’il se peut faire que leur ressentiment parte de quelque zélé , mais peu éclairé ; et alors les passages r|ui sont ici suffiront pour les éclaircir. Mais s’ils s’emportent seulement contre les répréhensions, et non pas contri’ les choses (|u’on a reprises , en vé-

a au

ONZIÈME lÆTTRE. ERREURS rité, mes pères, je ne m’empêcherai jamais de leur dire qu'ils sont {jrossicrcment abusés , et que leur zèle est bien aveugle.

Etrange zèle qui s’irrite contre ceux qui accusent des fautes publiques , et non pas contre ceux qui les commettent ! Quelle nouvelle charité qui s’offense de voir confondre des erreurs manifestes, et qui ne s’offense point de voir renverser la morale par ces erreurs ! Si ces personnes étoient en danger d’étre assassinées, s’offenseroient-elles de ce qu’on les avertirait de l’embùcbe qu’on leur dresse ; et au lieu de se détourner de leur chemin pour l’éviter, s’amuseroieiit-elles à se plaindre du peu de charité qu’on auroit eu de découvrir le dessein criminel de ces assassins? S’irritent-ils lorsqu’on leur dit de ne manger pas d’une viande , parcequ’elle est empoisonnée ; ou de n’aller pas dans une ville, parcequ’il y a de la peste ?

D’où vient donc qu’ils trouvent qu’on manque de charité quand ou découvre des maximes nuisibles à la religion , et qu’ils croient au contraire qu’on raan({ueroit de charité , si on ne leur découvroit pas les clioses nuisibles à leur santé et à leur vie , sinon parceque l’amour qu’ils ont pour la vie leur feit recevoir favorablement tout ce qui contribue à la conserver , et que l’indifférence qu’ils ont jxmr la vérité fait- que non seulement ils ne prennent aucune part à sa défense , mais qu’ils voient même avecpeine qu’on .s’efforce de détruire le mensonge ?

Qu'ils considèrent donc devant Dieu combien la

DES CAS. DIGNES D'ÈTRE JOUÉES. 223 morale que vos casuistes répandent de toutes pans est honteuse et pernicieuse à l’Église : combien la licence qu'ils introduisent dans les moeurs est scandaleuse et démesurée ; combien la hardiesse avec laquelle vous les soutenez est opiniâtre et violente. Et .s’ils ne jugent qu’il est temps de s’élever contre de tels désordres , leur aveuglement sera aussi à plaindre que le vôtre, mes pères , puisque et vous et eux avez un pareil sujet de craindre cette parole de saint Augustin sur celle de Jésus-Christ dans l’Évangile ; « Malheur aux aveugles qui condui- «sent! malheur aux aveugles qui sont conduits ! « væ cæcis ducenlibus ! vœ cæcis sequentibiis ! »

Mais , afin que vous n’ayez plus lieu de donner ces impressions aux autres, ni de les prendre vousmémes , je vous dirai , mes pères ( et je suis honteux de ce que vous m’engagez à vous dire ce que je devrois apprendre de vous ) , je vous dirai donc quelles marques les pères de l’Église nous ont données pour juger si les répréhensions partent d'un esprit de piété et de charité , ou d’un esprit d’impiété et de haine.

La première de ces règles est que l’esprit de piété porte toujours à parler avec vérité et sincérité ; au lieu que l’envie et la haine emploient le mensonge et la calomnie : splendentia et vehementia , sed rebus verts,dit saint Augustin , de Docl.chr., liv. IV, c. xxviii. Quiconque se sert du mensonge agit par l’esprit du diable. 11 n’y a point de direction d’intention qui puisse rectifier la calomnie ; et qtiaiid il s’agiroit de

MJ!'-.

■»a4 ()N/lftMI-: LETTRE. ERREURS convertir toute la terre, il ne .scroit pas permis de noircir des personnes innocentes; pareequ’on ne doit pas faire le moindre mal pour faire réussir le plus fjrand bien, et « que la vérité de Dieu n’a pas besoin « de notre mensonge, » selon l’Écriture, Job. xiii, 7.

• Il est du devoir des défenseurs de la vérité, dit « saint Hilaire, cont. Const. , de n’avancer que des O choses vraies. » Aussi, mes pères, je puis dire devant Dieu qu’il n’y a rien que je déteste davantage <pie de blesser tant soit peu la vérité; et que j’ai toujours pris un soin très particulier non seulement de ne ]>as Hdsitier, ce qui seroit horrible, mais de ne |>as altérer ou détourner le moins du monde le sens d’un passage. De sorte que, si j’osois me servir, en cette rencontre, des paroles du même saint Hilaire, je poiirrnis bien vous dire avec lui : « Si nous di.sons « descho.ses fausses, que nos dUcours soient tenus 0 pour infâmes ; mais si nous montrons que celles que « nous produisons sont publiques et manifestes, ce « n’est point sortir de la modestie et de la liberté » apostolique de les reprocher. »

Mais ce n’est pas assez , mes pères , de ne dire que des choses vraies, il faut encore ne pas dire toutes celles qui sont vraies, pareequ’on ne doit rapporter que les choses qu’il est utile de découvrir, et non pas celles qui ne pourroient (|ue blesser sans apporter aucun fruit. Et ainsi, comme la première régie est de parler avec vérité , la seconde est de parler avec discrétion. 0 Les méchaiiLs, dit saint Augustin , ép. viii ,

• persécutent les bons en suivant l’aveuglement de la

ji,

■ ^ T [MMririÉrillliMfiÉiiBjrÉÉ»^

DES CAS. DIGNES D’ÊTRE JOUÉES. a2f>

O passion qui les anime; au lieu que les bons persc- « cutcnl les mécliants avec une sajje discrétion : de « même que les chirurgiens considèrent ce tju’ils cou- « pent, au lieu que les meurtriers ne regardent point « où ils frappent. » Vous savez bien , mes pères, que je n’ai pas rapporte des maximes de vos auteurs celles qui vous auroient été les plus .sensibles , quoique j’eusse pu le faire, et même sans pécher contre; la discrétion , non plus que de savants hommes et très catholiques , mes pères , qui l’ont fait autrefois ; et tous ceux qui ont lu vos auteurs , savent aussi bien que vous combien en cela je vous ai épargnés : outre que je n’ai parlé en aucune sorte contre ce qui vous regarde chacun en particulier; et je semis fitché d’avoir rien dit des fautes secrétes et personnelles, quelque preuve que j’en eusse. Car je sais que c’est le propre de la haine et de l’animosité, et qu’on ne doit jamais le Faire, à moins qu’il n’y en ait une nécessité bien jtressante pour Ib bien de l’Église. Il est donc visible que je n’ai manqué en aucune sorte à la discrétion, dans ce que j’ai été obligé de dire touchant les maximes de votre morale , et que vous avez plus de sujet de vous louer de ma retenue que de vous plaindre de mon indiscrétion.

La troisième règle, mes pères, est que quand on est obligé d’user de quelques railleries, l’esprit de piété porte à ne les employer que contre les erreurs, et non pas contre les choses saintes ; au lieu que l’esprit de bouffonnerie, d’impiété et d’hérésie, se rit de ce qu'il y a de plus sacré. Je me suis déjà justifié sur

ajf) ONZIÈME LETTRE. ERREURS ce point ; et on est bien éloigné d’être exposé à ce vice quand on n’a qu’à parler des opinions que j’ai rapiiortées de vos auteurs.

Enfin, mes pères, pour abréger ces régies, je ne vous dirai plus que celle-ci , qui est le principe et la fin de toutes les autres : c’est que l’esprit de charité porte à avoir dans le cœur le désir du salut de ceux contre qui on parle , et à adresser ses prières à Dieu en meme temps qu’on adresse ses reproches aux hommes. « On doit toujours, dit saint Augustin , ép. v, « con.server la charité dans le cœur, lors même qu’on “ est obligé de faire au-dehors des choses qui parois- « S(mt rudes aux hommes , et de les frapper avec une » âpreté dure, mais bieufaisantc ; leur utilité devant « èti-e préférée à leur satisfaction. » Je crois , mes pères, qu’il n’y a rien dans mes lettres qui témoigne que je n’aie pas eu ce désir pour vous; et ainsi la charité vous oblige à croire tjue je l’ai eu en effet , lorsque vous n’y voyez rien (le cdntraire. Il parait donc par-là (|ue vous ne pouvez montrer que j’aie péché contre cette régie, ni contre aucune de celles que la charité oblige de suivre ; et c’est pourejuoi vous n’avez aucun droit de dire que je l’aie blessée en ce que j’ai fait.

Mais si vous voulez, mes pères, avoir maintenant le plaisir de voir en peu de mots une conduite qui péclie contre chacune de ces régies, et qui porte véritablement le caractère de l’esprit de bouffonnerie , d’envie et de haine, je vous en donnerai des cximi-

UES CAS. DIGNES D’ÊTRE JOUÉES. 227 pies; et, afin qu’ils vous soient plus connus et plus fiimilicrs , je les prendrai de vos écrits mêmes.

Car, pour commencer par la manière indigne dont vos auteurs parlent des choses saintes, .soit dans leurs railleries, soit dans leurs galanteries, soit dans leufs discours sérieux, trouvez-vous que tant de contes ridicules de votre père Rinet, dans sa Consolation des malades, soient fort propres au dessein qu’il avoit pris de consoler chrétiennement ceux que Dieu afflige ? Direz-vous que la manière si profane et si coquette dont votre père Le Moine a parlé de la piété dans sa Dévotion aisée , soit plus propre à donner du respect que du mépris pour l’idée tju’il forme de la vertu chrétienne? Tout son livre des Ceintures morales respire-t-il autre chose, et dans .sa prose et dans ses vers , qu’un esprit plein de la vanité et des folies du monde? Est-ce une pièce digne d’un prêtre que cette ode du septième livre intitulée : « Éloge de la « pudeur, où il est montré que toutes les belles choses « sont rouges, ou sujettes à rougir? » C’est ce qu’il fit |)our consoler une dame, qu’il appelle Delphine, de ce qu’elle rougissoit souvent. Il dit donc, à cha- (|ue stance, que quelques unes des choses les plus estimées sont rouges, comme les roses, les grenades, la bouche, la langue; et c’est parmi ces galanteries, honteuses à un religieux, qu’il ose mêler insolemment ces esprits bienheweux qui assistent devant Dieu, et dont les chrétiens ne doivent parler qu’avec vénération.

aï8 ONZIÈME LETTHE.

Les cliéi ubiDS , ces f'Ioricus Composé lie télé et de plume.

Que Dieu do son esprit allume.

Et qu'il éclaire de ses yeux;

Os illustres faces volantes ' Sont toujours rouges et brûlantes.

Soit du feu de Dieu, soit du leur,

Et dans leurs flammes mutuelles Font du mouvement de leurs ailes Fn éventail à leur chaleur.

Mais la rougeur éclate en toi , Delphikk, avec plus d avantage, Quand l'honneur est sur ton visage Vêtu de pourpre comme un roi , etc.

(.Ju’en dites-vous, mes pères? Cette préférence delà rougeur de Delphine à l'ardeur de ces esprits qtii u'en ont point d’autre que la charité; et la comparai- .son d’un éventail avec ces ailes mystérieuses vous paroit-elle fort chrétienne dans une bouche qui consacre le corps adorable de Jésus-Christ? Je sais qu'il ne l’a dit que pour faire le galant et pour rire; mais c’est cela qu’on appelle rire des choses saintes. Et n’est-il pas vrai que, si on lui hiisoit justice, il ne se garantirait pas d’une censure? quoique, pour s’en défendre, il se servît de cette raison, (jui n’est pas ellemême moins censurable, qu’il rapporte au livre premier ; <■ Que la Sorbonne n’a point de juridiction sur " le Parnasse, et que les erreurs de ce pays-là ne sont « sujettes ni aux censures , ni à l’inquisition ,» comme s’il n’étoit défendu d’être blasphémateur et impie qu’en prose. Mais au moins on n’en garantiroit pas

CALOMNIKS COM’IU-: PORT-Ut)YAL. 229 par-là cet autre endroit de l’avant-propos du inciiiilivre : « Que l'eau de la rivière au bord de laquelle il B a composé ses vers est si propre à faire des poètes, « que, quand on en feroit de l’eau bénite, elle ne chas- « seroit pas le démon de la poésie: » non plus que celui-ci de votre père Garasse dans sa Somme des vérités capitales de la religion, page 649, où il joint le blasphème à l’hérésie, en parlant du mystère sacré de l’incarnation en cette sorte : • La personnalité hu- B maine a été comme entée ou mise à cheval sur la « personnalité du Verbe. » Et cet autre endroit du même auteur, page 5 1 o, sans en rapporter beaucoup d’autres, où il dit sur le sujet du nom de Jésus, figuré ordinairement ainsi IHS: « Que quelques uns en ont » ôté la croix pour prendre les seuls caractères en cette » sorte, IHS, qui est un Jésus dévalisé. »

C’est ainsi que vous traitez indignement les vérités de la religion, contre la régie inviolable qui oblige à n’en parler qu’avec révérence. Mais vous ne péchez {>as moins contre celle qui oblige à ne parler qu’avec vérité et discrétion. Qu’y a-t-il de plus ordinaire dans vos écrits que la calomnie? Ceux du père Brisacier sont-ils sincères? Et parle-t-il avec vérité quand il dit, 4' part., pag. 24 et 26, que les religieuses de IWt- Koyal ne prient pas les saints, et qu’elles n’ont point d’images dans leur église? Ne sont-cc pas des faussetés bien hardies, puisque le contraire parolt à la vue de tout Paiis?Et parle-t-il avecdisaétion,(juand il déchire l’innocence de ces filles, dont la vie est si pure et si austère, quand il les appelle des « filles im-

« pénitentes, asacramentaires, incommuniantes, de.s « vierges folles, font:istiques,calagancs, désespérées, O et tout ce qu’il vous plaira, » et qu’il les noircit par tant d’autres médisances , qui ont mérité la censure de feu M. l’archevêque de Paris? Quand il calomnie des prêtres dont les mœurs sont irréprochables, jusqu’à dire, i"part., p. aa ; «Qu’ils pratiquent des nou- • veautés dans les confessions, pour attraper les bel- « les et les innocentes ; et qu’il auroit horreur de rap- « porter les crimes abominables qu’ils commettent? « N’est-ce pas une témérité insupportable d’avancer des impostures si noires , non seulement sans preuve , mais sans la moindre ombi'c et sans la moindre apparence? Je ne m’étendrai pas davantage sur ce sujet, et je remets à vous en parler plus au long une autre fois: car j’ai à vous entretenir sur cette matière, et CO que j’ai dit suffit pour vous faire voir combien vous péchez contre la vérité et la discrétion tout ensemble.

Mais on dira peut-être que vous ne péchez pas au moins contre la dernière régie, qui oblige d’avoir le désir du salut de ceux qu’on décrie, et qu’on ne sauroit vous en accuser sans violer le secret de votre cœur, qui n’est connu que de Dieu seul. C’est une chose étrange, mes pères, qu’on ait néanmoins de .juoi vous en convaincre; que, votre haine contre vos adversaires ayant été jusqu’à souhaiter leur perte éternelle, votre avcuglementait été jusqu’à découvrir un souhait si abominable : que, bien loin de former en secret des désirs de leur salut, vous ayez fait en

CALOMNIES CONTRE POKT-ltOYAL. a3 1 public des vœux pour leur damnatiou ; et qu’apiés avoir produit ce malheureux souhait dans la ville de Caen avec le scandale de toute l’Église, vous ayez osé depuis soutenir encore à Paris, dans vos livres imprimés, une action si diabolique. Il ne se peut rien ajouter à ces excès contre la piété : railler et parler indi- {'nement des choses les plus sacrées : calomnier les vierges et les prêtres faussement et scandaleusement; et enfin formerdes désirs et des vœux pourleur damnation. Je ne sais, mes pères, si vous n'étes point confus; et comment vous avez pu avoir la pensée de m’accuser d’avoir manqué de charité, moi qui n’ai parlé qu'avec tant de vérité et de retenue, sans faire de réflexion sur les horribles violcments delà charité, que vous faites vous-mêmes par de si déplorables emportements.

Enfin, mes pères, pour conclure, par un autre reproche que vous me faites , de ce qu’entre un si grand nombre de vos maximes que je rapporte, il y en a (juelques unes qu'on vous avoit déjà objectées, sur quoi vous vous plaignez de ce que «je redis contre « vous ce qui avoit été dit. ■> Je réponds tjue c’est au contraire pareeque vous n'avez pas profité de ce qu’on vous l’a déjà dit , que je vous le redis encore : car quel fruit a-t-il paru de ce que de savants docteurs et l’üniversité entière vous en entrepris par tant de livres? (.Qu’ont fait vos pères Annat , Caussin , l’intereau et Le Moine, dans les réponses qu’ils y ont faites, sinon de couvrir d’injures ceux qui leur avoient donné ces avis salutaires? Avez-vous .supprimé les livres où ces nié-

u3a ONZIÈME LETTRE,

chantes maximes sont enseignées? En avez-vous réprimé les auteurs? En êtes-vous devenus plus circonspects? Et u’est-ce pas depuis ce temps-là qu’Escohar a tant été imprimé de fois en France et aux Pays-Bas; et que vos pères Ccllot, Bagot, Bauny, I.iamy, Le Moine et les autres, ne cessent de publier tous les jours les mêmes choses, et de nouvelles encore aussi licencieuses que jamais? Ne vous plaignez donc plus, mes pères , ni de ce que je vous ai reproché des maximes que vous n’avez point quittées, ni de ce que je vous en ai objecté de nouvelles, ni de ce que j'ai ri de toutes. Vous n’avez qu’à les considérer pour y trouver votre confusion et ma défense. Qni pourra voir, sans en rire, la décision du père Bauny pour celui qui fait brûler une grange : celle du père Cellot, pour la restitution : le réglement de Sanchez en faveur des sorciers : la manière dont Hurtado fait éviter le péché du duel en se promenant dans un champ, et y attendant un homme: les compliments du père Bauny pour éviter l’usure : la manière d’éviter la simonie par un détour d'intention, et celle d’éviter le mensonge, en parlant tantôt haut , tantôt bas , et le reste des opinions de vos docteurs les plus graves? En faut-il davantage, mes pères, pour me justifier? Et y a-t-il rien de mieux « dû à la vanité et à la foiblesse de ces opi- « nions que la risée, » selon Tertullien? Mais, mes pères , la corruption des moeurs que vos maximes apportent est digne d’une autre considération, et nous pouvons bien faire cette demande avec le même Tertullien , ad Nat. 1. XI , c. xii : « Faut-il rire de leur fo-

CALÜMMESCÜM'RE PORT-ROYAL. -xM « lie, ou déplorer leur aveuglement? Rideam vanita- « lem , an exprobrem ccecitatem ? «Je crois , mes pères, (ju'on peut en rire et en pleurer à son choix : « Hœc « tolerabilius vel ridentw, vel flentur, • dit saint Augustin, cont. Faust. 1. XX, c. VI. Reconnoissez donc « qu’il y a un temps de rire et un temps de pleurer,» selon l’Ecriture. Et je souhaite, mes pères, que je n’éprouve pas en vous la vérité de ces paroles des Proverbes : « Qu'il y u des personnes si j>eu raison- « nables , qu'on n’en peut avoir de satisfaction, de O quelque manière qu’on agisse avec eux , soit qu’on « rie, soit qu’on se mette en colère. »

F. S. En achevant cette lettre, j’ai vu un écrit que vous avez publié, où vous m’accusez d’imposture sur le sujet de six de vos maximes que j’ai rapportées , et d’intelligence avec les hérétiques; j’espère que vous y verrez une réponse exacte , et dans peu de temps , mes pères , ensuite de laquelle je crois que vous n'aurez pas envie de continuer cette sorte d’accusa-

IIÉFUTATION UES CHICANES DES JÉSUITES SÜH l’aUMONE ET SUR LA SIMONIE.

l>a 9 Mptembrc 1656.

Mes révérends pères,

J’étoisprêtà vous écrire sur le .sujet des injures que vousmeditesdepuis si long temps dans vos écrits, où vous m'appelez «impie, bouffon, ignorant, farceur, . « imposteur, calomniateur, fourbe, hérétique , calvi-

« nistedéguisé, disciple de Du Moulin, possédéd'une « légion de diables», et tout ce qu'il vous plaît. Je voulois faire entendre au monde pourquoi vous me traitez de la sorte, car je serois fâché qu’on crût tout cela de moi; et j’avois résolu de me plaindre de vos calomnies et de vos impostures, lorsque j'ai vu vos réponses, où vous m’en accusez moi-méme. Vous m avez obligé par-là de changer mou dessein, et néanmoins je ne laisserai pas de le continuer en quelque sorte, puisque j’espère, en me défendant, vous convaincre de plus d’impostures véritables que vous ne m’eu avez imputé de fausses. En vérité , mes pères , vous en êtes plus suspects que moi ; car il n’e.st pas vraisemblable qu’étant seul comme je suis, .sans force et sans aucun appui humain contre un si grand corps.

CALOMN . DES JÉS. CONTRE MONTAI.TE. a35 ot n’étant soutenu que par la vérité et la sincérité, je me sois exposé à tout perdre, en m’exposant à être convaincu d’imposture. Il est trop aise de découvrir les faussetés dans les questions de fait , comme celleci. Je ne inanquerois pas de {jens pour m’en accuser, et Injustice ne leur en seroit pas refusée. Pour vous, mes pères, vous n’étcs pas en ces termes; et vous pouvez dire contre moi ce que vous voulez, sans que je trouve à qui m’en plaindre. Dans cette différence de nos conditions , je ne dois pas être peu retenu , quand d’autres considérations ne m’y engageraient pas. Cependant vous me traitez comme un imposteur insigne , et ainsi vous me forcez à repartir : mais vous savez que cela ne se peut faire sans exposer de nouveau, et même sans découvrir plus à fond les points de votre morale; en quoi je doute que vous soyez bons politiques. La guerre se fait chez vous et à vos dépens; et quoique vous ayez pensé qu’en^mbrouillant les questions p>ar des termes d’école, les réponses en seroientsi longues, si obscures et si épineuses, qu’on en perdroit le goût, cela ne sera peut-être pas tout-àfait ainsi ; car j’essaierai de vous ennuyer le moins qu’il se peut en ce genre d’écrire. Vos maximes ont je ne sais quoi de divertissant qui réjouit toujours le monde. Souvenez-vous au moins que c’est vous qui m’engagezd’entrer dans cet éclaircissement, etvoyons qui se défendra le mieux.

I^a première de vos impostures est sur <■ l’opinion « de Vasquez touchant l’aumône. » Souffrez donc que je I explique nettement, pour ôter toute obscurité de

DOUZIÈME LETTIIK.

nos disputes. C’est une chose assez connue, mes pères, que, selon l’esprit de l’Église, il y a deux préceptes touchant l’aumône ; » l’un, de <lonner de son sua perllu dans les nécessités ordinaires des pauvres ; a l’autre, de donner même de ce qui est nécessaire, a selon sa condition , dans les nécessités extrêmes. • C'est ce que ditCajetan, après saintThomas: de sorte que, pour foire voir l’esprit de Vasquez touchant l’aumône, il fout montrer comment il a réglé, tant celle (ju’on doit foire du superflu , que celle qu’on doitfoirc du nécessaire.

Celle du superflu , qui est le plus ordinaire secours des pauvres, est entièrement abolie par cette seule maxime De El. c. tv, n. i4, que j'ai rapportée dans mes lettres. « Ce que les gens du monde gardent pour a relever leur condition et celle de leurs parents n’est a pas appelé superflu. Et ainsi à peine trouvera-t-on a qu’il y ait «jamais de superflu dans les gens du a monde, et non pas même dans les rois. «Vous voyez bien, mes pères, que, par cette définition, tous ceux qui auront de l’ambition n’auront point de superflu; et qu’ainsi l’aumône en est anéantie à l'égard de la plupart du monde. Mais, quand il arriverait même (|u’on en aurait, on serait encore dispensé d’en donner dans les nécessités communes , selon Vasquez , qui s’oppose à ceux qui veulent y obliger les riches. Voici ses termes, chap. i, d. 4> n. 3a: aCorduba, « dit-il , enseigne que , lorsqu’on a du superflu , ou a est obligé d’en donner à ceux qui sont dans une a nécessité ordinaire, au moins une partie, afin d’ac-

VASQLiEZ TOUCHANT L’AUMONE. ii-j « complir le précepte en quelque chose; mais ckla nk «ME PLAIT pas: sed hoc non placel: car nous avons « MONTRÉ LE CONTRAIRE Contre Cajctan et Navarre. » Ainsi, mes pères, l'obligation de cette aumône est absolument minée, selon ce qu'il plaît à Vasqiiez.

Pour celle du nécessaire, qu’on est obligé tle foire dans les nécessités extrêmes et pressantes , vous verrez, par les conditions qu’il apporte pour former cette obligation , que ^ plus riches de Paris peuvent n’y être pas engagés une seule fois en leur vie. Je n’en rapporterai que deux ; l’une , que l’on sache que le pauvre ne sera secouni d’aucun autre : hœc intel- « ligoet cœtera omnia,guandosciO nullum alium opem « laturum, » cbap. i, n. 38. Qu’en dites vous, mes pères? arrivera-t-il souvent que dans Paris, où il y a tant de gens charitables , on puisse savoir qu’il ne se trouvera personne pour secourir un pauvre qui s’offie à nous? Et cependant , si on n’a pas cette connaissance, on pourra le renvoyer sans secours, selon Vasquez. L’autre condition est que la nécessité de ce pauvre soit telle, « qu’il soit menacé de quelque acci- « dent mortel, ou de perdre sa réputation, » n. a4 et 36, ce qui est bien peu commun ; mais ce qui en marque encore la rareté, c’est qu’il dit, nura. 4.^, que le pauvre qui est en cet état où il dit qu'on est oblige à lui donner l’aumône, «peut voler le riche en con- • science. » Et ainsi il fout que cela soit bien extraordinaire, si ce n’est qu’il veuille qu’il soit ordinairement permis de voler. De sorte qu’après avoir détruit l’obligation de donner l’aumône du superflu , qui est

i38 DOÜZIÈMK LKTTHK.

la plus grantlc source des charités , il n’oblige les riches d’assister les pauvres de leur nécessaire que lorsqu’il permet aux pauvres de voler les riches. Voilà la doctrine de Vasquez,oii vous renvoyez les lecteurs pour leur édification.

Je viens maintenant à vos Impostures. Vous vous étendez d’abord sur l’obligation que Vasquez impose aux ecclésiastiques de faire l’aumône; mais je n’en ai point parlé , et j’en parlerai q^nd il vous plaira ; il n’en est donc pas question ici^our les laïques , desquels seuls il s’agit , il semble que vous vouliez faire entendre que Vasquez ne parle en l’endroit que j’ai cité que selon le sens de Cajetau, et non pas selon le sien propre; mais comme il n’y a rien de plus faux, et que vous ne l’avez pas dit nettement, je veux croire pour votre honneur que vous ne l’avez pas voulu dire.

Vous vous plaignez ensuite hautement de ce qu’après avoir rapporté cette maxime de Vasquez : « A « peine se trouvera-t-il que les gens du monde , et «même les rois, aient jamais de superflu, /en ai O conclu que les riches sont donc à peine obligés de O donner l’aumône de leur superflu. » Mais que voulez-vous dire, mes pères? s’il est vrai que les riches n’ont presque jamais de superflu , n’est-il pas certain qu'ils ne seront presque jamais obligés de donner l’aumône de leur superflu? Je vous en ferois un argument en forme , si Diana , qui estime tant Vfasqiiez , qu’il l’appelle te phénix des esprits, n’avoit tiré la même conséquence du même principe; car, après

VASQLE/. touchant L’AUMONE. a3c, avoir rapporté cette maxiinc de Vasquez, il en conclut : « Que dans la question , savoir si les riches .sont « obligés de donner l’aumône de leur superflu, quoio tjuc l’opinion qui les y oblige fût véritable , il n’ar- « riveroit jamais, ou presque jamais, qu’elle obligeât « dans la pratique. » Je n’ai fait que suivre mot à mot tout ce discours. Que veut donc dire ceci, mes pères? quandüiana rapporte avec éloge lesf eutiments deVasqucz, quand il les trouve probables, et 1res commodes pour les riches, comme il le dit au même lieu, il n’est ni calomniateur ni faussaire, et vous ne vous plaignez point qu’il lui impose : au lieu que, quand je représente ces mêmes sentiments de Vasquez , mais sans le traiter de phénix , je suis un imposteur, un faussaire, et un corrupteur de ses maximes. Certainement , mes pères , vous avez sujet de craindre que la différence de vos traitements envers ceux qui ne diffèrent pas dans le rapport, mais seulement dans l’estime qu’ils font de votre doctrine , ne découvre le fond de votre cœur, et ne fasse juger que vous avez j)our principal olqet de maintenir le crédit et la gloire de votre compagnie; puisque, tandis que votre théologie accommodante passe pour une sage condescendance, vous ne désavouez point ceux qui la publient, et au contraire vous les louez comme contribuant à votre dessein. Mais quand on la fait passer pour un relâchement pernicieux , alors le même intérétde votre société vous engage à désavouer des maximes qui vous font tort dans le monde : et ainsi vous les reconiioissez ou les renoncez , non pas selon la vérité

24o DOrZIKME LETTRE,

qui ne change jamais, mais selon les divers chaiigc- I mentsdes temps, .suivant cette parole d’un ancien ; omnia pro lempore , nihil pro verilate. l‘renez-y garde, mes pères; et afin que vous ne puissiez plus m’accuser d’avoir tiré du principe de Vasquez une conséquence qu'il eût désavouée, sachez qu’il l’a tirée luimême, c. I, n. 5*7. « A peine est-on obligé de donner « i'auinône, <]uand on n’est obligé de la donner que ■ de son superflu, selon l’opinion deCajetan et selon • LA MIENNE, et secundum nostram. • Confessez donc , mes pères, par le propre témoignage de Vasquez, que j’ai suivi exactement sa pensée ; et considérez avec quelle con.science vous avez osé dire, « que si « l’on alloit à la source, on verroit avec étonnement « qu’il y enseigne tout le contraire. »

Enfin , vous faites valoir par-dessus tout ce que vous dites, que si Vasquez n’oblige pas les riches de donner l’aumône de leur superflu, il les oblige en récompense de la donner de leur nécessaire. Alais vous avez oublié de marquer l’assemblage des conditions qu’il déclare être nécessaires f>our former cette obligation , lesquelles j’ai rapportées, etqui la restreignent si fort, qu’elles l’anéantissent presque entièrement : et au lieu d’expliquer ainsi sincèrement sa doctrine , vous dites généralement , qu’il oblige les riches adonner même ce qui est nécessaire à leur condition. C’est en dire trop , mes pères : la règle de l’Evangile ne va pas si avant : ce seroit une autre erreui', dont Vasquez est bien éloigné. Pour couvrir son relâchement, vous lui attribuez un excès de. sévérité qui

VASQUEZ TOUCHANT E’AUM( )NE. .4 1 le rcndroit répréhensible, et par-là vous vous otez la créance de l'avoir rapporté fidèlement. Mais il n’est pas digne de ce reproche, après avoir établi, coinine je l’ai fait voir, (|ue les riches ne sont pas obligés, ni par j nstic.e , ni par charité, de donner de leur superflu, et encore moins du nécessaire dans tous les besoins ordinaires des pauvres, et qu’ils ne sont obligés de donner du nécessaire qu’en des rencontres si rares , ([u’elles n’arrivent prestjue jamais.

Vous ne m’objectez rien davantage; de sorte (|u’il ne me reste qu’à Ikire voir combien est faux ce que vous prétendez, que Vasquez est plus sévère queCajetan; et cela sera bien facile, puisque ce cardinal enseigne « qu’on est obligé par justice de donner l’au- » mône de son superflti , meme dans les communes « nécessités des pauvres ; pareeque, selon les saints « pères, les riches sont seulement dispensateurs de leur .superflu , pour le donner à qui ils veulent d’en- « tre ceux qui en ont besoin. » Et ainsi, au lieu que Diana dit des maximes de Vasquez qu’elles seront > bien commodes et bien agréables aux riches et à «leurs confesseurs, » ce cardinal, qui n’a pas une pareille consolation à leur donner, déclare, I>c Eleem. c. 6 , « qu’il n’a rien à dire aux riches que ces « paroles de Jésus-Christ : Qu’il est plus facile qu’un « chameau passe par le trou d’une aiguille , (jue non « pas qu’un riche entre dans le ciel; et à leurs confes- « seiirs : Si un aveugle en conduit un autre, iis toin- « beront tous deux dans le précipice; » tant il a trouvé cette obligation indispensable! Aussi c’est ce «pie les

DOUZIÈME LETTRE. SENTIMENTS pères Pt tous les saints ont établi comme une vérité consumte. « Il y a deux cas, dit saint Thomas, 2,2, O ([. 118, art. 4, ad- a, où l’on est obligé de donner l' l'aumône par un devoir de justice, ex débita legali : « l'un quand les pauvres sont en danger, l'autre quand « nous possédons des biens superflus. Et q. 87, a. 1 , « ad. 4: Les troisièmes décimes que les Juifs dévoient O manger avec les pauvres ont été augmentées dans « la loi nouvelle, pareeque Jésus-Christ veutque nous •c donnions aux pauvres , non seulement la dixième O partie, mais tout notre superflu. » Et cependant il ne plait pas à Vasquez qu’on soit obligé d’en donner une partie seulement, tant il a de complaisance pour les riches , de dureté pour les pauvres , d’opposition à ces sentiments de charité qui font trouver douce la vérité de ces paroles de saint Grégoire, laquelle paroit si rude aux riches du monde : <■ Quand nous don- « nous aux pauvres ce qui leur est nécessaire, nous « ne leur donnons pas tant ce qui est à nous que nous » leur rendons ce qui est à eux : et c’est un devoir de « justice plutôt qu’une œuvre de miséricorde, ‘lieg. Past. p. 3 , ad. 22.

C’est de cette sorte que les saints recommandent aux riches de partager avec les pauvres les biens de la terre, s’ils veulent posséder avec eux les biens du ciel. Etau lieu que vous travaillez à entretenir dans les hommes l’ambition , qui fait qu’on n’a jamais de superflu , et l’avarice , qui refuse d’en donner quand on en auroit; les saints ont travaillé au contraire à porter les hommes à donner leur superflu , et à leur

DES JÉS. TOUCHANT L’AUMONE. a 43 faire connoitrequ’iLs en auront beaucoup, s’ils le mesurent, non par la cupidité, qui ne souffre point de bornes , mais par la piété , qui est ingénieuse à se retrancher pour avoir de quoi se répandre dans l’exercice de la charité. « Nous au rons beaucoup de siiperfl u , ■^dit saint Augustin, si nous ne gardons que le néces- <1 saire; mais si nous recherebons les choses vaines , « rien ne nous suffira. Recherchez , mes frères , re qui « suffit ù l’ouvrage de Dieu, » c’est-à-dire à la nature; « et non pas ce qui suffità votre cupidité,» qui est l’ouvragedu démon ■ « et souvenez -vous (|ue le superflu «des riches est le nécessaire des pauvres.» 7n/’s. i 47.

Je voudrois bien, mes pères, que ce que je vous dis servit non seulement à me justifier, ce seroit peu , mais encore à vous faire sentir et abhorrer ce qu’il v a de corrompu dans les maximes de vos casiiistes, afin de nous unir sincèreraentdans les .saintes réglesde l’Évangile, selon lesquelles nous devons tous étrcjugé.s.

Pour le second point, qui regarde la .simonie, avant que de répondre aux reproches que vous me faites , je commencerai par l’éclaircissemimt de votre doctrine sur ce sujet. Comme vous vous êtes trouvés embarrassés entre les canons de l’Église qui imposent d’horribles peines aux simoniaques , et l’avarice de tant de personnes qui recherchent cet infâme trafic , vous avez suivi votre méthode ordinaire, <jui est d’accorder aux hommes ce qu’ils désirent , et de donner à Dieu des paroles et des apparences. Car qu’est -ce que demandent les simoniaques , sinon d’avoir de l'argent eu donnant leurs bénéfices? Et c’est cela que

a 44 DOCZlfiME LETTRE. SENTIMENTS vous avez exempté de .simonie. Mai.s parcoqu’il faut que le nom de simonie demeure, et qu’il y ait un suj(!t où il soit attaché , vous avez choisi pour cela une idée iinafjinaire, qui ne vient jamais dans l’esprit des simoniaques, et qui leur seroit inutile, qui est d’estimer l’arjjent considéré en lui-méinc autant que le bien spirituel considéré en lui-même. Car qui s’aviseroit de comparer des choses si disproportionnées et d’un genre si différent? Et cependant, pourvu qu’on ne fasse pas cette comparaison métaphysique, on peut donner son bénéfice k un autre , et en recevoirde l’argent sans simonie, scion vos auteurs.

C'est ainsi que vous vous jouez de la religion pour suivre la passion des hommes ; et voyez néanmoins avecquelle gravité votre père Valentia débite ses songes à l’tmdroit cité dans mes lettres, t. III, disp. 6, q. i6, part. 3, p. ao44 = “ peut , dit-il, donner un « bien temporel pour un spirituel en deux manières : « l’une en prisant davantage le temporel que le spirio tiiel, et ce seroit simonie ; l’autre en prenant le tem- • poi el comme le motif et la fin qui porte à donner le « spirituel, sans que néanmoins on prise le temporel O plus que le spirituel; et alors ce n’est point simonie. « Et la raison eu est , que la simonie consiste à rece- « voir un temporel comme le juste prix d’un spirituel. « Donc, si on demande le temporel , si petatur tempo- 0 raU , non pas comme le prix, mai.s comme le motif « qui détermine à le conférer, ce n’est point du tout O simonie , encore qu’on ait pour fin et attente prin- « cipale la possession du temporel ; minime eril simo-

DES JÉS. TOUCHANT LA SIMONIE, a.jj *• nia , etiamsi temporale principaliter intendatnr et exa pectetur.v Et votre {jraïul Sanchez n'a-t-il pas eu une pareille révélation, au rapport d’Escohar, tr. 6, ex. a, n. 4o? Voici ses mot-s : « Si on donne un bien tenipo- « rel pour un bien s[>irituel, non pas comme nux, « mais comme un motif ipii porte le collateur à le «donner, ou comme une reconnoissance, si on l’a « déjà reçu , est-ce simonie? Sanchez assure (|uc non , « Opusc. t. II, 1. Il, c. 3, d. a3, n. 7. » Vos thèses de Caen, de 1644: «C’est une opinion probable, ensei- « gnée par plusieurs caitholiqucs, (jue ce n’est jias si- « monie dedonner un bien temporel pour un spirituel , « quand on ne le donne pas comme prix. » Et quant à Tannerus, voici sa doctrine, pareille à celle deValentia, qui fera voir combien vous avez tort de vous plaindre de ce que j'ai dit qu’elle n’est pas conforme à celle de saint Thomas; puisque lui-même l’avoue au lieu cité dans mu lettre, t. III , disp. 5 , p. 1 5 1 9 ; « Il n’y a point, dit-il, proprement et véritablement «de simonie, sinon à prendre un bien temporel « comme le prix d’un spirituel : mais, quand on le « prend comme un motif qui porte à donner le spiri- « tucl , ou comme en reconnoissance de ce (jn’on l’a « donné, ce n’est point simonie, au moins en con- « science. » Et un peu après : « Il faut dire la même « chose , encore (|u'on regarde le temporel comme O sa fin principale, et qu’on le préfère même au spi- « rituel : quoique saint Thomas et d’autres semblent « dire le contraire, en ce qu’ils assurent que c’est ab- « solument simonie de donner un bien spirituel pour

i46 douzième LEmiE. SENTIMENTS

« un temporel, lorsque le temporel en est la fin. » Voilà , mes pères, votre doctrine de la simonie enseignée par vos meilleurs auteurs, qui se suivent en cela bien exa«;tement. Il ne me reste donc qu’à répondre à vos impostures. Vous n’avez rien dit sur l'opinion de Valentia, et ainsi sa doctrine subsiste après voire réponse. Mais vous vous arrêtez sur celle de Tannerus, et vous dites ([u’il a seulement décidé que ce n’étoit pas une simonie de droit divin , et vous voulez faire croire que j’ai supprimé de ce pas.sage ces paroles , de droit divin , sur quoi vous n’ètes pas raisonnables, mes pères: car ces termes, de droit divin, ne fiirent jamais dans ce passage. Vous ajoutez ensuite que Tannerus déclare que c’est une simonie de droit positif. Vous vous trompez , mes pères : il n’a pas dit cela généralement, mais sur des cas particuliers, in casibusa jure expressis , comme il le dit en cet endroit. En quoi il fiiit une exception do ce qu’il avoit établi en général dans ce jiassage, « que <> ce n est pas simonie en conscience; » ce qui enferme que ce n’en est |Xis aussi une de droit positif, si vous ne voulez faire Tannerus assez impie pour soutenir qu’une simonie de droit positif n’est pas simonie en conscience. Mais vous recherchez à dessein ces mots de « droit divin , droit po.sitif , droit naturel , « tribunal intérieur et extérieur, cas exprimés dans « le droit, présomption externe, » et les autres qui sont peu connus, afin d’échapper sous cette obscurité, et de faire perdre la vue de vos égarements. Vous n’échap|>erez j>as néanmoins, mes pères, par

DES JÉS. TOUCHANT LA SIMONIE. 9.47 ces vaincs subtilités ; car je vous ferai des questions si simples, quelles ne seront point sujettes au distinguo.

Je vous demande donc, sans parler de droit positif, ni de présomption externe, ni de tribunal extérieur, si un bénéficier sera simoniaquc, selon vos auteurs, en donnant un bénéfice de quatre mille livres de rente, et recevant dix mille francs argent comptant, non pas comme prix du bénéfice , mais comme un motif qui le porte à le donner. Répondez-moi nettement, mes pères; que faut-il conclure sur ce cas, selon vos auteurs? Tannerus ne dira-t-il pas formellement « que ce n'est point simonie en conscience, " puisque le temporel n’est pas le prix du bénéfice, « mais seulement le motif qui le fait donner? « Valentia, vos thèses de Caen, Sanchez et Escohar, ne décideront-ils pas de même , « que ce n’est pas si- « monie » par la même raison? En faut-il davantage pour excuser ce bénéficier de simonie? Et oseriezvous le traiter de simoniaque dans vos confessionnaux , quelque sentiment que vous en ayez par vousmêmes , puisqu’il auroit droit de vous fermer la bouche, ayant agi selon l’avis de tant de docteurs graves? Confessez donc qu’un tel bénéficier est excusé de simonie, selon vous ; et défendez maintenant cette doctrine , si vous le pouvez.

Voilà, mes pères , comment il faut traiter les questions pour les démêler, au lieu de les embrouiller, ou par des termes d’école , ou en changeant l’état de la question, comme vous faites dans votre dernier

2 48 IX)U/1ÉME LETTUI';. SENTIMENTS reproche en celte sorte. Tanneriis, dites-vous, déclare au moins qu’un tel échange est un grand péché; et vous me reprochez d’avoir supprimé malicieusement cette circonstance, ijui le justifie entièrement, à ce que vous prétendez. Mais vous avez tort, et en plusieurs manières. Car, quand ce que vous dites seroil vrai, il ne s’agissoit pas, au lieu où j’en parlois, de savoir s’il y avoit en cela du péché, mais seulement s’il y avoit de la simonie. Or, ce sont deux questions fort séparées ; les péchés n’obligent qu’à se confesser, selon vos maximes ; la simonie oblige à restituer ; et il y a de.s personnes à qui cela jiaroUroit assez différent. Car vous avez bien trouvé des expédients pour rendre la confe.ssion douce ; mais vous n’en avez point trouvé pour rendre la restitution agréable. J’ai à vous dire déplus que le cas que Tannerus accuse de péché n’est pas simplement celui où l'on donne un bien spirituel pour un temporel , qui en est le motif même principal; mais il ajoute encore « que l’on prise le temporel plus que le spirituel , » ce qui est ce cas imaginaire dont nous avons parlé. Et il ne fait pas de mal de charger celui-là de pétdié, puisqu’il faudroitétre bien méchant ou bien stupide, pour ne vouloir jws éviter un péché [>ar un moyen aussi facile qu’est celui de s’abstenir de comparer les prix de ces deux choses, lorsqu’il est permis de donner l une ])our l’autre. Outre que Valentia examinant, au lieu déjà cité, s’il y a du péché à donner un bien spirituel pour un temporel, qui eu est le motif principal , rapporte les raisons de ceux qui disent

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