‹ Lettres écrites a un provincial (volume 4)Chapitre 34 sur 47 · ÉCRITE AU H. P. ANNAT, JÉSUITE · texte numérisé non relu

ÉCRITE AU H. P. ANNAT, JÉSUITE

Ou fait voir, en levant I équivoque du sens de Jansénius, qu'il ny a aucune hérésie dans Ttlglisc. On montre, par le consonlcment unanime de tous les tliéolojjiens, et principalemeut des jésuites , que l’autorité des papes et des conciles œcuméniques n est point infaillible dans les questions de fait.

Du jaoTicr 1657.

Mon révéheni) père,

Votre procédé in’avoit fait croire que vous desiriez (pie uous demeurassions en repos de part et d’autre , et je m’y étois disposé. Mais vous avez depuis produit tant d’écrits en peu de temps , <pi’ll paroit bien qu’une paix n’est guère assurée (piand elle dépend du silence des jésuites. Je ne s;iis si cette rupture vous sera fort avautageuse ; mais , pour moi , je ne suis pas faclié quelle me donne le moyen de détruire ce reproelie ordinaire d’hérésie dont vous remplissez tous vos livres.

Il est temps que j’arrête une fois pour toutes cette hardiesse que vous prenez de me traiter d'hérétique, qui s’augmente tous les jours. V’ous le faites dans ce Lvre que vous venez de publier d’une manière qui ne se peut pins souflfrir, et qui me rendroiteufin sus-

si je lie vous y répondois coiniiie le mérite un reproche de cette nature, .l’avois méprisé cette injure dans les écrits de vos confrères , aussi bien (ju’une infinité d’autres qu’ils y mêlent indilféreminent. Jla (|uinzièmc lettre y a voit assez répondu ; mais vous en parlez maintenant d’un autre air, vous en faites sérieusement le capital de votre défense ; c’est presque la seule chose que vous y employez. Car vous dites « que, pour toute réponse à mes «quinze lettres, il suffit de dire quinze fois que je « suis hérétique ; et qu’étant déclaré tel, je ne mérite » aucune créance. » Enfin vous ne mettez pas mon apostasie en ([uestion , et vous la supposez comme un ])rinci|)c ferme , sur lequel vous bâtissez hardiment. C'est donc tout de bon , mon père, que vous me traitez d’hérétique ; et c est aussi tout de bon que je vais vous y répondre.

Vous savez bien , mon père , que cette accusation est si importante, que c’est une témérité insupportable de l’avancer, si on n’a pas de quoi la prouver, .le vous demande quelles preuves vous en avez, (.^uand in’a-t-on vu à Charenton? Quand ai-je raan- (jué à la messe et aux devoirs des chrétiens à leur paroisse? (Juand ai -je fait quelque action d'uniou avec les hérétiques, ou de schisme avec fEylise? t^uel concile ai-je contredit? Quelle constitution de pape ai-je violée? Il faut répondre , mon père , ou.... Vous m’entendez bien. Et que répondez-vous? Je prie tout le monde de l’observer. Vous supposez premièrement * que celui qui écrit les lettres est de

MOM'AI.TE A(x:rsiï IVIIÉRÊSII:. 379 « l’ort-Iioyal. » Vous dites ensuite « que le l’ort- « Royal est déclaré liérétique ; » d’où vous conclue/. « que celui (|ui écj'it les lettres estdéclaré liérétique. » Ce n’est donc pas sur moi , mon père , que tombe le fort de cette accusation , mais sur le Port-Roval; et vous ne m’en charf;ez que parceque vous supposez que j’en suis. Ainsi je n’aurai pas grande peine à m’en défendre , puisque je n’ai qu’à vous dire que je n'en suis pas, et à vous renvoyer à mes lettres , où j’ai dit « que je suis seul , 0 et en propres termes, n que je ne suis point de Port -Royal, « comme j’ai fait dans la seizième qui a précédé votre livre.

Prouvez donc d’une autre manière que je suis licretique , ou tout le monde rcconnoîtra votre impuissance. Prouvez par mes écrits que je ne reçois pas la constitution. Ils ne sont pas eu si grand nombre; il n’y a que seize lettres à examiner, où je vous délie, et vous, et toute la terre , d’en jiroduire la moindre mar(|uc. Mais je vous y ferai bien voir le contraire. Car, quand j’ai dit, par exemple, djps la quatorzième: « Qu’en tuant, selon vos maximes, ses frères «en péché mortel, on damne ceux pour qui Jésus- « Christ e.st mort , » n’ai-je pas visiblement reconnu que Jésus -Christ est mort pour ces damnés, et qu’ainsi il est faux « qu’il ne soit mort que pour les « .seuls prédestinés, » ccquiest condamné dans la cinquième ))roposition ? Il est donc sur, mon père, que je n’ai rien dit pour soutenir ces propositions impies , que je déteste de tout mon cœur, lit qmtnd le Port- Royal les tiendroit, je vous déclare que vous n’en

;^8o DIX-SEPTIÈMF LETTRE, jiouvcz rien conclure contre moi, parceque , grâces à Uieii, je n’ai d’attaclic .sur la terre qu’à la .seule tglise catlioli(jue , apostolitjue et romaine, dans laquelle je veux vivre et mourir, et dans la communion avec le pape son souverain chef, hors de laquelle je suis très persuadé qu’il n’y a point de salut.

Que fcrez-vous à une personne qui parle de cette sorte , et par où m’attaquerez-vous , puisque ni mes discours ni mes écrits ne donnent aucun prétexte à vos accusations d’hérésie, et que je trouve ma sûreté contre vos menaces dans l’obscurité <|ui me couvre? Votis vous sentez frappé par une main invisible, qui rend vos égarements visibles à toute la terre ; et vous essayez eu vain de m’attaquer en la personne de ceux auxquels vous me croyez uni. Je ne vous crains ni pour moi , ni pour aucun autre, n’étant attache ni à quelque communauté , ni à quelque particulier (|ue ce soit. Tout le crédit que vous pouvez avoir est inutile à mon égard. Je n’espère rien du monde, je n’en appréhende rien , je n’en veux rieu ; je n’ai besoin, par la grâce de Dieu , ni du bien , ni de l’autorité de personne. Ainsi , mon père, j’échappe à toutes vos prises. Vous ne me sauriez prendre de quel- (|ue côté que vous le tentiez. Vous pouvez bien toucliiT le Port-Royal, mais non pas moi. On a bien délogé des gens de Sorbonne, mais cela ne me déloge pas de chez moi. Vous pouvez bien préparer des violences contix; des prêtres et des doc teurs, mais non pas contre moi, qui n’ai point ces qualités. Et ainsi pcut-t;ti'u n’eùtes-vous jamais affaire à une

MONTALTK JUSTIFIlt. 38i

[xu'sounc qui fiit si hors de vos atteintes, et si propre à combattre vos erreurs , étant libre, sans engagement, sans altaclurmiuit, sans liaison, sans relation, sans allaires ; assez instruit de vos maximes, et bien résolu de les pousser autant que je croirai que Dieu m’y engagera, sans qu'aucune considération biimaine puisse arrêter ni ralentir mes poursuites.

A quoi vous sert-il donc , mon pèrt? , lorsque vous no pouvez rien contre moi , de publier tant de calomnies contre des personnes qui ne sont point mêlées dans nos dilTérends , comme fout tous vos pères ? Vous n’échapperez pas par ces fuites ; vous sentirez la force de la vérité que je vous oppose, .le vous dis que vous anéantissez la monile chrétienne en la séparant de l'amour de Dieu , dont vous dispensez les hommes ; et vous me parlez de la mort du père Mester, que je n’ai vu de ma vie. Je vous dis que vos auteurs permettent de tuer pour une pomme , quand il est honteux de la laisser perdre; et vous me dites » qu’on a ouvert un tronc « à Saint-Merri. » Que voulcz-vous dire de même , de me prendre tous les jours à partie sur le livre de la Sainte- J'injinité ' , fait par un père de 1 Oratoire que je ne vis jamais, non plus que son livre ? Je vous admire, mon père, de considérer ainsi tous ceux <jui

' Ce livre (le la Saiule-VîrçiuUé est une (raduction que le père 8c(5ue»iol, pr<‘lrc de l’Oratoire, avoit faite d’im livre de saint Augustin. Ju;o|ue->Ià il n’y avoit rien à reprendre : mais ce père y joignit quelques remarques bizarre» et singulières, qui ont u»prité une juste censure ; et comme ce livre vrnoii d’un père de l’O-

38a mX-SEITIÈMK LETTRE. FANTOME vous sont contraires coinine une seule personne. Votre haine les embrasse tous cnseiuble , et en forme comme un corps de réprouvés , dont vous voulez que cliacun réponde pour tous les autres.

Il y a bien de la dill’ércnce entre les jésuiUîs et ceux qui les combattent. Vous composez véritablement un corps uni sous un seul cbel'; et vos réfjles , comme je l’ai Fait voir , vous défendent de rien imprimer .sans l’aveu de vos siqiérieurs, qui sont rendus responsables tles erreurs de tous les particuliers, « sans qu’ils puissent s'excuser en disant qu’ils O n’ont pas remarqué les erreurs <[ui y sont ensei- «jçnées, pareequ’ils les doivent remarquer » selon vos ordonnances, et selon les lettres de vos généraux Aquaviva , Wittellesclii , etc. C’est donc avec raison qu’on vous rejjroche les égarements de vos confrères , qui se trouvent dans leurs ouvrages approuvés par vos .supérieurs et par les théologiens de votre compagnie. Mais (piant à moi, mon père, il en faut juger autrement, .le n’ai pas souscrit le livre de la Sainte-finjiuité. On ouvriroit tous les troncs de Paris sans <pie j’en fusse moins catholique. Et (nifin je vous déclare hautement et nettement que personne ne répond de mes lettres que moi , et que je ne réponds de rien que de mes lettres.

Je pourrois en demeurer là, mon père , sans parler de ces autres personnes que vous traitez d'hérétupies

i-.itoirc, don! la fonf^r^gaiion a toujours attachée à la ilot-irtm* (le .saint Au(;u!<tiu, ou clierctia à t‘n faire retomber le blâme sur les jaDitenislcs. ( Sole de Védii. de 1812.)

miNK NOUVELLE llLnÊSIE. 383 jjniir me coiiiprL'ndrc dans cette uccusatioii. ftlais, conim(; j en suis l'occasion, je me trouve enjjujjé en quelque sorte à me servir de cette même occasion pour en tirer trois avantages : car c’en est un bien considérable île faire paroilrc l’innocence de tant de personnes calomniées; c’en est un autre, et bien propre à mon sujet, de montrer toujours les artifices de votre politiipie dans cette accusation. Mais celui que j’estime le plus est que j’apprendrai pai^hi à tout le monde la fausseté de ce bruit scandaleux ipie vous semez de tous côtés, «que l’Lglise est divisée par «une nouvelle hérésie.» Et comme vous abusez d’une infinité de personnes en leur faisant accroire que les points sur lesquels vous essayez d’e.xciter un si grand orage sont essentiels à la foi, je trouve d’une extrême importance de détruire ces fausses impressions, et d’expliquer ici nettement en quoi ils consistent, pour montrer qu’en effet il n’y a point d’hérétiques dans l'Église,

Car n’est-il pas vrai tpie, si l’on demande en quoi consiste l’hérésie de ceux que vous appelez jan.sénistes, on répondra incontinent que c’est en ce que ces gens-là di.scnt « que les commandements de Dieu « sont impossibles; qu’on ne peut résister à la grâce, « et qu’on n’a pas la liberté de faire le bien et le mal; «que Jésus -Christ n’est pas mort pour tous les « hommes, mais seulement pour les prédestinés; et « enfin, ipi’ils soutiennent les cinq propositions con- « damnées par le pape? » Ne faites-vous pas entendre quec estpource sujet que vous persécutez vosadver-

384 DIX-SKPTIÈME LETTRE. FANTOME saircs? N’est-cc |>as ce que vous dites dans vos livres, dans vos entretiens, dans vos catéchi.sines, comme vous litcs encore les fêtes de Noël à Saint-Louis, en demandant à une de vos petites berjjèrcs ; » Pour qui « est venu Jcsu.s-Ghrist, ma fille? — Pour tous les «Iioiumes, mon père. — Eh quoil ma fille, vous Il n’étes donc pas de ces nouveaux hérétiques qui O disent qu’il n’est venu que pour les prédestinés? » Les enfants vous croient là-dessus , et plusieurs autres aussi ; car vous les entretenez de ces mêmes fahles dans vos sermons , comme votre père Grasset à Orléans, qui en a été interdit. Et je vous avoue que je \ ous ai cru atissi autrefois. Vous m’aviez donné cette même idée de toutes ces persounes-là. De sorte que , lorsque vous les pre.ssicz sur ces propositions, j ohserv’ois avec attention quelle seroit leur réjionse ; et j’étois fort disposé à ne les voir jamais , s’ils n’eussent déclaré qu’ils y renonçoient comme à des impiétés visibles. Alais ils le firent bien hautement. Gar M. de Sainte-Beuve ', professeur du roi en Sorbonne, censura dans ses écrits publics ces cinq projiositions lonij-temps avant le pape;/-t ces docteurs tirent paroitre plusieurs écrits, et entre autres celui de ta ijrace victorieuse, qu’ils produisirent en même temps, oii ils rejettent ces propositions et comme héréti-

* M. J.icqueü de Sainte-Betive, riin des plus habiles de son siècle, et professeur do Sorbonne au temps de la censure do M. Arn.iuld, aima mieux quitter sa chaire que de condamner Contre Ic-s iq'les un docteur sou confrère, dont la doctrine cloit très oulioduxe- H est mort en lb77.

DiyiiizedT. tlîi>OglL’

D UNE NOUVELLE HÉRÉSIE. 385 <]ucs et comme étrangères. Gir ils disent, dans la prélàce, « que ce .sont des propositions hérétiques et « luthcrienues, fabriquées et forgées à plaisir, qui ne « se trouvent ni dans Junsénius ni dans ses défen- « seurs ; » ce sont leurs termes. Ils se plaignent de ce qu'on les leur attribue, et vous adressent pour cela ces paroles de saint Prosper, le premier disciple de saint Augustin , leur maitre, à qui les scmi-pélagiens de France en imputèrent de pareilles pour le rendre odieux, a U y a, dit ce saint, des personnes qui ont O une passion si aveugle de nous décrier, qu’ils en « ont pris un moyen qui ruine leur propre réputation. <■ Car ils ont fabriqué à dessein de certaines propoa sitions pleines d'impiétés et de blasphèmes, qu’ils « envoient de tous côtés pour faire croire que nous « les soutenons au meme sens qu'ils ont exprimé par « leur écrit. Mais ou verra, par cette réponse, et « notre innocence et la malice de ceux qui nous ont « inf|)uté ces impiétés, dont ils sont les uniques in- « ventéurs. •

En vérité, mon père, lorsque je les ouïs parler de la sorte avant la constitution; quand je vis qu’ils la reçurent ensuite avec tout ce qui se peut de respect; qu'ils offrirent de la souscrire, et que M. Arnauld eut déclaré tout cela, plusfortementque je ne le puis rapporter, dans toute sa seconde lettre, j’eusse cru pécher de douter de leur foi. Et en effet, ceux qui avoient voulu refuser l’absolution à leurs amis avant la lettre de M. Arnauld ont déclaré depuis que, après qu’il avoit si nettement condamné ces erreurs qu’on

386 DIX-SEPTIÈME LETTRE. DISPUTE lui imputoit, il n’y avoit aucune raison de le retrancher, ni lui ni scs amis , de l'Èylise. Mais vous n’en avez pas use de même; et c’est sur quoi je commençai à me déher que vous agissiez avec passion.

Car, au lieu que vous les aviez menacés de leur faire signer cette constitution quand vous pensiez qu’ils y resisteroient, lorsque vous vîtes qu’ils s’y portoient d’eux-mêmes, vous n’en parlâtes plus. Et, (|uoiqu’il semblât que vous dussiez après cela être satisfait de leur conduite, vous ne laissâtes pas de les traiter encore d’hérétiques; « parce, disiez-vous, que « leur cœur démentoit leur main, et qu’ils étoient « catholiques extérieurement , et hérétiques inté- « rieurement, • comme vous-même l’avez dit dans votre Rép. à quelques demandes, p. 27 et 47-

Que ce procédé me parut étrange, mon père! Car de qui n’cii peut-on pas dire autant ! Et quel trouble n’exciteroit-on point parce prétexte! « Si l'on refuse, « dit .saint Grégoire, pape, de croire la confessiAn de « foi de ceux quila donnent conforme aux semiments « de l’Église , on remet en doute la foi de toutes les «personnes catholiques. » Regist., 1. V, ep. xv. ,Ie craignis donc, mon père, « que votre dessein ne fut « de rendre ces personnes hérétiques sans qu’ils le « fussent, » comme parle le même pape sur une dispute pareille de son temps; «parce, dit-il, que ce « n’est pas s’opposer aux hérésies, mais c’est faire « une hérésie que de refuser de croire ceux qui par « leur confession témoignent d’être dans la véritable « foi: Hocnonest /iæresimpurgore,sedfacere. » Ep.xvi.

SUR LE SENS DE JANSÉNIUS. 38; Mais je connus en vérité qu’il n’y avoit point en effet d’hérétiques dans l’Église, quand je vis qu’ils s’étoientsi bien justifiés de toutes ces hérésies, que vous ne pûtes plus les accuser d’aucune erreur contre la*foi, et que vous fûtes réduit à les entreprendre seulement sur des questions de fait touchant Jansénius, qui ne pouvoienl être matière d’hérésie. Car vous les voulûtes obliger à reconnottre « que ces « propositions étoicnt dans Jansénius, mot à mot, « toutes, et en propres termes, » comme vous l’écrivîtes encore vous-même: Singulares, individuæ, lotidem verbis apud Jansenium contenta: , dans vos Cavilli, p. 3g.

Dès-lors votre dispute commença à me devenir indifférente. Quand je croyois que vous disputiez de la vérité ou de la fausseté des jiropositions , je vous écouiois avec attention ; ciu- cela toucboit la foi : mais, quand je vis que vous ne disputiez plus que pour savoir si elles étoient mot à mot dans Jausénius ou non, comme la religion n'y étoit plus intéressée, je ne m’y intércssois plus aus.si. (le n’est pas qu’il n’y eût bien de l’apparence que vous disiez vrai : car de dire que des paroles sont mot à mot dans un auteur, c’est à quoi l’on ne peut se méprendre. Aussi je ne m'étonne pas que tant de personnes , et en France et à Rome, aient cru , sur une expression si peu suspecte, que Jansénius les avoit enseignées en effet. Et c'est pourquoi je ne fus pas peu surpris d’apprendre que ce même point de fiait que vous aviez proposé comme si certain et si important étoit faux , et cpi’on vous

388 DIX-SKPTIÈMEI,ETTnE. DISPUTE défia de citer les pages de Jaiisénius où vous aviez trouve ces propositions mot à mol, sans que vous l'ayez jamais pu faire.

Je nipportc toute cette suite, parcequ’il me semble f|ue cela découvre ttssez l’esprit de votre société ^u toute cette affaire , et qu’on admirera de voir que , malgré tout ce que je viens de dire, vous n’ayez pa.s cessé de publier qu’ils étaient toujours hérétiques. Mais vous avez seulement changé leur hérésie selon le temps. Car, à mesure qu’ils se justifiaient de l’une, vos pères en substituoient une autre, afin qu'ils n’en fussent jamais exempts. Ainsi , en i65.1, leur hérésie étoit sur la qualité des propositions. Ensuite elle fiit sur le mot à mot. Depuis vous la mites dans le cœur. Mais aujourd’hui on ne parle plus de tout cela; et l’on veut qu’ils soient hérétiques, s’ils ne signent « que le sens de la doctrine de Janséuius se trouve « dans le sens de ces cinq propositions. ■>

Voilà le sujet de votre dispute présente. 11 ne vous suffit pas j|u’ils condamnent les cinq propositions, et encord tout ce qu’il y aurait dans Janséuius qui pourroit y être conforme et contraire à saint Augustin ; car ils font tout cela. De sorte qu’il n’est pas (|ucstion de savoir, par exemple, «si Jésus-Christ « n’e.st mort que pour les prédestinés; • ils condamdent cela aussi bien que vous : mais si Jansénius est de ce sentiment-là oti non. Et c’est sur quoi je vous déclare plus que jamais que votre dispute me touche peu , comme elle touche peu l'Eglise. Car, encore que jeue sois pas docteur non plus que vous, mon père.

SUR LE SENS DE JANSÉNIUS. 38ç, je vois bien neanmoins qu’il n'y va point de la foi, puisqu'il n’est question que de savoir quel est le sens de Jansénius. S’ils croyoient que sa doctrine fut conforme au sens propre et littéral de ces propositions , ils la condamneroient; et ils ne refusent de le fidre que jKircequ’ils sont persuadés qu’elle en est bien différente: ainsi, quand ils l’entendroient mal , ils ne seroient pas hérétiques, puisqu’ils ne l’entendent qu’en un sens catliolique.

Et, pour expliquer cela par un exemple, je prendrai la diversité de sentiments qui fut entre saint Basile et saint Atlianasc touchant les écrits de saint Denis d’Alexandrie, dans lesquels saint Basile, croyant trouver le sens d’Arius contre l’égalité du père et du fils, il les condamna comme hérétiques : mais saint Athanase, au contraire, y croyant trouver le véritable sens de l'Eglise, il les soutint comme catholiques. Pensez-vous donc, mon père, que saintBasile, (|ui tenoit ces écrits pour ariens, eût droit de traiter saint Athanase d’hérétique, pareequ'il les défendoit? Et quel sujet en eût-il eu, puisque ce u’étoit pas l’arianisme qu’Athanase défendoit, mais la vérité de la foi qu’il pensoit y être? Si ces deux saints fussent convenus du véritable sens de ces écrits, et qu’ils y eussent tous deux reconnu cette hérésie, sans doute saint Athanase n’eût pu les approuver sans hérésie : mais, comme ils étaient en différent louchant ce sens, saint Athanase étoit catholique en les soutenant, quand même il les eût mal entendus; puisque ce Il eût été qu'une erreur de fait, et qu’il ne défendoit

dans cette doctrine que la foi catholique qu’il y sup-

posoit.

Je vous en dis de même, mon père. Si vous conveniez du sens de Janscnius, et que vos adversaires fussent d’accord avec vous, qu’il tient, par exemple, (juon ne peut résister à la grâce, ceux qui refuseroient de le condamner seroient hérétiques. Mais lorsque vous disputez de son sens, et qu’ils croient que, selon sa doctrine, on peut résister à la grâce, vous n’avez aucun sujet de les traiter d’hérétiques, quelque hérésie que vous lui attribuiez vous-mêmes , puisqu’ils condamnent le sens que vous y supposez, et que vous n’oseriez condamner le sens qu’ils y supposent. Si vous voulez donc les convaincre, montrez que le sens qu’ils attribuent à Jansénius est hérétique ; car alors ils le seront eux -mêmes. Mais comment le pourriez-vous faire, puisqu’il est constant, selon votre pi'opre aveu, que celui qu’ils lui donnent n’est point condamné?

Poiir vous le montrer clairement, je prendrai pour principe ce que vous reconnoissez vous-^mêmes, O que la doctrine de la grace efficace n’a point été « condamnée, et que le pape n’y a point touché par « sa constitution. • Et en effet, quand il voulut juger des cinq propositions , le point de la grâce efficace fut mis à couvert de toute censure. C’est ce qui parott parfaitement par les avis des consultcurs auxquels le pape les donna a examiner. J’ai ces avis entre mes mains, aussi bien que plusieurs personnes dans Pa-

■ L’ÉGLISE FAILLIBLE DANS LES FAITS. 391 ris, et entre autres M. l’évêque ' de Montpellier, qui les apporta de Rome. On y voit que leurs opinions furent partagées, et que les principaux d’entre eux, comme le maître du sacre palais, le commissaire du saint-office, le général des augustins, et d’autres, croyant que ces propositions pouvoient être prises au sens de la grâce efficace, furent d’avis qu’elles ne dévoient point être censurées : au lieu que les autres, demeurant d’accord qu’elles n’eussent pas dû être condamnées si elles eussent eu ce sens, estimèrent qu’elles le dévoient être, pareeque, selon ce qu’ils déclarent, leur sens propre et naturel en ctoit très éloigné. Et c’est pourquoi le pape les condamna ; et tout le monde s’est rendu à son jugement.

Il est donc sûr, mon père, que la grâce efficace n’a point été condamnée. Aussi est-elle si puissamment soutenue par saint Augustin, par saint Thomas et toute son école , par tant de papes et de conciles, et par toute la tradition, que ce seroit une impiété de la taxer d’hérésie. Or tous ceux que vous traitez d’hérétiques déclarent qu'ils ne trouvent autre chose dans Jansénius que cette doctrine de la grâce efficace; et c’est la seule chose qu’ils ont soutenue dans Rome. Vous-méme l’avez reconnu, Cavill.,

* L'ev^qoe de Montpellier. Ce fut François du nosquot, <]ui, d’évêque Je Lodève, fut fait en i655 évêque île Montpellier, et mourut en 1676. CTétoit un des plus savants évêques <le son temps, dans la science qui convient le plus à un evéque, cVst>à* dire dans les inulièrcs ccc1ésiasti<|ucs.

( iVofe t/c r édit. Je 1812.)

392 DIX-SEPTIÈME LETTRE, ji. 35, où vou? avez déclaré «qu’en parlant devant " le pape ils ne dirent aucun mot des propositions, ne U verbum quidem, et qu’ils employèrent tout le temps « à parler de la grâce efficace. » Et ainsi, soit qu’ils se trompent ou non dans cette supposition, il est au moins sans doute que le sens qu’ils supposent n’est point hérétique , et que par conséquent ils ne le sont point. Car, pour dire la chose en deux mots, ou Jansénius n’a enseigne que la grâce efficace , et en ce cas il n’a point d’erreur; ou il a enseigné autre chose, et en ce cas il n’a point de défenseurs. Toute la question est donc de savoir si Jansénius a enseigné en ettèt autre chose que la grâce efficace; et, si l’on trouve que oui, vous aurez la gloire de l’avoir mieux entendu: mais iis n’auront point le malheur d'avoir erré dans la foi.

Il faut donc louer Dieu, mon père, de ce qu’il n’y a point en effet d’hérésie dans l’Église, puisqu’il ne s’agit en cela que d’un point de fait qui u’en peut former; car l’Église décide les points de foi avec une autorité divine, et elle retranche de son corps tous ceux qui refusent de les recevoir. Mais elle n’en use pas de même pour les choses de fait ; et la raison en est que notre salut est attaché à la foi qui nous a été révélée, et qui se conserve dans l’Eglise par la tradition, mais qu’il ne dépend point des autres faits particuliers qui n’ont point été révélés de Dieu. Ainsi on est obligé de croire qne les commandements de Dieu ne sont pas impossibles ; mais ou n’est pas obligé de savoir ce que .lansénius a enseigné sur ce

L’ÉGLISE FAILUKLE DANS LES FAITS, sujet. C’est poivquoi Dieu conduit l’Élglise, dans la iléterniination des points de la foi, par l’assi.stance de son esprit, qui ne peut errer; au lieu que, dans les choses de fait, il a laisse agir par les sens et par la raison, qui en sont naturellement les juges : car il n’y a que Dieu qui ait pu instruire l’Église de la foi. Mais il n'y a (|u’à lire Jansénius pour savpir si des propositions sont dans son livre; et de là vient que c’est une hérésie de résister au.\ décisions do foi, pareeque c’est opposer son esprit propre à l'o.sprit de Dieu. Mais ce n’est pas une hérésie, quoitpie ce puisse être une témérité, (jue de ne pas croire certains faits particuliers , pareeque ce n’est qu’opposer la raison, qui peut être claire, à une autorité qui est grande, mæs qui en cela n’est pas infailliLilc.

C’est ce que tous les théologiens reconnoissent, comme il parolt par cette maxime du cardinal Itellarmin , de votre société ; « Les conciles généraux et « légitimes ne peuvent errer en déRnissant les dog- • mes de foi ; mais ils peuvent errer en des questions 0 de fait. » De sum. Potenl. , lib. IV, c. xi. Et ailleurs : « Le pape, comme pape, et même à la tête d’un « concile universel , peut errer dans les controverses « particulières de fait, (|ui dépendent principalement « de l’information et du témoignage des hommes. » C. 3. Et le cardinal liaronius de même: « Il faut se « soumettre entièrement aux décisions des conciles « dans les points de foi ; mais , pour ce qui concerne « les personnes et leurs écrits, les censures qui en n ont été faites ne se trouvent pas avoir été gardées

3g4 DIX-SEPTIÈME LETTRE.

« avec tant de rigueur, parcequ’il ntf a personne à >1 qui il nepuissearriverd’y être trompe. » Adan. f>^i, n. 3g. C’est aussi pour cette raison que !M. l’archevêque de Toulouse ‘ a tiré cette régie des lettres de deux grands papes, saint Léon et Pelage II : « Que le « propre objet des conciles est la foi , et que tout ce « qui s’y .résout hors de la foi peut être revu et exa- « mine de nouveau ; au lieu qu’on ne doit plus exa- « miner ce qui a été décidé en matière de foi, parceo que, comme dit Tertullien, la régie de la foi est « seule immobile et irrétractable. »

De là vient qu’au lieu qu’on n’a jamais vu le.s conciles généraux et légitimes contraires les uns aux autres dans les points de foi , « Pareeque , comme n dit M. de Toülouse , il n’est pas seulement permis ■« d’examiner de nouveau ce qui a été déjà décidé en « matière de foi ; » on a vu quelquefois ces mêmes conciles opposés sur des points de fait où il s’agissoit de l’intelligence du sens d’un auteur, « Parce que , » comme dit encore M. de Toulouse , après les papes qu’il cite , « tout ce qui se résout dans les conciles « hors de la foi peut être revu et examiné de nou- « veau. » C’est ainsi que le (juatrièine et le cinquième concile paroissent contraires l’un à l’autre, en l’interprétation des mêmes auteurs ; et la même chose arriva entre deux papes , sur une proposition de certains moines de Scythie ; car, après que le pape Hor-

* M. de Marca. On .<taU que cet illustre prélaf liit artheveque (le T(;ulunse avant de venir au sié(*e de Pniis, dont U mort renipècha de prendre possession.

JÉS. CONTRAIRES AUX CONCILES. SgS iiiisdas l'eut condamnée en l'entendant en un mauvais sens, le pape Jean II , sou successeur, l'exuiniiiant de nouveau, et l'entendant en un bon sens, l'approuva et la déclara catholique. Diriez- vous, pour cela, qu'un de ces papes fut hérétique? Et ne faut-il donc pas avouer que , pourvu que l'on condamne le sens hérétique qu'un pape auroit supposé dans un écrit , on n'est pas hérétique pour ne pas condamner cet écrit , en le prenant en un sens qu'il est certain que le pape n'a pas condamné , puisque autrement l’un de ces deux papes seroit tombé dans l’erreur?

J’ai voulu, mon père, vous accoutumer à ces contrariétés qui arrivent entre les catholiques sur des questions de luit touchant l’intelligence du sens d'un auteur , en vous montrant sur cela un père de l’Eglise contre un autre, un pape contre un pape , et un concile contre un concile, pour vous mener de là à d’autres exemples d'une pareille opposition , mais plus disproportinunée ; car vous y verrez des conciles et des papes d’un coté, et des jésuites de l'autre , qui s'opposeront à leurs décisions touchant le sens d’un auteur , sans que vous accusiez vos confrères , je ne dis pas d hérésie , mais non pas même de témérité.

Vous savez bien , mon père, que les écrits d’Origèue furent condamnés par plusieurs conciles et par plusieurs papes, et même par le cintjuième concile général , comme contenant des hérésies, et entre autres celle • de la réconciliation des démons au

3g6 ÜIX-SEPTIÈME LETTRE.

« jour du jugement. » Croyez-vous sur cela qu’il soit d’une nécessité absolue , pour être catholique, de confesser qu’ürigène a tenu en effet ces erreurs , et qu’il ne suffise pas de les condamner sans lus lui attribuer ? Si cela étoit , que deviendroit votre père Malloix , qui a soutenu la pureté de la foi d'Origène , aussi bien que plusieurs autres catholiques qui ont entrepris la meme chose , comme Pic de la Mirandc, et Cenebrard , docteur de Sorbonne ? Et n’est-il pas cerüiin encore que ce même cinquième concile général condamna les écrits de Théodoret contre saint Cyrille , « comme impies , contraires à la vraie foi , et « contenant l’hérésie nestorienne? » Et cependant le père Sirmond , jésuite , n’a pas laissé de le défendre , et de dire, dans la vie de ce père , « que ces mêmes «écrits sont exempts de cette hérésie nestorienne. » V’ous voyez donc , mon père, que, quand l’Eglise condamne des écrits , elle y suppose une erreur qu’elle y condamne ; et alors il est de foi que cette erreur est condamnée, mais qu’il n'est pas de foi qüe ces écrits contiennent en effet l’erreur que l’Eglise y suppose. Je crois que cela est assez prouvé; et ainsi je finirai ces exemples par celui du pape llonorius , dont l’histoire est si connue. On sait qu’au commencement du septième siècle , l’Église étant troublée par l’hérésie des monothélites , ce pape , pour terminer ce différent, fit un décret qui sembloit favori.ser ces hérétiques , de sorte que plusieurs en Rirent scandalisés. Cela se passa néanmoins avec peu de bruit .sous son pontificat ; mais ,

JIvS. œNTÙAinES AUX CONCII,ES. 897 cinquante ans après, l'Eglise étant assemhicc dans le sixième concile général , où le pape Agathon présidoit par ses lé{>ats , ce décret y fut déféré ; et après avoir été lu et examiné , il fut condamné comme contenant l’hérésie des monothélites , et brûlé en cette qualité en pleine assemblée , avec les autres écrits de ces hérétiques. Et cette décision fut reçue avec tant de respect et d’uniformité dans tonte l’Église , qu’elle lût confirmée ensuite par deux autres conciles généraux, et même par les papes Léon II , et Adrien II qui vivoit deux cents ans après , sans que personne ait troublé ce consentement si universel et si paisible durant sept ou huit siècles. Cependant quelques auteurs de ces derniers temps, et entre autres le cardinal Hellarinin, n’ont pas cru se rendre hérétiques pour avoir soutenu, contre tant de papes et de conciles , que les écrits d’IIonorius sont exempts de l’erreur qu’ils avoient déclaré y être ; « Parce, dit-il, que des conciles gé- , « néraux pouvant errer dans les questions de fait,

« on peut dire en toute a.ssurance que le sixième « concile s’est trompé en ce fait-là , et que, n’ayant « pas bien entendu le sens des lettres d’Honorius , il • a mis à tort ce pape au nombre dos hérétiques. » De sum. Pont. , lib. IV’, c. XI.

Remarquez donc bien, mon père, que ce n’est pas être hérétique de dire que le j>apc Honorius ne l’étoit pas , encore que plusieurs ]japes et plusieurs conciles l’eussent déclaré , et même*après l’avoir examiné. Je viens donc maintenant à notre ques-

3<)« DIX-SEPTIÈME LETTRE, tion, et je vous permets de faire votre cause aussi bonne que vous le pourrez. Que direz-vous, mon père, pour rendre vos adversaires hérétiques? « Que « le pape Innocent X a déclaré que l’erreur des cinq «propositions est dans Jansénius? » Je vous laisse dire tout cela. Qu’en concluez-vous : « Que c’est être « hérétique de ne pas reconnoître que l’erreur des « cinq propositions est dans Jansénius ? » Que vous en semble-t-il, mon père? N’est-ce donc pas ici une question de fait de meme nature que les précédentes ? I,e pape a déclaré que l’erreur des cinq propositions est dans Jansénius, de même que ses prédécesseurs avoientdéclaréque l’erreur des ncstoriens et des monothélites étoit dans les écrits de Théodoret et d’Honorius. Sur quoi vos pères ont écrit qu'ils condamnent bien ces hérésies, mais qu’ils ne demeurent pas d’accord que ces auteurs les aient tenues : de même que vos adversaires disent aujour- . d’hui qu’ils condamnent bien ces cinq propositions , mais qu’ils ne sont pas d’accord que Jansénius les ait enseignées. En vérité, mon père, ces cas -là sont bien semblables ; et s’il s’y ti'ouve quelque différence, il est aisé de voir combien elle est à l’avantage de la question présente , par la comparaison de plusieurs circonstances particulières qui sont visibles d’elles -mêmes, et que je ne m’arrête pas à rapporter. D’oü vient donc, mon père, que, dans une même cause , vos pères sont catholiques , et vos adversaires hérétiques? Et par quelle étrange excej>-

JÉS. œiSTRAlRES AUX COISCIF.ES. 399 lion los privez-vous d’une liberté que vous donnez à tout le reste des fidèles?

Que direz-vous sur cela , mon père? » Que le pape « a confirmé sa constitution par un bref? » Je vous répondrai que deux conciles généraux et deux papes ont confirmé la condamnation des lettres d'ilonorius. Mais quel fond prétendez-vous faire sur les paroles de ce bref, par lesquelles le pape déclare « qu’il a coudamné la doctrine de Jansénius dans ces « cinq propositions? » Qu'cst-ce que cela ajoute à la constitution? et que s’ensuit- il de là? sinon que comme le sixième concile condamna la doctrine d’Honorius , parcequ’il croyoit qu’elle étoit la même que celle des jnonotliélitcs ; de même le pape a dit qu’il a condamné la doctrine de Jansénius dans ces cinq propositions, parce qu’il a suj>posé qu’elle étoit la même que ces cinq propositions. Et comment ne l’eût-il pas cru? Votre société ne publie autre chose ; et vous-méme, mou père , qui avez dit qu’elles y sont mol h mot , vous étiez à Rome au temps de la censure ; car je vous rencontre par-tout. Se fût-il défié de la sincérité ou de la suffisance de tant de religieux graves? Et comment n’eût-il pas cru que la doctrine de Jansénius étoit la même que celle des cinq propositions , dans l’assurance que vous lui aviez donnée qu’elles étoient mot à mot de cet auteur? Il est donc visible, mon père, que, s’il se trouve que Jansénius ne les ait pas tenues, il ne faudra pas dire, comme vos pères ont fait dans leurs exemples , que le pape .s’est trompé en ce point de fait , ce qu’il est

/<Ü0 DIX-SEPTIÈME LETTHE.

toujours fâcheux de publier ; mais il ne faudra que dire que vous avez trompé le pape ; ce qui n'apporte plus de scandale, tant on vous connoit maintenant.

Ainsi, mon père, toute cette matière est bien éloignée de pouvoir former une hérésie. Mais comme vous voulez en faire une à quelque prix que ce soit, vous avez essayé de détourner la question du point de fait pour la mettre en un point de foi ; et c’est ce que vous laites en cette sorte : « Le paj>e , dite.s-vous, « déclare qu’il a condamné la doctrine de Jansénius « dans ces cinq propositions : donc il est de foi que « la doctrine de Jansénius touchant ces cintj propo- « sitions est hérétique , telle quelle soif. » Voilà, mon père, un point de foi bien étrange, qu'une doctrine est hérétique telle qu’elle puisse être. Eh quoi! si , selon Jansénius , on peut résister à la ^race intérieure , et s il e.st faux, selon lui, ^ue Jésus-Christ ne soit mort que pour les seuls piédestinés , cela sera-t-il aussi condamné , pareeque c’est sa doctrine ? Sera-t-il vi-ai , dans la constitution du pape , que Von a la liberté de faire le bien et le mal ? et cela sera-t-il faux dans Jansénius? Et par quelle fatalité sera-t-il sf malheureux, que la vérité devienne hérésie dans son livre? Ne fàut-il donc pas confesser qu il n’est hérétique qu'au cas qu il soit conforme à ces erreurs condamnées ? puisque la question du pape est la règle à laquelle on doit appliquer Jansénius |)our juger de ce qu’il est selon le rapport qu’il y aura; etqu’ainsi on résoudra cette question , savoir si sa doctrine est hérétique.

l'ÜLITIQUK DES JESUITES. ^o.

par cette autre question de fait, savoir si elle est con- Jônne nu sens de ces pwposilions ; étant impossible quelle ne soit hérétique, si elle y est conforme; et qu’elle ne soit catholique, si elle y est contraire. Car enfin, puisque, selon le pape et les évêques, /« propositions sont condamnées en leur sens propre et naturel, il est impossible ([u’elles soient condamnées au sens de .lansénius, sinon au cas que le sens de Jansénius soit le même que le sens propre et naturel de ces propositions, ce qui est un point de fait.

La question demeure donc toujours dans ce point de fait, sans qu’on puisse en aucune sorte l’en tirer pour la metti e dans le droit. Et ainsi on n’en peut faire une matière d’hérésie; mais vous en pourriez bien faire un prétexte de persécution , s’il n’y avoit sujet d’espérer qu’il ne se trouvera point de personnes qui entrent assez dans vos intérêts pour .suivre un procédé si injuste, et qui veuillent contraindre de sijjner, comme vous le souhaitez , tjue ton condamne ces propositions au sens de Jansénius , sans explitpier ce que c’est que ce sens de Jansénius. Peu de {jens sontdi.sposés à signer une conlcssion de foi en blanc. Or, ce scroit en signer une en blanc, que vous rempliriez ensuite de tout ce qu’il vous plairoit; puisqu il vous seroit libre d’interpréter à votre gré ce que c est que ce sens de Jansénius (ju’on ii’auroit pas expliqué. Qu’on l’explique donc auparavant, autrement vous nous feriez encore ici un pouvoir prochain, abstrahendo ah omni sensu. Vous savez que cela ne réussit pas dans le inonde. Ou y hait

4o2 DIX-SEPTIÈME LETTRE.

rambi[jiiitc, et sur-tout en matière de foi, où il est bien juste d'entendre pour le moins ce que c’e,st que l’on condamne. Et comment Se pourroit-il faire <|ue des docteurs , qui sont persuadés que Jansenius n’a point d’autre sens que celui de la grâce elficacc, consentissent à déclarer qu’ils condamnent sa doctrine sans l'expliquer, puisque dans la créance (ju’ils en ont , et dont on ne les retire point , ce ne seroit autre chose que condamner la grâce efficace, qu’on ne peut condamner sans crime? Ne seroit-ce donc pas une étrange tyrannie de les mettre dans cette malheureuse nécessité, ou de se rendre coupables devant Dieu , s’ils signoient cette condamnation contre leur conscience, ou d'étre traités d'Iiérétiijues , s’ils refusoient de le faire ?

Mais tout cela se conduit avec mystère. Toutes vos démarches sont politiques. 11 faut que j’explique pourquoi vous n’expliquez pas ce sens de Jansénius. Je n’écris que pour découvrir vos desseins, et pour les rendre inutiles en les découvrant. Je dois donc apprendre à ceux qui l’ignorent que votre principal intérêt dans celte dispute étant de relever la grâce suffisante de votre Molina, vous ne le pouvez faire sans ruiner la grâce efficace , qui y est tout opposée. Mais comme vous voyez celle-ci aujourd’hui autorisée à Rome, et parmi tous les savants de l’Eglise, ne la pouvant combattre en elle-même, vous vous êtes avisés de l’attaquer sans qu’on s’en aperçoive , sous le nom de la doctrine de Jansénius. Ainsi il a fallu que vous ayez recherché de faire condamner Jansé-

POLITIQUE DES .lÉSriTES. 4, ,3 iiiiis sans l’expliquer; et que, j)our y réussir, vous ayez fait entendre que sa doctrine n’est point celle de la {jracc efficace, afin qu’on croie pouvoir condamner l’une sans l’autre. De là vient que vous essayez aujourd’hui de le persuader à ceux qui n’ont aucune connoissance de cet auteur. Et c’est ce que vous faites encore vous-méme, mon jiùre, dans vos Cavill. p. î3, par ce fin raisonnement : « Le pape a « condamné la doctrine de Janséuius ; or, le pape « n a pas condamné la doctrine de la ^jracc efficact? ; “ donc la doctrine de la grâce efficace est dilTérenti- « de celle de Janséuius. » Si cette preuve étoit concluante, on montreroitde mcmequ’IIonorius et tous ceux qui le soutiennent sont hérétiques en cette sorte. Le sixième concile a condamné la doctrine d’IIonorius ; or, le concile n’a pas condamné la doctrine de l’Église : donc la doctrine d’IIonoriiis est différente de celle de 1 Église ; donc tous ceux qui le défendent sont hérétiques. Il est visible que cela ne conclut rien : puisque le pape n’a condamné que la doctrine des cinq propositions , qu’on lui a fait entendre être celle de Janséuius.

Mais il u’iinporte ; car vous ne voulez pas vous servir long-temps de ce raisonnement. Il durera assez , tout foible qu il est , pour le besoin que vous en avez. Il ne vous est nécessaire que pour faire que ceux qui ne veulent pas condamner la grâce efficace condamnent Jansénius .sans scrupule. Quami cela sera fait, on oubliera bientôt votre aigument, et les signatures demeurant en témoignage éternel ilc la

4o4 DIX-SEPTIÈME LETTRE.

conJainuation de Jansénius, vous prendrez l’occasion d’aUac|ucr direcUmient la grâce efficace , par cet aiilrc raisonnement bien plus solide, rpie vous formerez en son temps : « La doctrine de Jansénius, «direz-vous, a été condamnée par les souscriptions « universelles de toute l’Eglise ; or, cette doctrine est « manifestement celle de la grâce efficace ; » et vous prouverez cela bien facilement; « Donc la doctrine « de la grâce efficace est condamnée par l’aveu meme «de scs défenseurs. »

Voilà pourtjuoi vous proposez de signer cette condamnation d’une doctrine sans l’expliquer. Voilà l’avantage que vous prétendez tirer de ces souscriptions. Mais si vos adversaires y résistent, vous tendez un autre piège à leur refus. Ctir ayant joint adroitement la question de foi à celle de fait, sans vouloir permettre qu’ils l’en séparent, ni qu'ils signent l’une sans l’autre, comme ils ne pourront souscrire les deux ensemble, vous irez publier [lartout qu’ils ont refusé les deux ensemble. Et ainsi, quoiqu’ils ne refusent en effet que de reconnoitrc que Jansénius ait tenu ces propositions qu’ils condamnent, ce qui ne peut faire d’hérésie, vous direz hardiment qu’ils ont refusé de condamner les propositions en elles-mêmes, et que c’est là leur hérésie.

Voilà le fruit que vous tirerez de leur refus, qui ne vous sera pas moins utile que celui que vous tireriez de leur consentement. De sorte que si on exige ces signatures , ils tomberont toujours dans vos embûches, soit qu’ils signent, nu qu’ils ne si-

POLITIQUE DES JÉSUITES. 4o5 {picnt pas ; et vous aurez votre compte de part ou d’autre : tant vous avez eu d’adresse à mettre les choses en état de vous être toujours avantageuses, (|uelque pente qu’elles puissent prendre.

Que je vous connois bien, mon père! et que j’ai de douleur de voir que Dieu vous abandonne, jusqu’à vous faire réussir si heureusement dans une conduite si malheureuse ! Votre bonheur est digne de compassion, et ne peut être envié que j)ar ceux qui ignorent quel est le véritable bonheur. C’est être chariudjlc que de traverser celui que vous recherchez en toute cette conduite ; puisque vous ne l’appuyez que sur le mensonge, et que vous ne tendez qu’à faire croire l’une de ces deux faussetés : ou que l’Égli.se a condamné la grâce efficace , ou que ceux qui la défendent soutiennent les cinq erreurs condamnées.

Il faut donc apprendre à tout le monde, et que la grâce efficace n’est pas condamnée par votre pro- ])re aveu , et que personne ne soutient ces erreurs ; afin (pi’on sache (juc ceux (|ui refuseroient de signer ce que vous voudriez qu’on exigeât d’eux ne le refusent «pi’à cause de la question de lait ; et qu’étant prêts a signer celle de foi , ils ne sauroient être hérétiques par ce refus ; puisque enfin il est bien de foi que ces propositions sont hérétiques, mais (ju’il ne sera jamais de foi qu’elles soient de .lansénius. Ils .sont sans erreur, cela suffit. Peut-être interprètentils Janséniiis trop favorablement; mais peut-être ne l’intcrprétez-vous pas assez favorablement. Je n’en-

4o(> DIX-SEPTIÈME LETTRE, tri! pas là-dedans. Je sais au moins ijue , selon vos maximes , vous croyez pouvoir sans crime publier qu’il est hérétique contre voti'c propre connoissance ; an lieu que, selon les leurs , ils ne pourroient sans crime dire qu’il est catholique, s’ils n’en ctoient persuades. Ils sont donc plus sincères que vous, mon père; ils ont plus examiné Jansénius que vous; ils ne sont pas moins intelligents que vous; ils ne sont donc pas moins croyables ipte vous. Mais quoi qu’il en soit de ce point de fait, ils sont certainement catholiques, [tuisqu’il n’est pas nécessaire, pour l’être, de dire qu’un autre ne l’est pas, et que, sans charj;er personne d’erreur, c’est assez de s’en décharger soi-même.

A la fn de celte lettre , dans la première édition , SC trouvent ces mots :

Mon révérend père, si vous avez peine à lire cette letti e , pour ne pas être en assez beau caractère , ne vous en prenez qu’à vous-même. On ne me donne ])as des privilèges comme à vous. Vous en avez pour combattre jusqu’aux miracles ; je n’en ai pas pour me défendre. On court sans cesse les imprimeries. Vous ne me conseilleriez pas vous-même de vous écrire davantage dans cette difficulté ; car c est lui trop grand embarras d’être réduit à l’impression d’< isnabruck.

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