‹ Lettres écrites a un provincial (volume 4)Chapitre 3 sur 47 · DU POUVOIR PROCHAIN · texte numérisé non relu

DU POUVOIR PROCHAIN

Je le suppliai de me dire ce que c ctoit qu'avoir le pouvoir prochain de faire quehjue chose. Cela est aisé, me dit-il; c’est avoir tout ce qui est nécessaire pmur la faire, de telle sorte qu’il ne manque rien pour agir. Et ainsi, lui dis -je, avoir le pouvoir prochain de passer une rivière, c’est avoir un bateau, des bateliers , des rames , et le reste , en sorte que rien ne manque. Fort bien, me dit-il. Et avoir le pouvoir prochain de voir, lui dis-je, c’e.st avoir bonne vue, et être en plein jour ; car qui auroit bonne vue dan.s l’obscurité n’auroit pas le jaouvoir prochain de voir, selon vous, puisque la lumière lui inanqueroit, sans quoi on ne voit point. Doctement, me dit-il. Et par consé({uent, continuai-je, quand vous dites que tous les justes ont toujours le pouvoir prochain d'observer les commandements , vous entcndeis qu’ils ont toujours toute la grâce nécessaire pour les accomplir; en sorte qu’il ne leur manque rien de la part de Dieu. Attendez, me dit-il ; ils ont toujours ce qui est nécessaire pour les observer, ou du moins pour le demander à Dieu. J’entends bien, lui dis-je; ils ont tout ce ({ui est nécessaire pour prier Dieu de les assister, sans qu'il soit nécessaire qu’ils aient aucune nouvelle grâce de Dieu pour prier. Vous l’entendez , me dit-il ; mais il n’est donc pas nécessaire qu'ils aient une grâce efficace pour prier Dieu? Non, me dit-il, suivant M. Le Moitié.

Pour ne point perdre de temps, j’allai aux Jacobins , et demandai ceux que je savois être des nouveaux thomistes. Je les priai tie me dire ce que c’est

que pouvoir prochain. N’est-ce pas celui, leur dis-je, auquel il ne manque lien pour agir? Non, me dirent-ils. Mais quoi ! mon père , s’il manque quelque chose à ce pouvoir, l’appelez-vous prochain? et direz-vous, par exemple, qu’un homme ait, la nuit, et sans aucune lumière, le pouvoir prochain de voir? Oui-dà , il l’auroit selon nous , s’il n’est pas aveugle. Je le veux bien, leur dis-je; mais M. Le Moine l’entend d’une manière contraire. 11 est vrai, me direntils; mais nous rentendons ainsi. J’y consens, leur dis-je ; car je ne dispute jamais du nom , pourvu qu’on m’avertisse du sens qu’on lui donne. Mais je vois parla que, quand vous tlites que les justes ont toujours le pouvoir prochain pour prier Dieu, vous entendez qu’ils ont besoin d’un autre secours pour prier, sans (pioi ils no prieront jamais. Voilà qui va bien, me répondirent mes pères en m’embrassant, voilà qui va bien : car il leur faut de plus une grâce efficace qui n’est pas donnée à tous, et qui détermine leur volonté à prier; et c’est uue hérésie de nier la nécessité de cette grâce efficace jjour prier.

Voilà qui va bien, leur dis-je à mon tour; niais, selon vous, les jansénistes sont catholiques, et M. Le Moine hérétique ; car les jansénistes disent que les justes ont le pouvoir de prier, mais qu’il faut pourtant une grâce efficace ; et c’est ce que vous approuvez. Et M. Le Moine dit que les justes prient sans grâce efficace; et c’est ce que vous condamnez. Oui, dirent-ils; mais M. Le Moine appelle ce pouvoir pouvoir prochain.

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