TKIÎIZItaMl-: LKTTltE. 1K)CTHINI
l;ï qu’il ilil, au ii. 82, ces paroles que vous avez citées : n J’eu condamne la pratique. »
N’est-ce donc pas une chose honteuse , mes pères , (]ue vous osiez produire ces paroles, pour faire croire que Lessius condamne l’opinion qu’on peut tuer pour un soufflet, et que, n’en ayant rapporté en tout que cette seule preuve, vous triomphiez là-dessus, en disant, comme vous faites: «Plusieurs personnes « d'honneur dans Paris ont déjà reconnu cette insi- « gue fausseté par la lecture de Lessius, et ont ap- « pris par-là quelle créance on doit avoir à ce calom- II niateur?» Quoi! mes pères, est-ce ainsi que vous abusez de la créance que ces personnes d’honneur , ont en vous? Pour leur faire entendre que Lessius n’est pas d’un sentiment, vous leur ouvrez .sou livre en un endroit où il en condamne un autre; et comme c:es personnes n’entrent pas en défiance de votre bonne foi , et ne pensent pas à examiner s’il s’agit en ce lieu-là de la question contestée, vous trompez ainsi leur cn'dulité. Je m’assure, mes pères, que, ])our vous garantir d'un si honteux mensonge, vous avez eu recours à votre doctrine des équivoques, et (]ue, lisant ce passage tout haut, vous disiez tout bas qu’il s’y agissoit d’une autre matière. Mais je ne sais si cette raison, qui suffit bien pour satisfaire votre conscience, suffira pour .satisfaire la plus juste plainte .|ue vous feront ces gens d'honneur quand ils verront que vous les avez joués de cette sorte.
Empéchez-lcs donc bien, mes pères, de voir mes lettres, piii.s.juc c'est le seul moyen qui vous reste
DES JÉSUITES SUR I.’llOMlCIDE. a8 .
pour conserver encore quelque temps votre crédit. Je n’en use pas ainsi des vôtres; j’en envoie à tous mes amis ; je souhaite que tout le monde les voie; et je crois que nous avons tous raison. Car enfin, après avoir public cette quatrième imposture avec tant d'éclat, vous voilà décriés , si on vient à savoir que vous y avez supposé un passage pour un autre. Üu jugera facilement que si vous eussiez trouvé ce que vous demandiez au lieu même où Lessius traite cette matière, vous ne l’eussiez pas été chercher ailleurs ; et C[ue vous n’y avez eu recours que pareeque vous n’y voyiez rien qui fût favorable à votre dessein. Vous vouliez faire trouver dans Lessius ce que vous dites dans votre Imposture, p. lo, lig. la, n (!^u’il n’ac- “ corde pas que cette opinion soit probable dans la « spéculation ; » et Lessius dit e.vpressément en sa conclusion, n. 8o: « Cette opinion, qu’on peut tuer « pour un soufflet reçu , est probable' dans la spécu- « lation. » N’est-ce pas là mot à mot le contraire de votre discours? Et qui peut assez admirer avec quelle hardiesse vous produisez en propres tenues le contraire d’une vérité de fait? de sorte (ju’au li<;u que vous concluiez, de votre pas.sage supposé, que Lessius n’étoit pas de ce sentiment, il se conclut fort bien , de son véritable passage , qu'il est de ce même sentiment.
Vous vouliez encore làire dire à Lessius « qu’il en « condamne la prutitpie. » lit comme je l’ai déjà dit, il ne se trouve pas une seule parole de condamnation en ce lien-là; mais il parle ainsi: « Il semble
282 TREIZIÈME LETTRE. HOMICIDE « qu’ou n’en doit pas facilement permettre la prati- 1 (pie : in praxi non videlur l'ACtLE peiimittenda. » Estce là, mes pères, le langage d'un homme qui condamne une maxime? Diriez-vous qu’il ne faut pas permettre facilement , dans la pratique, les adultères ou les incestes? Ne doit-on pas conclure au contraire que, puisque Lessius ne dit autre chose, sinon que la pratique n’en doit pas être facilement permise, son sentiment est que celte pratique peut être quel- (|uefois permise, quoique rarement? Et comme s’il eut voulu apprendre à tout le monde quand on la doit permettre, et ôter aux personnes offensées les scrupules qui les pourroient troubler mal-à-propos, ne sachant en quelles occasions il leur est permis de tuer dans la prati(|ue, il a eu soin de leur marquer ce qu’ils doivent éviter pour pratiquer cette doctrine en conscience. Écoutez-le, mes pères, n 11 semble, « dit-il , qu’on île doit pas le permettre facilement, a « CAUSE du danger qu’il y a qu’on agisse en cela par « haine, ou par vengeance, ou avec excès, ou que « cela ne causât trop de meurtres. » De sorte qu’il est clair que ce meurtre restera tout-à-fait permis dans la praticpie , selon Lessius , si ou évite ces inconvénients, c’est-à-dire si l’on peut agir sans haine, sans vengeance, et dans des circonstances qni n’attirent pas beaucoup de meurtres. En voulez-vous un exemple, mes pères? En voici un assez nouveau; c’est celui du soufflet de Compiégne. Car vous avouerez que celui qui l’a reçu a témoigné, par la manière dont il s'est conduit, (|u’il étoit assez maître des mou-
PERMIS DANS LA SPÉCL’LATIOX. 283 vemciits de lialnc et de vengeance. Il ne lui restoit donc qu’à éviter un trop grand nombre de meurtres; et vous savez, mes pères, qu’il est si rare que des jésuites donnent des soufflets aux officiers de la maison du roi , qu’il n’y avoit pas à craindre qu’un meurtre en cette occasion en eût tiré beaucoup d'antres en conséquence. Et ainsi vous ne sauriez nier que ce jésuite ne hit tuablc en sûreté de conscience, et que l’offensé ne pût en cette rencontre prati(|uer envers lui la doctrine de Lessius. Et peut-être, mes pères, qu’il l’eût fait, s’il eût été instruit dans votre école, et s'il eût appris d'Escobar • qu’un homme qui a « reçu un soufflet est réputé sans honneiu- jusqu’à ce « qu’il ait tué celui qui le lui a donné. » Mais vous avez sujet de croire que les instructions fort contraires qu'il a reçues d’un curé que vous n'aimez pas trop n’ont pas peu contribué en cette occasion à sauver la vie à un jésuite. ■
Ne nous parlez donc plus de ces inconvénients (|u’on peut éviter en tant de rencontres , et hors lesquels le meurtre est permis, selon T.ÆSsius, dans la pratique même. C’est ce qu’ont bien reconnu vos auteurs , cités par Escobar dans la l'ratiquc de f homicide selon votre société, tr. i , ex. 7, n. 48. « Est-il permis, « dit-il, de tuer celui qui a donné un soufflet? Les- • sius dit que cela est permis dans la spéculation , « mais qu’on ne le doit pas conseiller dans la prati- « que, non consulendum in praxi, à cause du danger “ de la haine ou des meurtres nuisibles à l’état qui « en poiirroient .arriver. Mais ai thes oxt jugé
•284 TREIZiftMt: LETTRE. IIOMICIÜE « qü’kn évitant ces inconvénients cela e.st peb.mis et « suit DANS LA pratique: l/l praxi probabilem et lutam B jiidicarunt Henriquez, etc. » Voilà coiiiiiieiit les 0|iiiiions s’élèvent peu à peu jiisipi’uii comble de la probabilité. Car vous y avez porté celle-ci, en la pennet- Uml entin sans aucune distinction de spéculation ni de pratique, en ces termes : « Il est permis, lorsqu'on <1 a reçu un soufflet, de donner incontinent un coup n d’éj/ée, non pas pour se venger, mais pour consero ver son honneur. » C’est ce qu’ont enseigné vos pères à Caen , en i(/44, dans leurs écrits publics, que runiversité produisit au parlement, lorsqu’elle y présenta sa troisième recjuéte contre votre doctrine de l'homicide, comme il se voit en la page 33g du livre qu’elle en fit alors imprimer.
Remarquez donc, mes pères , que vos propres auteurs ruinent d’eux-mémes cette vaine distinction de spéculation et de pratique , que l’Cuiversité avoit traitée de ridicule, et dont l’invention est un secret de votre politique qu’il est bon de faire entendre. Car, outre que l’intelligence en est nécessaire pour les quinze, seize, dix-sept et dix-huitième impostures, il est toujours à propos de découvrir peu à peu les jirincipes de cette politique mystérieuse.
tjuand vous avez entrepris de décider les cas de conscience d’une manière favorable et accommodante, vous en avez trouvé oü la religion seule éloit intéres.sée, comme les questions de la contrition , de la pénitence , de l'amour de Dieu , et de toutes celles qui ne touchent que l’intérieur des consciences. Mais
l’EpMIS DANS LA Sl'ÉCl-T.ATlON. 28;'.
vous eu avez trouvé d'autres où l’état a intérêt aussi bien f[ue la relij;ion, coiuine sont celles de l’usure, des banqueroutes, de ritoniicidc, et autres seiublabl(?s; et c'est une chose bien sensible à ceux (|ui ont un véritable amour pour l’Eglise, de voir qu’eu une infinité d’occasions où vous n’avez eu (|ue la religion à combattre, vous eu avez renversé les lois sans réserve, sans distinction et sans crainte, comme il se voit dans vos opinions si hardies contre la pénitence et l’amour de Dieu ; parcecpie vous saviez que ce n’est jias ici le lieu où Dieu exerce visiblement sa justice. Mais dans celles où l’état est intéressé aussi bien ijuc la religion , l’appréhension que vous avez eue de la justice des hommes vous a l'aitpartager vos décisions, et former deux ipiestions sur ces matières : l une que vous appelez de spéculation, dans laquelle, en considérantees crimes en eux-mêmes, sans regardera l’intérêt de l’état, mais seulement à la loi de Dieu <pii les défend, vous les avez permis, sans hésiter, en renversant ainsi la loi de Dieu qui les condamne ; l’autre, que vous appelez de pratique, dans laquelle, en considérant le dommage que l’état eu rccevroit, et la présence des magistrats qui maintiennent la sûreté publique , vous n’approuvez pas toujours dans la pratique ces meurtres et ces crimes que vous trouvez permis dans la spéculation, afin de vous mettre j>arlà à couvert du côté des juges. C’est ainsi, par exemple, que, surentte question, « s’il est permis de tuer « pour des médisances,» vos auteurs, Filiutius,tr. 29, cap. III, n. 5a ;Reginaldus,l.XXI, cap. v, n. 63, et les
a86 TREIZIÊMK LETTRE,
autres répondent ; « Cela est permis dans la spccula- « ùon, ex jiivbabiliopinione lkel;mdis je nenap^^rouve « pas la pratique, à cause du yrand nombre de meur- « très qui en arriveroientet feroient tort à l'état, si on « tuoit tous les médisants; et qu’ainsi on seroit puni « en justice eu tuant pour ce sujet. » Voilà de quelle .sorte vos opinions commencent à paroitre sous cette distinction, par le moyen de laquelle vous ne ruinez que la relij;ion, sans blesser encore .sensiblement l’état. Par-là vous croyez être en assurance. Car vous vous imajjinez que le crédit <[ue vous avez dans l’Eglise empêchera qu'oii ne punisse vos attentats contre la vérité; et que les précautions que vous apportez pour ne mettre pas facilement ces permissions en pratique, vous mettront à couvert de la part des magistrats, qui, n'étant pas juges des cas de conscience, n'ont proprement intérétqu’à la pratique extérieure. Ainsi une opinion qui seroit condamnée sous le nom de pratique se produit en sûreté sous le nom de spéculation. Mais cette base étant affermie , il n’est pas difficile d’y élever le reste do vos maximes. Il y avoit une distance infinie entre la défense que Dieu a faite de tuer, et la permission spéculative que vos auteurs en ont donnée. Mais la distance est bien petite de cette permission à la pratique. Il ne reste seulement qu’à montrer que ce qui est permis dans la spéculative l’est bien aussi dans la pratique. Un ne manquera pas de raisons pour cela. Vous en avez bien trouvé en des cas plus difficiles.Voulez-vous voir, mes pères, par où l’on y arrive? suivez ce raisonnement d’Esco-
DE LA l'üUTIQTIE DES Jl'SUlTES. 287 bar, qui l'a décidé uetiemeiit dans le premier des six tomes de sa grande théologie morale, dont je vous ai parlé, où il est tout autrement éclairé que dans ce Recueil qu'il a voit fait de vos vingt-quatre vieillards; car, au lieu qu’il avoit pensé en ce temps-là qu'il pouvoit y avoir des ojtinions probables dans la spéculation qui ne fussent p:i$ sures dans la praticpic, il a connu le contraire depuis, et l’a fort bien établi dans ce dernier ouvrage : tant la doctrine de la probabilité en général re\:oit d’accroissement par le temps , aussi bien que cba(|ue opinion probable en particulier. Écoutez-le donc in præloq. c. ili, n. i5. «Je ne « vois pas , dit-il , comment il se pourrait faire que ce « qui paroit permis dans la spéculation ne le fut pas « dans la pratique, puisque ce qu’on peut faire dans la « pratique dépend de ce qu’on trouve permis dans la « spéculation , et que ces choses ne diffèrent l’une de « l’autre que comme l’effet de la cause. Car la spécu- « lation est ce qui détermine à l’action. D’où 11. s’en- « SUIT qu’on peut en SUnETÉ DF. CONSCIENCE .SUIVIIE « DANS LA PRATIQUE LES OPINIONS PROBABLES DANS LA « SPÉCULATION, etmcmeavecplusde sûreté que celles « qu’on n’apas sibien examinées spéculativement. » En vérité, mes pères, votre Escobar raisonne assez bien quelquefois. Et en effet, il y a tant de baison entre la spéculation et la pratique, que, quand l’une a pris racine, vous ne faites plus difficulté de permettre l’autre sans déguisement. C'est ce qu’on a vu dans la permission de tuer piour un soufflet, qui, de la simple spéculation, a été portée hardiment par
Le.<îsiiis à une jiratiquc qu'on ne doit pas facilement accorder, et (le là |iar Escobarù une pralitiue facile; d’où vos pères de Caen l’ont eondiiitc à une periuissioii pleine, .sans distinction de théorie et de prati(|iie , eonmie vous l’avez déjà vu.
C’est ainsi tpie vous faites croître peu à jien vos opinions.Si elles paroissoient tout-â-conp dans leur dernier excès, elles canseroient de l’horreur; mais ce progrès lent et insensible y accoutume doucement les hommes , et en ôte le scandale. Et par ce moyen la permission de tuer, si odieuse à l’état et à l’Eglise, s’introduit premièrement dans l’Eglise, et ensuite de l’Eglise dans l’état.
On a vu un semblable succès de l’ojiinion de tuer pour des médisances. Cttr elle est aujourd’hui arrivée à une permission pareille sans aucune distinction. Je ne m’arréterois pas à vous en rapporter les passages de vos pères , si cela n’étoit nécessaire pour confondre l’assurance que vous avez eue de dire deux fois dans votre quinzième imposture, p. 26 et 3o, n qu’il « u’y a pas un jésiiistc qui permette de tuer pour des «médisances.» Quand vous dites cela, mes pères, vous devriez empêcher que je ne le visse, puisqu’il m’est si ficile d’y réjiondre.Car, outre que vos j>ères Regiiialdus, Eiliutius, etc., l’ont permis dans la spécidation, comme je l’ai déjà dit, et que de là le principe d’Escobar nous mène sûrement à la pratique , j’ai à vous dire de plus que vous avez plusieurs auteurs qui l’ont permis en mots pro[>res , et entre autres le père Iléreau dans ses leçons publiques, ensuite
PROOUKS DES OPINIONS Pl{OHABEp;S. aSg desquelles le roi le fit mettre en arrêt en votre maison , pour avoir enseigne, outre plusieurs erreurs, n que quand celui qui nous décrie devant des gens « d’honneur continue après l’avoir averti de cesser, • il nous est permis de le tuer ; non pas véritablement « en public , de peur de scandale, mais en cachette,
K SKI> CLAJI. i>
Je vous ai déjà parlé du père I>amy, et vous n’ignorez pas que sa doctrine sur ce sujet a été censurée en 1 64g par l’université de Louvain. Et néanmoins il n'y a pas encore deux mois que votre père Des Hois a soutenu à Rouen cette doctrine censurée du père Lamy, et a enseigné « qu’il est permis à un religieux « de défendre I honneur qu’il a acquis par sa vertu , « XfÉME EN TUANT celui qui attaque .sa réputation , « ETIAM CUM MOiiTE INVASORIS. * Ce qui a causé un tel scandale en cette ville-là , que tous les curés se sont unis pour lui faire imposer silence, et l’obliger à rétracter sa doctrine par les voies canoniques. L’affaire en est à l’officialité.
Que voulez-vous donc dire, mes pères? Comment entreprenez-vous de soutenir après cela « qu'aucun «jésuite n’est d’avis qu’on puisse tuer pour des niédi- « sauces? » Et Falloit-il autre chose pour vous en convaincre que les opinions mêmes de vos pères que vous rapportez, puisqu’ils ne défendent j>as. spéculativement de tuer, mais seidement dans la ])iati(pie, » à cause du mal tpticnarriveroitàl’état?» Car je vous demande sur cela , mes pères , s’il s’agit dans nos disputes d’autre chose, sinon d’examiner si vous avez
2,,n TUi:i/IÈMK LETTKF..
renversé la loi de Dieu qui défend l’homicide. Il n’est pas question de savoirsi vous avezblessé l’état, mais la religion . A quoi sert-il donc , dans ce genre de dispute , de montrer que vous avez épargné l’état, quand vous faites voir en même temps que votis avez détruit la religion, en disant, comme vous faites, p. 28, 1. III, n que le sens de Reginaldus sur la question de tuer « pour des médisances , est qu’un particulier a droit IC d’user de cette sorte de défense , la considérant sim- 0 plement en elle-même?» .len’enveuxpas davantage que cet aveu pour vous confondre. »Un particulier, « dites-vous, a droit d’user de cette défense, » c’està-dire de tuer pour des médisances , « en considé- ■■ tant la chose en elle-même;» et par conséquent , mes pères, la loi de Dieu qui défend de tuer est ruinée par cette décision.
fit il ne sert de rien de dire ensuite, comme vous faites, « que cela est illégitime et criminel, même « selon la loi de Dieu, à raison des meurtres et des « désordres qui en arriveroient dans l’état, parce- » qu’on est obligé, selon Dieu, d’avoir égard au bien ••de l’étit. » C’est sortir de la question. Car, mes pères, il y a deux lois à observer ; l’une qui défend de tuer, l’autre qui défend de nuire à l’état. Reginaldus n’a pas peut-être violé la loi qui défend de nuire à l’état, mais il a violé certainement cellequi défend de tuer. Or il ne s’agit ici que de celle-là seule. Outre que vos autres pères, qui ont permis ces meurtres dans la pratique, ont ruiné l'une aussi bien que l'autre. Mais allons plus avant, mes pères. Nous voyons
PROGRÈS DES OPINIONS PROLARLES. agi bien que vous défendez quelquefois de nuire à l étal, et vous dites que votre ilessein en cela est d'observer la loi de Dieu qui oblige à le maintenir. Cela peut être véritable, quoiqu’il no soit pas certain; puisque vous pourriez faire la inéinc chose par la seule crainte des juges. Examinons donc, je vous prie, de quel principe part ce mouvement.
N’est-il pas vrai, mes pères, que si vous regardiez véritablement Dieu, et que l’observation de sa loi fut le premier et principal objet de votre pensée, ce respect régneroit uniformément dans toutes vos décisions importantes, et vous engageroitàprendrcdans toutes ces occasions l’intérêt de la religion? Mais si 1 on voit au contraire que vous violez en tant de rencontres les ordres les plus .saints que Dieu ait imposés aux hommes , quand il n’y a que sa loi à combattre; et que , dans les occasions mêmes dont il s’agit, vous anéantissez la loi de Dieu, (pii défend ces actions comme criminelles en elles-mêmes, et ne témoignez ciaindrc de les approuver dan.s la pratique que par la ciainte des juges, ne nous donnez-vous pas sujet tt point Dieu que vous considérez dans cette crainte ; et que, si en apparence vous maintenez .sa loi en ce qui regarde l’obligation de ne pas nuire a 1 état, ce n est pas pour sa loi même, mais pour arriver à vos fins , comme ont toujours fait les moins religieux politiques?
(juoi, mes jières! vous nous direz qu’en ne regardant que la loi de Dieu qui défend l’homicide, on a droit de tuer pour des médisances? Et après avoir
39^ TREIZN'ME LETTRE,
ainsi violé la loi éternollcde Oieii, vous croirez lever le scjind.ilo (jue vous avez causé, et nous persuader de votre respect envers lui en ajoutant que vous en défendez la pratique pour des considérations d’état, et par la crainte des juges? N'est-ce pas au contraire exciter un scandale nouveau? non jxts par le respect que vous témoignez en cela pour les juges; car ce n’est pas cela que je vous reproche, et vous vous jouez ridiculement là-dessus, page 39. Je ne vous reproche pas de craindre les juges, mais de ne craindre que les juges. C'est cela que je blâme; pareeque c’est faire Dieu moins ennemi des crimes que les hommes. Si vousdisicz qu’on peut tuer un médi.sant selon leshomines, mais non pas selon Dieu , cela seroitmoins insupportable ; mais quand vous prétendez que ce qui est trop criminel pour être souffert par les hommes soit innocent et juste aux yeux de Dieu qui est la justice meme, que faites-vous autre chose, sinon montrer à tout le monde que , par cet horrible renversement si contraire à l'esprit des saints , vous êtes hardis contre Dieu, et timides envers les hommes? Si vous aviez voulu condamner sincèrement ces homicides, vous auriez laissé subsi.ster l’ordre de Dieu qui les défend ; et si vous aviez osé permettre d’abord ces homicides , vous les auriez permis ouvertement, malgré les lois de Dieu et des hommes. Mais, comme vous avez voulu les permettre insensiblement, et surprendre les magistrats qui veillent à la sûreté publique , vous avez agi 1100.316111 en séparant vos maximes , et proposant d’un côté I. (|u’il est permis, dans la spécula-
DE LA POLITIQUE DES JÉSUITES. ayj « tive, de tuer pour des médisances » (car on vous laisse examiner les choses dans la spéculation), et produisant d'un autre côté cette maxime détachée , < que ce qui est permis dans la spéculation l'est bien « aussi dans la pratique. » Car quel intérêt l’état semble-t-il avoir dans cette proposition générale et métaphysique? Et ainsi , ces deux principes peu suspects étant reçus séparément, la vigilance des magistrats est trompée; puisqu’il no faut plus que rassembler ces maximes pour en tirer cette conclusion où vous tendez, qu’on peut donc tuer dans la pratique pour de simples médisances.
Car c’est encore ici, mes pères, une des plus subtiles adresses de votre politique , de séparer dans vos écrits les maximes que vous assemblez dans vos avis. C’est ainsi que vous avez établi à part votre doctrine de la probabUité, que j’ai souvent expliquée. Et ce principe général étant affermi, vous avancez séparément des choses qui, pouvant être innocentes d’ellesmémes , deviennent horribles étant jointes à ce pernicieux principe. J’en donnerai pour exemple ce que vous avez dit page 1 1 , dans vos impostures, et à quoi il faut que je réponde : o Que plusieurs théolo- « giens célèbres sont d’avis qu’on peut tuer pour un «soufflet reçu. » Il est certain, mes pères, que, si une personne qui ne tient point la probabilité avoit dit cela, il n’y aurait rien à reprendre, puisqu'on ne feroit alors qu’un simple récit qtû n’auroit aucune conséquence. Mais vous, mes pères, et tous ceux qui tiennent cette dangereuse doctrine : « Que tout
294 TUEIZlf;MK F.ETTRE.
O ce (ju’approiivent des auteurs célèbres est proba- » ble et sûr en conscience, » quand vous ajoutez à cela, <1 que plusieurs auteurs célèbres sont d’avis a qu’on peut tuer pour un soufflet, » qu’est-ce faire autre cliose, sinon de mettre à tous les chrétiens le poignard à la main pour tuer ceux qui les auront offensés, en leur déclarant qu’ils le peuvent faire en sûreté de conscience, ptarcequ’ils suivront en cela l’avis de ûuit d’auteurs graves?
Quel horrible langage qui , en disant que des auteurs tiennent une opinion damnablc, est en même temps une décision en faveur de cette opinion damnable, et qui autorise en conscience tout ce qu’il ne fait que rapporter! On l’entend, mes pères, ce langage de votre école. Etc’cstuncchoseétonnanteque vous ayez le front de le parler si haut, puis(|u'il luiu-que votre sentiment si à découvert, et vous convainc de tenir pour sûre en conscience cette opinion , O qu’on peut tuer pour un soufflet , » aussitôt que vous nous avez dit que plusieurs auteurs célèbres la soutiennent.
Vous ne pouvez vous en défendre, mes pères, lion plus que vous prévaloir des passages de Vasquez et de Suarez que vous m’opposez, où ils condamnent ces meurtres que leurs confrères approuvent. Ces témoignages , séparés du reste de votre doctrine , |)ourroient éblouir ceux qui ne l’entendent pis as.sez. Mais il faut joindre ensemble vos principes et vos uiaximes. Vous dites donc ici que Vasquez ne souffre point les meurtres. Mais que dites-vous d’un autre
DE LA POLITIQUE DES JÉSUITES. agS coté, mes pères? « Que la probabilité d’un sentiment •I n’empéche pas la probabilité du sentiment con- <> traire. » Et en un autre lieu, • qu'il est permis de « suivre l'opinion la moins probable et la moins «sûre, en (juittant l’opinion la plus [>robablo et la « plus sûre. 0 Que s’cusuit-il de tout cela ensemble, sinon que nous avons une entière liberté de conscience pour suivre celui qui nous plaira de tous ces avis opposés? Que devient donc, mes pères, le fruit que vous espériez de toutes ces citations? Il disparoit , puisqu'il ne faut , pour votre condamnation , que rassembler ces maximes que vous séparez pour votre justification. Pourquoi produisez-vous donc ces passages de vos auteurs que je n’ai point cités, pour excuser ceux que j’ai cités , puisqu’ils n’ont rien de commun? Quel droit cela vous donne-t-il de m’appeler imposteur? Ai-je dit que tous vos pères sont dans un meme dérèglement? Et n’ai-je pas fait voir au contraire que votre principal intérêt est d’en avoir lie tous avis pour servir à tous vos besoins? A ceux qui voudront tuer on présentera Lessius; à ceux qui ne voudront pas tuer on produira Vasqiiez , afin que personne ne sorte malcontent, et sans avoir pour soi un auteur grave. Lessius parlera en païen de l’homicide, et peut-être en chrétien de l’aumône ; Vasquez parlera en païen de l’aumône, et en chrétien de l’homicide. Mais par le moyen de la probabilité que Vasijuez et Lessius tiennent , et qui rend toutes vos opinions communes , ils se jiréteront leurs sentiments les uns aux autres, et seront obligés d’absou-
2y6 TREIZiftMK LETTRE,
ili-e ceux qui auront ayi selon les opinions que chacun d'eux condanme. C'est donc cette variété qui vous confond davantage. I/uniformité seroit plus suj)portable : et il n’y a rien de ])lu.s contraire aux ordres exprès de saint Ignace et de vos premiers généraux que ce mélange confus de toutes sortes d'opinions. Je vous en parlerai peut-être quelque jour , mes pères : et on sera .surpris de voir combien vous êtes déchus du premier esprit de votre institut, et que vos propres généraux ont prévu que le dérèglement do votre doctrine dans la morale pourroit être funeste non seulement à votre société, mais encore à l’Église universelle.
Je vous dirai cependant que vous ne pouvez tirer aucun avantage de l'opinion de Vasquez. Ce seroit une chose étrange si, entre tant de jésuites qui ont écrit, il n’y en avoit pas un ou deux qui eussent dit CO que tous les chrétiens confessent. Il n’y a point de gloire à soutenir qu’on ne peut pas tuer pour un soufflet, selon l’Évangile; mais il y a une horrible honte à le nier. De sorte que cela vous justifie si peu qu’il n’y a rien qui vous accable davantage; puisque, ayant eu parmi vous des docteurs qui vous ont dit la vérité, vous n’étes pas demeurés dans la vérité, et que vous avez mieux aimé les ténèbres (jue la lumière. Car vous avez appris de Vasquez « que c’est n une opinion païenne, et non pas chrétienne, de « dire qu’on puisse donner un coup de bâton à celui « qui a donné un soufflet; que c’est ruiner le Décalo- 0 gue et l’Évangile de dire qu’on puisse tuer pour ce
DE LA POLITIQUE DLS JÉSUITES. 297 « sujet, et que les plus scélérats d’entre les hommes '• le reconnoissont. » Et cependant vous avez souft’ert que, contre ces vérités connues, Lessius, Escobar et les autres aient décidé que toutes les défenses que Dieu a faites de l’homicide ii’empéchent point qu'on ne puisse tuer pour un soufflet. A quoi sert-il doue maintenant de produire ce passade de Vasquez contre le .sentiment de Lessius , sinon pour montrer que Lessius est un païen el un scélérat, selon Vasquez? et c’est ce que je n’osois dire. Qu’en peut-on conclure, si ce ii’cst que Lessius ruine le üécaliyjue et t Évangile? qu'au dernier jour Vasquez condaniuera Lessius sur ce point, comme Lessius condamnera Vasquez sur un autre, et que tous vos auteurs s’élèveront en jugement les uns contre les autres pour se condamner réciproquement dans leurs effroyables excès contre la loi de Jésus-Christ?
Concluons donc, mes pères, que puisque votre probabilité rend les bons sentiments de quelques uns de vos auteurs inutiles à l’Eglise, et utiles seulement à votre politique, ils ne servent qu’à nous montrer, par leur contrariété, la duplicité de votre cœur, que vous nous avez parfaitement découverte, en nous déclarant d’une part que Vasquez et Suarez sont contraires à l'homicide; et de l'autre, que plusieurs atiteurs célèbres sont pour l’homicide ; afin d'off rir deux chemins aux hommes , en détruisant la simplicité de l'esprit de Dieu, qui maudit ceux qui sont doubles de cœur, et qui se préparent deux voies, væ duplici corde, el ingredienti duabus viis! ( Ecci.., tt , i j. )
Un l'cfule par les saints Pères les maximes des jésuites sur riiomicide. On répond en passant à quelques unes de leurs calomnies, et on compare leur doctrine axec la forme qui $' observe dans les jufjements criminels.
Du iJ octolirc
Mes révérends pères,
Si je ii’avois tju’à répondre aux trois impostures (|ui restent sur l’iioinicide , je n’aurois pas besoin d’un long discours; et vous les verrez ici réfutées en peu de mots : mais comme je trouve bien plus important de donner au monde de l’horreur de vos opinions sur ce sujet que de justifier la fidélité de mes citations, je serai obligé d’employer la plus grande partie de cette lettre à la réfutation de vos maximes, pour vous représenter combien vous êtes éloignés des sentiments de l’Église, et même de la nature. Les permissions de tuer, que vous accordez en tant de rencontres, font paroUre qu’en cette matière vous avez tellement oublié la loi de Dieu, et tellement éteint les lumières naturelles, que vous avez besoin qu’oii vous remette dans les principes les plus simples de la religion et du sens commun; car qu’y a-t-il de plus naturel que ce sentiment? « Qu’un particulier
SKN'I’IM. DES.1ÉS. SUR L’HOMICIDE. 299 « n'a pas droit sur la vio d’un autre. Nou.s en .sommes « tellement instruits de nous-mêmes, dit saint Chry- « sostorae, que, quand Dieu a établi le précepte de « ne j)oint tuer , il n’a pas ajouté (|uc c’est à cause « que riiuinicide est un mal j^iarce , dit ce père , que « la loi suppose (|u’uu a déjà appris cette vérité de la K nature. »
Aussi ce commandement a été imposé aux hommes dans tous les temps. L’Évanyile a confirmé celui de la loi, et le Décalogue n’a fait que lenouveler celui que les hommes avoient reçu do Dieu avant la loi , en la personne de Noé, dont tous les hommes dévoient naître; air dans ce renouvellement du monde. Dieu dit à ce patriarche : « Je demanderai couqitc aux « I. ouïmes de la vie des hommes , et au frère de la O vie de son frère. Quiconque versera le sang humain, » son sang sera répandu ; pareeque l’homme est créé « à l’image de Dieu. »
Cette défense générale ôte aux hommes tout pouvoir sur la vie des hommes ; et Dieu se l’est tellement réservé à lui seul que, selon la vérité chrétienne, opposée en cela aux fausses maximes du paganisme , l’homme n’a pas même pouvoir sur sa propre vie. Mais pareequ’il a jilii à sa providimce de conserver les sociétés des hommes, et de punir les méchants i|ui les troublent, il a établi lui-même des lois pour ôter la vie aux criminels; et ainsi ces meurtres, qui seroient des attentats punissables sans son ordre , deviennent des punitions louables par son ordre, hors duquel il n’y a rien que d’injuste. C’est ce que saint
3oo QL’ATOHZIÈ.ME LETTRE.
Augustin a représenté admirablement au livre I de la Cité de Dieu , ch. xxi : « Dieu , dit-il , a lait lui-même « quelques exceptions à cette défense générale de «tuer, soit par les lois qu'il a établies pour faire « mourir les criminels, soit par les ordres particu- « liers qu'il a donnés quelquefois pour faire mourir « quelques personnes. Et quand on tue en ces ca,s-là, «ce n'est pas l'homme qui tue, mais Dieu, dont « l'homme n'est que l'instrument, comme une épée « entre les mains de celui <|ui s'en sert. Mais si on « excepte ces cas , quiconque tue se rend coupable « d'homicide. »
Il est donc certain, mes pères, que Dieu seul ale droit d'ôter la vie, et que néanmoins, ayant établi des lois pour faire mourir les criminels, il a rendu les rois ou les républiques dépositaires de ce pouvoir; et c'est ce que saint Paul nous apprend, lorsque , parlant du droit que les souverains ont de faire mourir les hommes , il le fait descendre du ciel en disant O que ce n'est pas en vain qu'ils portent l'épée , « pareequ'ils sont ministres de Dieu pour exécuter « ses vengeances contre les coupables. » ( Rom. , XIII, 14.)
Mais comme c'est Dieu qui leur a donné ce droit, il les oblige à l'exercer ainsi qu’il le feroit lui-même, c’est-à-dire avec justice, selon cette parole de saint Paul au même lieu : « Les princes ne sont pas établis « pour se rendre terribles aux bons, mais aux mé- « chants. Qui veut n’avoir point sujet de redouter « leur puissance n'a qu'à bien faire; car ils sont mi-
SENTIM. DES JÉS. SUR [.'HOMICIDE. 3o
« nistres de Dieu pour le bien. i> (Ibid., iii.) Et cette restriction rabaisse si peu leur puissance qu’elle la relève au contraire beaucoup davantage ’j^areeque c'est la rendre semblable à celle de Die®, 'qui est impuissant pour faire le mal , et tout-puissant pour faire le bien; et que c’est la distinguer de celle des démons, qui sont impuissants pour le bien , et n'ont de puissance que pour le mal. Il y a seulement cette difrérence entre Dieu et les souverains, que Dieu étant la Justice et la sagesse même, il peut faire mourir sur-le-cbamp qui il lui plaît, quand il lui plaît, et en la manière qu’il lui plaît; car, outre qu’il est le maître souverain de la vie des hommes , il est .sans doute qu’il ne la leur ôte jamais , ni sans cause, ni sans connoissance , puisqu’il est aussi incapable d’injustice que d'erreur. Mais les princes ne peuvent pas agir de la sorte, pareequ’ils sont tellement ministres de Dieu qu'ils sont hommes néanmoins , et non pas dieux. Les mauvaises impressions les poiirroient surprendre, les faux soupçons les pourroient aigrir, la passion les pourroit emporter; et c’est ce qui les a engagés eux-mémes è descendre dans les moyens humains, et ù établir dans leurs états des juges auxquels ils ont communiqué ce pouvoir , afin que cette autorité que Dieu leur a donnée ne soit employée que pour la fin pour laquelle ils l’ont reçue.
Concevez donc , mes pères , que , pour être exempt d’homicide , il faut agir tout ensemble et par l’autorité de Dieu, et .selon Injustice de Dieu; et que, si ces deux conditions ne sont jointes, on pèche, soit en
Aoi QUATORZIÈME LETTRE.
Uiant afec .son antnritc, mais san.s jii.sticc; soit en tuant avec justice, mais sans son autorité. De la nécessité d^cctte union il arrive, selon .'aiiit Augustin, « que ccluî t^i sans autorité tue un criminel .se rend U criminel lui-méme, par cette raison [irincipale qu'il « usurjte une autorité que Dieu ne lui a pas donnée ; » et les juqes au contraire , qui ont cette autorité , sont néanmoins homicides, s’ils font mourir un innocent contre les lois qu’ils doivent suivre.
Voilà, mes ])ères, les principes du repos et de la sûreté publique qui ont été reçus dans tous les temps et dans tous les lieux, et sur lesquels tous les législateurs du monde, sacrés et profanes , ont établi leurs lois, .sans que jamais les païens mêmes aient apporté d’exception à cette régie, sinon lorsqu’on ne peut autrement éviter la jierte de la pudicité ou de la vie; parcequ'ils ont pensé « qu’alors, comme dit Cicéron, « les lois mêmes semblent oHHr leurs armes à ceux « qui sont dans une telle nécessité. »
Mais que, hors cette occasion, dont je ne parle ]>oint ici , il y ait jamais eu de loi qui ait permis aux particuliers de tuer, et qui l’ait sotiffert, comme vous fiiiles, pour se garantir d’un affront, et pour éviter la perte de I bonneur ou du bien, quand on n’est point en même temps en péril de la vie; c’est, mes pères , ce que je soutiens que jamais les inGdcIcs mêmes n’ont fait. Ils font au contraire défendu expre.sséinent; car la loi des douze Tables de Rome portoit « qu’il n’est pas permis de tuer un voleur de jour K qui ne se défenil point avec des armes. » Ce qui
SENTIM. DES JÉS. SE R L’HOMICIDE. 3oS avoit déjà été défendu dans l’Exodc, c. xxii. Et la loi Furent, ml Legem Cornetiam , qui est prise d’i'lpien, « défend de tuer même les voleurs de nuit qui ne 0 nous mettent pas en péril de mort. » Voye/.-le dans Cujas, in tit. dig. de Juslit. et Jure , ad Lcg. 3.
Dites-nous donc, mes pères, par <|uelle autorité vous permettez ce que les lois divines et humaines défendent; et j)ar quel droit Lessius a pu dire, I. II , c. IX, n. 66 et 7‘j : « L’Exode défend de tuer les voleurs « de jour, qui ne se défendent pas avec des armes, cl « on punit en justice ceux qui tueroientde cette sorte. « Mais néanmoins on n’en seroit pas coupable en con- « science, lorsqu’on n'est pas certain de pouvoir re- « coiivrer ce qu’on nous dérobe, et qu’on est en doute, «comme dit Sotus; pareequ’on n’est pas obligé de « s’exposer au péril de perdre quelque chose pour « sauver un voleur. Et tout cela est encore permis «aux ecclésiastiques mêmes. » Quelle étrange hardiesse! La loi de Moïse punit ceux (]ui tuent les voleurs , lorsqu’ils n’attaquent pas notre vie , et la loi de l’Évangile, selon vous, les absoudra! Quoi! mes pères, Jésus-Christ est-il venu pour détruire la loi, et non pas pour l’accomplir? « Les juges puniroieni, dit « Lessius , ceux qui tueioicnt en cette occasion ; mais « on n’en seroit pas coupable en conscience. » Est-ce donc cpie la morale de Jésu.s-Christ est plus cruelle et moins ennemie du meurtre cpie celle des païens , dont les juges ont pris ces lois civiles qui le condamnent? Les chrétiens font-ils plus d’état des biens de la terre, ou font-ils moins d’état de la vie des hom-
3o4 QUATÜllZIÉME LETTRE, nio.s (|ue n’eii ont Ihit les idolâtres et les infidèles ? Sur quoi vous fondez-vous, mes pères? Ce n’est sur aucune loi c^presse ni de Dieu , ni des liomincs*, mais seulement sur ce raisonnement ctraïqje ; « Les lois , O dites-vous , permettent de se défendre contre les vo- « leurs et de repousser la force jiar la force. Or la « défense étant permise, le meurtre est aussi réputé " permis , sans quoi la défense seroil souvent impos- <1 sibh;. U
Cela est faux, mes pères, (|ue la défense étant permise, le meurtre soit aussi permis. C’est cette cruelle manière de se défendre qui est la source de toutes vos erreurs, et qui est appelée, par la Faculté de Louvain, ukf. défense .meihthiéhe, dejènsio occisiva , dans leur censure de la doctrine de votre père Lamy sur l'homicide. Je vous soutiens donc qu'il y a tant de différence, selon les lois, entre tuer et se défendre , que, dans les mêmes occasions où la défense est permise, le meurtre est défendu quand on n’est point en péril de mort. Écoutez-le, mes pères , dans Cujas, au meme lieu : « Il est permis de repousser celui qui «vient |)our s’emparer de notre possession, mais ii. « s’est pas ekhmis de ee tuer. » Et encore ; « Si quel- « qu’un vient pour nous frapper, et non pas pour nous « tuer, il est bien permis de le repousser, mais il n’est
« PAS PEIt.MIS DE LE TUER. »
Qui vous a donc donné le pouvoir de dire, comme font Molina, Rcgiualdus, Filiutius, Escobar, Lessius et les autres : « Il est permis de tuer celui qui vient « pour nous frapper? » Et ailleurs : « Il est permis de
SENÏIM. DES JÉS. SCR L'HOMICIDE. .1o5 « tuer celui qui veut nous faire un affront, selon l’an vis de tous les casuistes, ex sententia omnium, u comme dit Lessius, n. 74- quelle autorité, vous qui n'êtes que des particuliers, donnez-vous ce pouvoirdeluer aux particuliers et aux religieux mêmes? Et comment osez-vous tisurper ce droit de vie et de mort qui n’appartient essentiellement (|u’à Dieu , et qui est la plus glorieuse marque de la puissance souveraine? C’est sur cela qu’il falloit répondre; et vous pensez y avoir satisfait en disant simplement dans votre treizième imposture, « quela valcurpourlaquelle « Molina permet de tuer un voleur qui s’enfuit sans « nous faire aucune violence n’est pas aussi petite que «j’ai dit, et qu’il faut qu’elle soit plus grande que six « ducats. » Que cela est foible , mes pères ! Où voulezvous la déterminer? A quinze ou seize ducats? Je ne vous en ferai pas moins de reproches. Au moins vous ne sauriez dire qu’elle |>asse la valeur d’un cheval ; car Lessius, liv. Il, c. ix, n. 74, décide nettement « qu’il est permis de tuer un voleur qui s’enfuit avec « notre cheval. « Mais je vous dis de plus que, selon Molina , cette valeur est déterminée à six ducats , comme je l’ai rapporte ; et si vous n’en voulez pas demeurer d’accord , prenons un arbitre que vous ne puissiez refuser. Je choisis donc pour cela votre père Reginaldus, qui, expliquant ce même lieu de Molina, 1. XXI, n. 68, déclare « que Molina y nÉTEr.MiNE lava- « leur pour laquelle il n’est pas peimis de tuer, à trois, « ou quatre, ou cinq ducats. » Et ainsi, mes pères ,
3o6 QUATORZIÈME LETTRE.
je n’aurai pas seulement Molina, mais encore Regi-
naldiis.
Il ne me sera pas moins facile île réfuter votre quatorzième imposture touchant la permission de « tuer « un voleur qui nous veut ôtèr un écu, » selon Molina. Cela est si constant , qu’Escobar vous le témoignera , tr. I, ex. 7, n. 44 1 où il dit que «Molina détermine « régulièrement la valeur pour laquelle on peut tuer, « à un ccu. » Aussi vous me reprochez seulement , dans la quatorzième imposture , que j’ai sujtprimé les dernières paroles de ce passage : « Que l’on doit gar- « lier en cela la modération d’une juste défense. » Que ne vous plaignez-vousdoncausside ce qu’Escobar ne les a point exprimées? Mais que vous êtes peu tins ! Vous croyez qu’on n’entend pas ce que c’est , selon vous, que se défendre. Ne savons-nous pas que c’est user d'une défense meurtrière ?\ mis voudriez faire entendre que Molina a voulu dire par-là que quand on se trouve en péril de la vie en gardant son écu , alors on peut tuer, puisque c’est pour défendre .sa vie. Si cela étoit vrai , mes pères , pourquoi Molina diroit-il , au même lieu, qu'il est contraire en cela à Carreras et liald, qui permettent de tuer pour sauver sa vie? Je vous déclare donc qu’il entend simplement que , si l’on peut sauver son écu sans tuer le voleur, on ne doit pas le tuer; mais que, si l’on ne peut le sauver qu’en tuant, encore même qu’on ne coure nul risque de la vie , comme si le voleur n’a point d’armes , qu’il est permis d’en prendre et de le tuer pour sauver son écu; et qu’en cela on ne sort point, selon lui, de la
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SF.NTIM. DKS JÉS. SL’U L’IIüMICIDE. 307 modération d’une juste défense. Et pour vous le montrer, laissez-les’explif[ucr Ini-même , t. IV’, tr. .3, d. 1 1 , n. 5; «On ne laisse pas de demeurer dans la modé- « ration d’une juste défense, tpmiqu’on prenne des «armes contre ceux qui n’en ont point, ou qu’on B en prenne de plus avantageuses qu’eux. Je sais qu’il « y en a qui sont d’im sentiment contraire; mais je «n’approuve point leur opinion, même dans le tri- « bunal extérieur. <•
Aussi , mes pères , il est constant que vos auteurs permettent de tuer pour la défense de son bien et de son boimcur, sans qu’on soit en aucun péril de sa vie. Et c’est par ce même principe qu’ils autorisent les duels , comme je l’ai fait voir par tant de passages sur lesquels vous n’avez rien répondu. Vous n’attaquez dans vos écrits qu’un seul passage de votre père Layman, qui le permet, « lorsque autrement on seroit en « péril de perdre sa fortune ou son bonneur: » et vous dites que j’ai supprimé ce qu’il ajoute, que ce cas-là est fort rare. Je vous admire, mes pères; voilà de plaisantes impostures que vous me reprochez. Il est bien question de savoir si ce cas-là est rare! il s’agit de savoir si le duel y est permis. Ce sont deux questions séparées. Layman , en qualité de casuistc, doit juger si le duel y est permis, et il déclare que oui. Nous jugerons bien sans lui si ce cas-là est rare, cl nous lui déclarerons qu’il est fort ordinaire. Et si vous aimez mieux en croire votre bon ami Diana , il vous dira qu'il est fort commun, part. 5, tract. 14, mi.se. 2, resol. gg. Mais qu’il soit rare ou non, et que T<aymaii
3o8 QUATORZIÈME LETTRE, suive en cela Navarre, comme vous le faites tant valoir, n’est-ce pas une chose abominable qu’il consente à cette opinion : Que, pour conserver un faux honneur, il soit permis en conscience d’accepter un duel , contre les édits de tous les états chrétiens, et contre tous les canons de l'Eglise , sans que vous ayez encore ici pour autoriser toutes ces maximes diaboliques, ni lois , ni canons , ni autorités de l’Ecriture ou des Pères, ni exemple d’aucun saint, mais seulement ce raisonnement impie : « L'honneur est plus cher (jue « la vie; or il est permis de tuer pour défendre s:i vie : donc il est permis de tuer pour défendre son • honneur?» Quoi! mes pères, parccque le déi-égleinent des hommes leur a fait aimer ce faux honneur plus que la vie que Dieu leur a donnée pour le servir, il leur sera permis de tuer pour le conserver ! C’est cela même qui est un mal horrible, d’aimer cet honneur-là plus que la vie. Et cependant cette attache vicieuse, qui -seroit capable de souiller les actions les plus saintes, si on les rapportoit à cette fin , sera capable de justifier les plus criminelles, pareequ’on les rapporte à cette fin !
Quel renversement, mes pères! et qui ne voit à ipiels excès il peut conduire? Car enfin il est visible qu’il portera jusqu’à tuer pour les moindres choses , quand on mettra son honneur à les conserver ; je dis même jusqu’à tuer /)our une pomme. Vous vous plaindriez de moi, mes pères , et vous diriez que je tire de votre doctrine des conséquences malicieuses, si je nétois appuyé sur l’autorité du grave Lessius, qui
SENTIM. DES JIvS. SUR U'IIOMICIDE. 3o<) parle ainsi , n. 68 : « 11 n’est pas permis de tuer pour « conserver une chose de petite valeur, comme pour «un écu, ou pouii UNE POMME, AUTPRO POMo, si ce n’est « qu’il nous fiât honteux de la perdre. Car alors on « peut la reprendre , et même tuer, s’il est nécessaire , « pour la ravoir, et si opus est, occidere; pareeque ce O n’est pas tant défendre son bien que son honneur. • Cela est net, mes pères. Et pour finir votre doctrine par une maxime qui comprend toutes les autres , écoutez celle-ci de votre père Iléreau , qui l’avoit prise de Lessius: « Le droit de se défendre s’étend à tout « ce qui est nécessaire pour nous garder de toute in- « jure. »
Que d’étranges suites sont enfermées ilans ce principe inhumain ! et combien tout le monde est-il obligé de s’y opposer, et sur-tout les personnes publiques! Ce n’est pas seulement l’intérêt général qui les y engage, mais encore le leur propre, puisque vos casuistes cités dans mes lettres étendent leurs pertnissions de tuer jusqu’à eux. Et ainsi les factieux qui craindront la punition de leurs attentats, lesquels ne leur paraissent jamais injustes, se persuadant aisément qu’on les opprime par violence, croiront en même temps « que le droit de se défendre s’étend à « tout ce qui leur est nécessaire pour se garder de « toute injure. » Ils n'auront plus à vaincre les remords de la conscience, qui arrêtent la plupart des crimes dans leur naissance , et ils ne penseront plus qu'à surmonter les obstacles du dehors.
.le n’en parlerai point ici, inespérés, non plus que
3io (QUATORZIÈME LETTRE, des autres meurtres que vous avez jierinis, qui sont encore plus abominables et plus imporUintsaux états que tous ceux-ci , dont Lessius traite si ouvertement dans les Doutes quatre et dix , aussi bien que tant d’autres de vos auteurs. Il scroit à desirer que ces horribles maximes ne f ussent jamais sorties de l’enfer, et que le diable, qui en est le premier auteur, n'eùt jamais trouve des hommes assez dévoués à ses ordres pour les publier parmi les chrétiens.
Il est aisé de juger par tout ce que j’ai dit jusqu’ici combien le relâchement de vos opinions est contraire à la sévérité des lois civiles, et même païennes. Que sera- ce donc si on les compare avec les lois ecclésiastiques, (|ui doivent être incomparablement plus saintes, puisqu’il n'y a que l’Eglise qui connoisse et qui possède la véritable sainteté? Aussi cette chaste épouse du filsde Dieu qui , à l’imitation de son époux , sait bien répandre son sang pour les autres, mais non pas répandre pour elle celui des autres , a pour le meurtre une horreur toute particulière , et proportionnée aux lumières particulières que Dieu lui a communiquées. Elle considère les hommes non seulement comme hommes, mais comme images du Dieu qu’elle adore. Elle a pour chacun d’eux un .saint respect qui les lui rend tous vénérables, comme rachetés d’un prix infini , pour être faits les temples du Dieu vivant. Et ainsi elle croit que la mort d’un homme que l’on tue sans l’ordre de son Dieu n’est ])as seulement un homicide, mais un sacrilège qui la prive d’un de ses membres; puisque, soit qu’il soit
SEM'IM. DES J]tS. SUR L'HOMICIDE. 3 1 1
lidéle, soit c|u'il ne le soit pas, elle le considère toujours, ou comme étant l’im de SRS enlants, oucomme étant ca])ablc de l’étre.
O sont, rues pères, ces raisons toutes saintes qui, depuis que Dieu s’est fait homme pour le salut des hommes, ont rendu leur condition si considérable à l'Efjlisc, qu’elle a toujours puni l’homicide qui les détruit comme un des plus grands attentats qu'on puisse commettre contre Dieu. Je vous en rapporterai quelques exemples non pas dans la pensée que toutes ces sévérités doivent être gardées , je sais que l’Église peut disposer diversement de cette discipline extérieure, mais pour faire entendre quel est son esprit immuable sur ce sujet. Car les pénitences qu’elle ordonne pour le meurtre peuvent être diflérentes selon la diversité des tem|)s; mais l’horreur qu’elle a pour le meurtre ne peut jamais changer par le changement des temps.
L’Église a été long-temps à ne réconcilier qu’à la mort ceux qui étoient coupables d’un homicide volontaire, tels que sont ceux que vous permettez. Le célèbre concile d’Ancyrc les soumet à la pénitence durant toute leur vie: et l’Église a cru depuis être assez indulgente envci-s eux en réduisant ce temps à un très grand nombre d’années. Mais, pour détourner encore davantage les chrétiens dos homicides volontaii es , elle a puni très sévèrement ceux memes qui étoient arrivés par imprudence, comme on peut voir dans saint Basile, dans saintCrégoiredeKysse, dans les décrets du pape Zacharie et d'Alexandre II.
quatorzième lettre.
Les canons rapportes par Isauc, évêque de I..angres, t. II, ch. XIII, «ordonnent sept ans de pénitence « pour avoir tue en se dél'endant. • Et on voit que saintHildebert, évéquedu Mans, répondit <à Yves de Chartres : « Qu’il a eu raison d’interdire un jirêtre « pour toute sa vie, qui , pour se défendre, avoit tué
0 un voleur d’uii coup de pierre. •>
N’ayez donc plus la hardiesse de dire que vos'déeisions sont conformes à l’esprit et aux canons de
1 E{;lise. ün vous défie d’en montrer aucun qui permette de tuer pour défendre son bien seulement ; car jene parle pas des occasions oü l'on auroit à défendre aussi sa vie, se suaque liberando: vos propres auteurs confessent qu’il n’y en a point, comme entre autres votre père Lamy, tr. 5, disp. 36, num. i36 : « Il n’y O a, dit-il, aucun droit divin ni humain qui permette « exjiressémeiit do tuer un voleur qui ne se défend « pas. » Et c’est néanmoins ce que vous permettez expressément. On vous défie d’en monti-er aucun qui •permette de tuer pour l’honneur, pour un soufflet , pour une injure et une médisance. On vous défie d’en montrer aucun (|ui permette de tuer les témoins , les |up,es et les ina{;istrats , quelque injustice qu’on en appréhende. L’esprit de l’Église est entièrement éloigné de ces maximes séditieuses qui ouvrent la porte aux soulèvements auxquels les peuples sont si nainrellement portés. Elle a toujours enseigné à ses enfants qu’on ne doit point rendre le mal pour le mal ; qu’il faut céder à la colère ; ne point résister à la violence: rendreà chacun ce qu’on lui doit, honneur.
SKNTIM. UliS JÉS. SI' B L’IIOMICmE. 3 1 3 tribut, soumission ; obéir aux magistrats etaux supérieurs, meme injustes; parcequ’on doit toujours respecter en eux la puissance de Dieu qui les a établis sur nous. Elle leur défend encore plus fortement que les lois civiles de se faire justice à eux-mcmcs; et c’est par son esprit que les rois chrétiens ne se la font pas dans les crimes mêmes de lèse-majesté au premier chef, et qu'ils remettent les criminels entre les mains des juges pour les faire punir selon les lois et dans les formes de la justice, (jhi sont si contraires à votre conduite, que l’opposition qui s’y trouve vous fera rou(;ir. Car, puisque ce discours m’y porte, je vous prie de suivre cette comparaison entre la manière dont on peut tuer ses ennemis, selon vous, et celle dont les juges font mourir les criminels.
Tout le monde sait, mes pères, qu’il n’est jtunais permis aux particuliers de demander la mort de personne; et que, (juand un homme nous auroit ruinés, estropiés, brûlé nos maisons, tué notre père, etqii’il se dis|ioseroit encore à nous assassiner et à nous jierdrc d’honneur, on n’écouteroit point en justice la demande que nous ferions de sa mort; de sorte qu’il a fallu établir des personnes publiques qui la demandent de la part du roi, ou plutôt de la part de Dieu. A votre avis, mes pères, est-ce par grimace et jiar feinte que les juges chrétiens ont établi ce réglement? Et ne l’ont-ils pas fait pour proportionner les lois civiles à celles de l’Évangile ; de peur que la pratique extérieure de la justice ne fût contraire aux sentiments intérieurs que des chrétiens doivent
;<i4 QUATORZIÈME LETTRE, avoir? On voit assez combien ce commencement des voies de la justice vous conloud; mais le reste vous accablera.
Supposez donc , mes pères , que ces personnes publi(|ues demandent la mort de celui qui a commis tous ces crimes; que fera-t-on là-dessus? Lui porterat-on incontinent le poijjnard dans le sein? Non, mes pères; la vie des hommes est trop importante, on y a;;it avec plus de respect; les lois ne l’ont pas soumise à toutes sortes de personnes, mais seulement aux juges dont on a examiné la probité et la naissance. Et croyez-vous qu’un seul suffise pour condamner un homme à mort? Il en faut sept pour le moins, mes pères. Il faut que de ces sejtt il n’y en ait aucun qui ait été offensé par le criminel , de peur que la passion n’altère ou ne corrompe son jugement. El vous savez, mes pères, qti’afin que leur esprit soit aussi plus pur, on observe encore de donner les heures du matin à ces fonctions : tant on apporte de soin pour les préparer à une action si grande, où ils tiennent la place de Dieu, dont ils sont les ministres, pour ne condamner que ceux qu’il condamne lui-méme.
Et c’est pourquoi, afin d’y agir comme fidèles dispensateurs de cette puissance divine, d’ôter la vie aux hommes, ils n’ont la liberté de juger que selon les dépositions des témoins, et selon toutes les autres formes qui leur sont prescrites; ensuite dcstjuelles ils ne peuvent en conscience prononcer que selon les lois, ni juger dignes de mort que ceux que les lois y
SEiSTlM. UES JÉS. SEU E’IIOMICIDE. 3 1 5 condamnent. Etaloi«, mes pères, si l’ordre de Dieu les oblige d’abandonner an sup|>lirc le corps de ces misérables, le même ordre de Dieu les oblifje de prendre soin de leurs aine.s criminelles; et c’est même parceqn’elles sont criminelles qu’ils sont plus obli- /jcs à en prendre soin; de sorte (|u’on ne les envoie à la mort qu’après leur avoir donné moyen de pourvoir à leur conscience. Tout cela est bien pur et bien innocent; et néanmoins l’Éylisc abhorre tellement le san{;, qu’elle juge encore incapables du ministère de scs autels ceux qui auroient assiste à un arrêt de mort , quoique accompagné de toutes ces circonstances si religieuses; paroù il est aisé de concevoir quelle idée l’Eglise a de l’homicide.
Voilà , mes pères , de quelle sorte , dans l’ordre de Injustice, on dispose de la vie des hommes; voyons maintenant comment vous en disposez. Dans vos nouvelles lois, il n’y a qu’un juge, et ce juge est celui-là même qui est off(;nsé. Il est tout ensemble le juge, la partie et le bourreau. Il se demande à luimeme la mort de .son ennemi, il l’ordonne, il l’exécute sur-le-champ; et sans re.spect ni du corps, ni de l’aine de son frère, il tue et damne celui pour qui Jésus-t’lirist est mort; et tout cela pour éviter un soufflet ou une médisance, ou une parole outrageuse, ou d’autres nflenses semblables pour lesquelles un juge, qui a l’autorité légitime, seroit criminel d’avoir condamné à la mort ceux qui les auroient commi.ses, pareeque les lois soutirés éloignées de les y condamner. Et enfin , jiour comble
3iÜ QUATüRZIflxME LETTRE, de ces excès, on ne contracte ni péché, ni irrégularité , en tuant de cette sorte sans autorité et contre les lois, quoiqu’on soit religieux, et même prêtre. Où en sommes-nous, inc.s pères? Sont^e des religieux et des prêtres qui piarlent de cette sorte? sont-co des chrétiens, sont-ce des turcs? sont-cedes hommes? son t-ce des démons? et sont-ce là des mystères révélés partA- (jneau à ceux de sa société, ou des abominations suggérées par le dragon à ceux qui suivent son parti?
Car enfin , mes pères , pour qui voulez-vous qu'on vous prenne? pour des enfants de l’Évangile , ou j)our des ennemis de l’Évangile? On ne peut être que d’un parti ou de l’autre , il n’y a point de milieu. » t^ui n’est point avec Jésus-Christ est contre lui. » Ces deux genres d’hommes partagent tous les hommes. Il y a deux peuples et deux inondes répandus sur toute la terre, selon saint Augustin ; le monde des enfants de Dieu, qui forme un corps dont Jésus- Christ est le chef et le roi ; et le monde ennemi de Dieu , dont le diahic est le chef et le roi. Et c’est jioui-quoi Jésus-Christ est appelé le roi et le Dieu du monde ; pareequ’il a par-tout des sujets et des adorateurs , et que le diahie est aussi appelé dans l’Ecriture le prince du monde et le dieu de ce siècle , parcequ’il a par-tout des suppôts et des esclaves. Jésus- Christ a mis dans l’Église, qui est son empire, les lois qu’il lui a plu, selon sa sagesse éternelle; et le diable a mis dans le monde, qui est son royaume, les lois qu’il a voulu y établir. Jésus-Christ a mis l’honneur à souffrir; le diable à ne point souffrir. Jésus-
SENTIM. DES JÉS. SUR L’[10MICIDE. 3 1 7 Christ a dit à ceux qui reçoivent un soufflet, de tendre l'autre joue ; et le diable a dit à ceux à qui on vent donner un soufflet , de tuer ceux qui voudront leur faire cette injure. Jésus -Christ déclare heureux ceux qui participent à son ignominie , et le diable déclare malheureux ceux qui sont dans l’ignominie. Jésus-Christ dit: Malheur à vous, quand les hommes diront du bien de vous ! et le diable dit : Malheur à ceux dont le monde ne parle pas avec estime !
Voyez donc maintenant, mes pères, duquel de ces deux royaumes vous êtes. Vous avez ouï le langage delà ville de paix, qui s’appelle la Jérusalem mystique , et vous avez ouï le langage de la ville de trouble , que l’Écriture appelle la spirituelle Sodome : lequel de ces deux langages entendez-vous ? lequel parlez-vous? Ceux qui sont à Jésus-Christ ont les mêmes sentiments que Jésus -Christ , selon saint Paul ; et ceux qui sont enfants du diable, ex pâtre diabolo , qui a été homicide dès le commencement du monde , suivent les maximes du diable, selon la parole de Jésus-Christ. Écoutons donc le langage de votre école , et demandons à vos auteurs : Quand on nous donne un soufflet , doit-on l’endurer plutôt que de tuer celui qui le veut donner Pou bien est-il permis de tuer pour éviter cet affront? Il est permis, disent Lessius, Molina, Escobar, Reginaldus , Eiliutius , Baldellus et autres jésuites , de tuer celui qui nous veut donner un souf- Jlet. Est-ce là le langage de Jésus-Christ? Hépon-
3i8 QUATüUZIÈMi: LETTRE.
(lez-nou.s encore. Seroit-on sans lionnciir en souffrant un soufflet, .sans tuer celui (|ui l’a donné?
« N’est-il pas véritable , dit Escohar, que , tandis Il qu’un liomnic laisse vivre celui qui lui a donné «un .soufflet, il demeure sans honneur? » Oui, mes pères , sans cet honneur que le diable a transmis de son esprit superbe en celui de ses superbes enfants. C’est cet honneur qui a toujours été l’idole des hommes possédés par l’esprit du monde. C’est pour se conserver cette gloire , dont le démon est le véritable distributeur, qu’ils lui sacrifient leur vie par la fureur des duels à laquelle ils s'abandonnent, leur honneur par l’ignominie des supj)lices auxquels ils s’exposent, et leur salut par le péril de la damnation auquel ils^ s’engagent, et qui les a fait priver de la sépulture même par les canons ecclésiastiques. Mais on doit louer Dieu de ce qu’il a éclairé l’esprit du roi par des lumières plus pures que celles de votre théologie. Ses édits si sévères sur ce ■sujet n’ont pas fait que le duel fût un crime ; ils n’ont fait que punir le crime qui est inséparable du duel, il a arrêté, par la crainte de la rigueur de sa justice, ceux qui n’étoient pas arrêtés par la crainte de la justice de Dieu; et sa piété lui a fait connoitre que l’honneur des chrétiens consiste dans l’observation des ordres de Dieu et des régies du christianisme, et non pas dans ce fantôme d’honneur que vous prétendez, tout vain qu’il soit, être une excuse légitime |)our les meurtres. Ainsi vos décisions meurtrières
SENTIM. DES JÉS. SUR L’HOMICIDE. 3 1 9 sont maintenant en aversion à tout le monde, et vous seriez mieux conseillés de changer de sentiments, si ce n'est par principe de religion, au moins par maxime de polilit|ue. Prévenez, mes pères, par une con<lamnation volontaire de ces opinions inluimaincs, les mauvais effets qui en pourroient naître, et dont vous seriez responsables. Et pour concevoir plu.s d horreur de l’homicide, souvenez-vous que le premier crime des hommes corronqtus a été un homicide en la personne du premier juste ; que leur plus grand crime a été un homicide en la pcr.sonne du chef de tous les justes; et que l’homicide est le seul crime qui détruit tout ensemble l'état, l’Eglise, la nature , et la piété.
P. S. Je viens de voir la réponse de votre apologiste à ma treizième lettre. Mais s’il ne répond pas mieux à celle-ci, qui satisfait à la plupart de ses difficultés, il ne méritera pas de réplique. Je le plains de le voir sortir à toute heure hors du sujet pour s'étendre en des calomnies et des injures contre les vivants et contre les morts. Mais, pour donner créance aux mémoires que vous lui fourni.ssez, vous ne deviez pas lui faire désavouer publiquement une chose aussi publique (|u’est le soufflet de Compiêgne. Il est constant, mes pères, par l’aven de l’offensé, qu’il a reçu sur .sa joue un coup de la main d’un jésuite; et tout ce qu’ont pu faire vos amis a été de mettre eu doute s’il l’a l'eçu de l’avant-main ou de l’arrière-
320 QUATORZIÈME LETTRE, main , et d’agiter la question si un coup de revers de la main sur la joue doit être appelé soufflet ou non. Je ne sais à qui il appartient d’en décider; mais je croirois cependant que c’est au moins un soufflet probable. Cela me met en sûreté de conscience.
Que les jésuites ôtent la calomnie du nombre dos crimes, et qu‘ils ne Font point de scrupule de s’en servir |>our ilécricr leiii's euuemis.
Un iS no?rmhre
Mes RÉVÉnENDS EftRES,
- Puisque vos impostures croissent tous les jours, et que vous vous en servez pour outrager si cruellement toutes les personnes de piété qui sont contraires à vos erreurs, je me sens obligé, pour leur intérêt et pour celui de l'Église , <le découvrir un mystère de votre conduite , que j’ai promis il y a long-temps , afin qu' on puisse reconnoitre par vos propres maximes quelle foi l’on doit ajouter à vos accusations et à vos injures.
Je sais que ceux qui ne vous connoissent pas assez ont peine à se déterminer sur ce sujet , pareequ'ils se trouvent dans la nécessité , ou de croire les crimes incroyables dont vous accusez vos ennemis, ou de vous tenir pour des imposteurs , ce qui leur paroit aussi incroyable. Quoi! disent-ils, si ces choses-là n'étoient, des religieux les publieroient-ils? et voudroient-ils renoncer à leur conscience, et se damner par ces calomnies? Voilà la manière dont ils raisonnent; et ainsi les preuves visibles par lesquelles on
3aa QUINZIÉME LETTRE,
ruine vos faussetés , rencontrant l'opinion qu’ils ont de votre sincérité , leur esprit demeure en suspens entre l’évidence et la vérité t[u’ils ne peuvent démentir, et le devoir de la charité qu’ils appréhendent de blesser. De sorte que , comme la seule chose qui les empêche de rejeter vos médisances est l’estime qu’ils ont de vous , si on leur fait entendre que vous n’avez pas de la calomnie l’idée qu’ils s’ima^jincnt que vous on avez, et que vous croyez pouvoir faire votre salut en calomniant vos ennemis , il est sans doute que le poids de la vérité les déterminera incontinent à ne plus croire vos impostures. Ce sera donc, mes pères, le sujet de cette lettre.
Je ne ferai pas voir seidcmient que vos écrits sont remplis de calomnies, je veux passer plus avant. On peut bien dire des choses faus.ses en les croyant véritables, mais la qualité de menteur enferme l’intention de mentir. Je ferai donc voir, mes pères, que votre intention est de mentir et de calomnier; et que c’est avec connoissance et avec dessein que vous imposez à vos ennemis des crimes dont vous savez qu’ils sont innocents ; pareeque vous croyez le pouvoir faire sans déchoir de l’état de grâce. Et qi/oitjue vous sachiez aussi bien que moi ce point de votre morale, je ne laisserai pas de vous le dire, mes pères, afin que personne n’en puisse douter, en voyant que je m’adresse à vous pour vous le soutenir à vous-mêmes , sans que vous puissiez avoir l’assurance de le nier, qu'en confirmant par ce désaveu meme le reproche que je vous eu fais. Car c est une doctrine si
SENTIM. DES JÉS. SLH LA CALOMNIE. 3a3 commune dans vos écoles que vous l’avez soutenue lion seulement dans vos livres , mais encore dans vos thèses publiques , ce qui est de la dernière hardiesse ; comme entre autres dans vos thèses de Louvain de l’année 164.^ , en ces termes: « Ce n’est qu’un péché n véniel de calomnier et d’imposer de faux crimes « pour ruiner de créance ceux qui parlent mal de « nous. Quidiii non nisi veniale sit , detrahenlis autori- « talem magnam, libi noxiam , Jialso aimine elidere? » Et cette doctrine est si constante parmi vous, que quiconque l’ose attaquer, vous le traitez d’ij'iiorant et de téméraire.
C’est ce qu’a éprouvé depuis peu le père Quiro{ja , capucin allemand, lorsqu’il voulut s’y opposer. C«ir votre père Dicastillus l’entreprit incontinent, et il parle de cette dispute en ces termes, deJuat. , liv. Il, tr. 2, dis[). 12, n. 4“4- “ En certain religieux grave, O pieds nus et encapuchonné, cucuUatus gymnopoda , « que je ne nomme point, eut la témérité de décrier n cette opinion parmi des femmes et des ignorants , « et de dire quelle étoit pernicieuse et standaleuse « contre les bonnes mœurs, contre la paix des états « et (les sociétés , et enfin contraire non seulement à « tous les docteurs catholiques, mais à tous ceux ipii « peuvent être catholiipies. Mais je lui ai soutenu, « comme je soutiens encore, que la calomnie, lors-. « qu’on en use contre un calomniateur, tptoiqu'elle « soit un men.songe, n’est point néanmoins un péché « mortel, ni contre la justice, ni contre la charité j « et, pour le prouvei-, je lui ai fourni eu foule nospè-
3a4 QUINZIÈME LETTRE,
a res et les universités entières qui en sont compoa sées, que j’ai tous consultés, et entre autres le réa vérencl père Jean Gans, confesseur de l’empereur; a le révérend père Daniel liastéle, confes.seurdc l’ara"chiduc Léopold; le père Henri, qui a été précepa teurdeces deux princes; tous les professeurs pua blics et ordinaires de l'université de Vienne ( toute a composée de jésuites) ; tous les professeurs de l’ua niversité de Grats ( toute de jésuites ); tous les proa fesseurs de l’université de Prague (dont les jésuites a sont les maîtres) : de tous lesquels j’ai eu main les “ approbations de mon opinion , écrites et signées de a leur main : outre que j’ai encore pour moi le père a de Pennalos.sa , jésuite, prédicateur de rein|>ereur a et du roi d’Espagne ; le père Pilliceroli , jésuite , et a bien d’autres qui avoient tous jugé cette opinion a probable avant notre dispute, a Vous voyez bien , mes pères , qu’il y a peu d’opinions que vous ayez pris si à tache d’établir, comme il y en avoit peu dont vous eussiez tant de besoin. Et c’est pourquoi vous l’avez tellement autorisée que les casuistes s’en servent comme d’un principe indubitable. « Il est a constant, dit Garamuel , n. 1 1 5 1, p. 55o, que c’est a une opinion probable qu’il n'y a point de péché a mortel à calomnier faussement pour conserver son a honneur. Car elle est soutenue par plus de vingt a docteur.sgraves,parGaspardlIurtadoet Dicastillus, a jésuites, etc. ; de sorte que, si cette doctrine n’étoil a probable, à peine y en auroit-il aucune qui le fût a en toute la théologie. »
.si:ntim. des jés. suit la calomnie.
O théologie abominable et si corrompue en tous ses chefs que si, selon ses maximes, il n’étoit probable et sùr en conscience qu’on peut calomnier sans crime pour conserver son honneur, à peine y auroitil aucune de ses decisions qui fût sûre ! Qu’il est vraisemblable, mes pères , que ceux qui tiennent ce principe le mettent quelquefois en pratique ! L’inclination corrompue des hommes s’y porte d’elle-méme avec tant d’impétuosité qu’il est inci-oyable qu’en levant l’obstacle de la conscience, elle ne se répande avec tonte sa véhémence naturelle. En voulez- vous un exemple? Caramuel vous le donnera au même lieu : «Cette maxime, dit-il , du père Dicastillus, jé.snitc, « touchant la calomnie , ayant été enseignée par une «comtesse d’Allemagne aux filles de l'impératrice, « la créance qu’elles eurent de ne pécher au plus que « véniellement par des calomnies en fit tant uaitreen • peu de jours, et tant de médisances , et tant de faux « rapports, que cela mit toute la cour en combustion » et en alarme. Car il est ai.sé de s’imaginer l usage « qu’elles en surent faire: de sorte que, pour apaiser « ce tumulte, on fut obligé d'appeler un bon j)ère ca- « pucin d’une vie exemplaire, nommé le j)ére Qui- « roga (et ce fut sur (juoi le père Dicastillus le querella « tant), qui vint leur déclarer que cette maxime étoit « très pernicieuse, principalement parmi les femmes; « ut il eut un soin particulier de faire <pie l’iinpéia- « ratice en abolit tout-à-fait l’usage. » On ne doit pas êti'u surpris des mauvais effets que causa cette doctrine. il iaudi'oit admirei' au contraire qu’elle ne pro
3a6 ytlNZlÊME LLTTUE.
duisit pas cette licence. L’amour-propre nous persuade toujours assez que c’est avec injustice qu'on nous attaque; et à vous principalement, mes pères , que la vanité aveugle de telle sorte, que vous voulez faire croire en tous vos écrits que c’est blesser l’honneur de l’Église que de blesser celui de votre société. Et ainsi , mes pères , il y auroit lieu de trouver étrange que vous ne missiez f>as cette maxime en pratique. Car il ne faut plus dire de vous comme font ceux qui ne vous connoissent pas: Comment ces bons pères voudroient-ils calomnier leurs ennemis, puisqu'ils ne le pourroient faire que par la perte de leur salut? Mais il faut dire au contraire : Comment ces bons pères voudroient-ils perdre l’avantage de décrier leurs ennemis, puisqu’ils le peuvent faire sans hasarder leur salut? Qu’on ne s’étonne donc plus de voir les jésuites calomniateurs ; ils le sont en sûreté de conscience , et rien ne les en peut empêcher ; puisque , par le crédit qu’ils ont dans le monde , ils peuvent calomnier sans craindre la justice des hommes, et que , par cel ui qu’ils se sont donné sur les cas de conscience, ils ont établi des maximes pour le pouvoir faire sans craindre la justice de Dieu.
Voilà, mes pères, la source d’où naissent tant de noires impostures. Voilà ce qui en a fait répandre à votre père Brisacier, jusqu'à s’attirer la censure de feu M. l’archevêque de Paris. Voilà ce qui a porté votre père d'Anjou à décrier en pleine chaire, dans l’église de Saint-Benoit, à Paris, le 8 mars i655 , les personnes de qualité qui recevoient les aumônes pour
SOUnCF DES CALOMN. DES JÉSUI l l.s. Aay les pauvres de Picardie et de Champagne, au\c|uelles ils contribuoient tant eux-mêmes; et de dire par un mensonge hornhle et capable de faire tarir ces charités , si on eût eu quelque creance en vos impostures , « qu’il savoit de science certaine que ces personnes « avoient détourné cet argent pour l’emjiloyer contre « l’Église et contre l’état: » ce qui obligea le curé de cette paroisse, qui est un docteur de Sorbonne, de monter le lendemain en chaire pour démentir ces calomnies. C’est par ce meme principe que votre père Grasset a tant prêché d’impostures dans Orléans, qu’il a fallu que M. l’évcque d’Orléans l'ait interdit comme un imposteur public, par son mandement du 9 septembre dernier, où il déclare « qu’il défend à • frère Jean Grasset, prêtre de la compagnie de Jésus, « de prêcher dans son diocèse; et à tout son peuple « de l’ouïr, sous peine de se rendre coupable d’une « désobéissance mortelle, sur ce qu’il a appris que le- « dit Grasset avoit fait un discours en chaire rempli B de faussetés et de calomnies contre les ecclésiasti- « ques de cette ville, leur imposant faussement et « malicieusement qu’ils soutenoient ces propositions B hérétiques et impies ; Que les commandements de « Dieu sont impossibles; que jamais on ne résiste à la B grâce intérieure; et que Jésus-Ghrist n’est pas mort « pour tous les hommes, et autres semblables , con- « damnées par Innocent X. » Car c’est là, mes pères, votre imposture ordinaire, et la première que votis reprochez à tous ceux qu’il vous est iraporLant de décrier. Et f|uoiqu'il vous soit aussi impossible de le
32» QL'INZIf:Mi: Ll/lTHi:. DliMÈr,lî prouver de qui que ce soit , qu’à votre père Crassel de ces ecclésiastiques d'Orléans, votre conscience néanmoins deraeureen repos: « parceque vous croyez « que cette manière de calomnier ceux qui vous atta- « quent est si certainement permise, » que vous ne craignez point de le déclarer publiquement et à la vue de toute une ville.
En voici un insigne témoignage dans le démêlé que vous eûtes avec M. Puys, curé de Saint-Nisier, à Lyon; et comme cette histoire marque parfaitement votre esprit, j’en rapporterai les principales circonstances. Vous savez, mes pères, qu’en 1649, M.Puys traduisit en François un excellent livre d'un autre père capucin , « touchant le devoir des chrétiens à n leur paroisse contre ceux qui les en détournent, » sans user d’aucune invective, et sans désigner aucun religieux, ni aucun ordre en particulier. Vos pères néanmoins prirent cela pour eux; et, sans avoir aucun re.sj)ect pour un ancien pasteur, juge en la primatie de France, et honoré de toute la ville, votre père Alby fit un livre sanglant contre lui , que vous vendîtes vous-mêmes dans votre propre église , le jour de l’Assomption , où il l’acciisoit d<- plusieurs choses, et entre autres de « .s’étre rendu scandaleux « par ses galanteries , et d’être suspect d’impiété , «d’être hérétique, excommunié, et enfin digne du «feu. » A cela M. Puys répondit; et le jtère Alby soutint, parmi .second livre, ses premières accusations. N'est-il donc pas vrai , mes pères, ou t|ue vous étiez des calomniateurs , ou que vous croyiez
ENTRE M. l’UYS ET ]Ai P. ALliY. 32<j tout cela de ce bon prêtre ; et qu’enbn il fulloit que vous le vissiez hors de ses erreurs pour le juger digne de votre amitié ? Écoutez donc ce qui se passa dans l’accommodement qui fut fait en présence d’un grand nombre des premières personnes de la ville , dont les noms sont au bas de cette page', comme ils sont marqués dans l’acte qui en fut dressé le a5 septembre i65o. Ce fut en présence de tout ce monde que M. Puys ne fit autre chose que déclarer « que ce qu’H avoit écrit ne s'adressoit point aux pè- « res jésuites ; qu’il avoit parlé en général contre « ceux qui éloignent les fidèles des paroisses , sans • avoir pensé en cela attaquer la société , et qu'au « contraire il l'honoroit avec amour. » Par ces seules paroles , il revint de son apostasie, de ses scandales et de son excommunication , sans rétractation et sans absolution ; et le père Alby lui dit ensuite ces propres paroles : « Monsieur, la créance que j’ai «eue que vous attaquiez la compagnie, dont j’ai « l’honneur d'étre , m’a fait prendre la plume pour « y répondre ; et j’ai cru que la manière dont j’ai « usé m’étoit permise. Mais , connoissant mieux vo-
* M. de Ville, vicaire-général Je M. le cardinal de Lyon; M. Scarron, chanoine et curé de Saint'Paul; M. Margai, chantre; MM. Bonvaud, Sève, Aubert et D^r\ieu, chatiuineit de Saiiit-Nî^icr; M. du Gué, président des Irésorien» de France; M. Groslier, prévôt de.s marchands; M. de Fléchère, président et lieutenant •général ; MM. de Boissat, de Snint-llooiain et de Dartoly, gentil.slmmines ; M. Bourgeois, premier avocat du roi au bureau des trt'soriers de France; MM. de Cotton, père et fiU; M. Boniel ; qui ont tous signé à rorigiuul de la dcctaraiion, avec M. Puys et le père Alby.
33o QUINZIÈME LETTIŒ. DÉMÊLÉ 0 tre intention , je viens vous déclarer qu’il n’y a
• PLUS RiKN qui me puisse empêcher de vous tenir « pour uu homme d’esprit , très éclairé , de doc-
• trine profonde et orthodoxe, de mœurs irrépré- « HENSiBLEs , et en un mot pour digne pasteur de « votre église. C’est une déclaration que je fais avec « joie , et je prie ces messieurs de s’en souvenir. »
Us s’en sont souvenus , mes pères ; et on fut plus scandalisé de la réconciliation que de la querelle. Car qui n’admireroit ce discours du père Alby? Il ne dit pas qu’il vient se rétracter, parcequ’il a appris le changement des mœurs et de la doctrine de M. Pays; mais seulement « parceque, connoissant n que son intention n’a pas été d’attaquer votre com- <■ pagnie, il n’y a plus rien qui l’empèchc de le tenir « pour catholique. » Il ne ci-oyoit donc pas qu’il fut hérétique en effet? Et néanmoins, après l’cn avoir accusé contre sa connoissance , il ne déclare pas qu’il a failli ; mais il ose dire , au contraire , « qu’il n croit que la manière dont il en a usé lui éloit per- « mise. »
A quoi songez -vous, mes pères, de témoigner ainsi puliliquement que vous no mesurez la foi et la vertu des hommes que par les sentiments qu’ils ont pour votre société ? Comment n’avez-vous point appréhendé de vous faire passer vous-mêmes , et par votre propre aveu, pour des imposteurs et des calomniateurs? Quoi! mes pères, un même homme, sans qu’il se passe aucun changement en lui, selon que vous croyez qu'il honore ou qu’il attaque votre'
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i: NTRIs M. PUYS ET LE I’. ALÜY. 33 1 compagnie , sera « pieux ou impie , irrépréhensible « ou excommunie, digne pasteur de l’Église , ou di- «gne d’être mis au feu, et enfin catholique ou hé- « rétique ? » C’est donc une même chose dans votre langage d’attaquer votre société et d’être héi ctique ? Voilà une plaisante hérésie , mes pères ; et ainsi , quand on voit dans vos écrits que tant de personnes catholiques y sont appelées hérétiques , cela ne veut dire autre chose , sinon <• que vous croyez qu’ils « vous attaquent. » 11 est bon , mes pères, qu’on entende cet étrange langage, selon lequel il est sans doute que je suis un grand hérétique. Aussi c’est en ce sens que vous me donnez .si souvent ce nom. Vous ne me retranchez de l’Éiglisc que pareeque vous croyez que mes lettres vous font toit ; et ainsi il ne me reste pour devenir catholique , ou que d’ajiprouver les excès de votre morale, ce que je ne pourrois faire sans renoncer à tout sentiment de piété ; ou de vous persuader que je ne recherche en cela que votre véritable bien ; et il faudroit que vous fussiez bien revenus de vos égarements pour le rcconnoître. De sorte que je me trouve étrangement engagé dans l’hérésie; puisque la pureté de ma foi étant inutile pour me retirer de cette sorte d’erreur, je n’en puis sortir, ou qu’en trahissant ma conscience, ou qu’en réformaut la vôtre. Jusque-là je serai toujours un méchant et un imposteur, et quelque fidèle quej’aieété à rapporter vos passages , vous irez crier par-tout : « Qu’il finit être org.inc du dé- « mon pour vous imputer (les choses dont i7 n’y a mai -
335 QL’INZIÈME LETTnE.
« que ni vestige dans vos livres ; » et vous ne ferez rien en cela que de conforme à votre maxime et à votre pratique ordinaire , tant le privilège que vous avez de mentir a d’étendue. Souffrez que je vous en donne! un exemple que je choisis à dessein , parceque je répondrai en meme temps à la neuvième de vos impostures ; aussi bien elles ne méritent d’être réfutées qu’en passant.
Il y a dix à douze ans qu’on vous reprocha cette maxime du père lîauny : « Qu’il est permis de recher- « cher directement, pniMo et pf.r se, une occasion » prochaine de pécher pour le bien spirituel ou tem- « porcl de nous ou de notre prochain , » part, i , tr. 4 . q. i4, p. oi, dont il apporte pour exemple ; «Qu’il » est permis à chacun d'aller en des lieux publics « pour convertir des femmes perdues, encore qu’il « soit vraisemblable qu’on y péchera, pour avoir déjà « expérimenté souventqu’on estaccoutumé de se lais- « ser aller au péché par les caresses de ces femmes. » Que répondit à cela votre père Caussin, en 1644» dans son Apologie pour la compagnie de Jésus , page laS? «Qu’on voie l’endroit du père lîauny, « (ju’on lise la page, les marges, les avant-propos, « les suites, tout le reste, et même tout le livre, on « n’y trouvera pas un seul vestige de cette sentence, « qui ne pourroit tomber que dans l’amed’un homme « extrêmement perdu de conscience, et qui semble « ne pouvoir être supposée que par l'oi'ganc du dé- • mou. » Et votre père l’intereau, en mémo style, première partie, page 94: « H faut être bien perdu
DES CALOMNIES DES JESUITES. 333 « de conscience pour enseigner une si détestable B doctrine; mais il faut cire pire qu’un démon pour B l’attribuer au père Rauny. Lecteur, il n’y en a ni « marque ni vestige dans tout son livre. « Qui ne croiroit que des gens qui parlent de ce ton-là eussent sujet de se plaindre, et qu’on auroit en efl'et imposé au père Rauny? Avez-vous rien assuré contre moi en de plus forts termes? Et comment oseroit-on s’imaginer qu’un passage fût en mots propres au lieu meme où l’on le cite , quand on dit b qu’il n’y en a ni B marque ni vestige dans tout le livre? »
En vérité, mes pères , voilà le moyen de vous faire croire jusqu’à ce qu’on vous réponde ; mais c’est aussi le moyen de faire «ju’on ne vous croie jamais plus, après qu’on vous aura répondu. Car il est si vrai que vous mentiez alors, que vous ne faites aujourd'hui aucune difBculté de reconnoitre dans vos réponses que cette maxime est dans le père Raunv, au lieu même qu’on avoit cité ; et , ce qui est admirable, c’est qu’au lieu qu’elle éloit détestable il y a douze ans, elle est maintenant si innocente que, dans votre neuvième imposture, page lo, vous m’accusez B d’ignorance et de malice , de quereller le B père Rauny sur une opinion qui n’est jtoint rejetée “dans l’école.» Qu’il est avantageux, mes pères, d’avoir affaire à ces gens qui disent le pour et le contre! Je n’ai besoin que de vou.s-mcines pour vous confondre. Car je n’ai à montrer que deux choses : l’une , que cette maxime ne vaut rien ; l’autre , qu’elle est du père Rauny : et je prouverai l’un et
334 Oi:iNZIÈME LETTRE,
l’autre par votre propre confession. En 1644 vous avez reconnu qu’elle est détestable, et en i656 vous avouez qu’elle est du père Bauny. Cette double reconnoissance me justifie assez, mes pères; mais elle fait plus, elle découvre l’esprit de votre politique. Car dites-moi, je vous prie, quel est le but que vous vous proposez dans vos écrits? Est-ce de parler avec sincérité? Non, mes pères, puisque vos réponses s’entre-détruisent. Est-ce de suivre la vérité de la foi? Aussi peu, puisque vous autorisez une maxime qui est détestable selon vous-mêmes. Mais considérons que, quand vous avez dit que cette maxime e.st détestable, vous avez nié en même temps qu’elle fut du père Bauny; et ainsi il étoit innocent: et, quand vous avouez (|u’elle est de lui, vous soutenez en même temps qu’elle est bonne ; et ainsi il est innocent encore. De sorte que , l’innocence de ce père étant la seule chose commune à vos deux réponses, il est visible que c’est aussi la seule chose que vous y recherchez, et que vous n’avez pour objet que la défense de vos pères, en disant d’une même maxime qu’elle est dans vos livres et qu’elle n’y est pas; qu’elle est bonne et qu’elle est mauvaise ; non pas selon la vérité, qui ne change jamais, mais selon votre intérêt, qui changea toute heure. Que ne pourrois-je vous dire là-dessus ! car vous voyez bien que cela est convaincant. Cependant rien ne vous est plus ordinaire; et, pour en omettre une infinité d’exemples, je crois que vous vous contenterez que je vous en rapporte encore un.
DES CALOMNIES DES JÉSUITES. 33S On vous U reproché en divers temps une autie pro(>osiliün du même père Bauny, tr. 4i quest. 22 , p. 100; <■ On ne doit denier ni dilFérer l’absolution à « ceux qui sont dans les habitudes de crimes contre « la loi de Dieu, de nature et de l'Éylise, encore « qu’on n’y voie aucune espérance d’amendement: « etsi emendationis fulwœ spes nulla appareat. » Je vous prie sur cela, mes pères, de me dire lo(|uel y a le mieux répondu, selon votre goût, ou do votre père Pintereau, ou de votre père Brisacicr, qui défendent le père Bauny en vos deux manières : l'an en condamnant cette proposition, mais en désavouant aussi (ju’elle soit du père Bauny; l’autre en avouant qu’elle est du père Bauny, mais eu la justifiant en meme temps. Ecoutcz-les donc discourir. Voici le père Pintereau, page 18: «. Qu’appelle-t-on franchir les « bornes de toute pudeur, et passer au-delà de toute « Impudence, sinon d’imputeraupère Bauny, comme ■< une chose avérée, une si damnable doctrine? Ju- « gez, lecteur, de l’indignité de cette calomnie, et n voyez à qui les jésuites ont affaire, et si l’auteur « d’une si noire supposition ne doit pas passer désor- « mais pour le truchement du père des mensonges. » Et voici maintenant votre père Brisacier, 4*^ part., p. 2 1 : .< En effet, le père Bauny dit ce que vous rap- « portez. » (C’est démentir le j)ère Pintereau bien nettement.) «■ Mais, ajoute-t-il, pour justifier le père » Bauny, vous qui reprenez cela, attendez, quand « un pénitent sera à vos pieds, que son ange gardien « hypothèque tous les droits qu’il a au ciel pour être
« sa caution. Attendez que Dieu le père jure par son « chef que David a menti quand il a dit, par le Saint- « Esprit, que tout homme est menteur, trompeur et « fragile; et que ce pénitent ne soit plus menteur, « fragile, changeant, ni pécheur comme les autres; O et vous n'appliquerez le sang de Jésus-Christ sur « personne. »
Que vous semble-t-il, mes pères, de ces expressions extravagantes et impies, qne, s’il falloit attendre quily eût quelque espérance d’amendement dans les pécheurs pour les absoudre, il làudroit attendre que Dieu le père jurât par son chef (ju’ils ne tomberoient jamais plus? Quoi ! mes pères, n'y a-t-il point de différence entre Ves/>érance et la certitude ? Quelle injure est-ce faire à la grâce de Jésus-Christ de dire qu’il est si peu possible que les chrétiens sortent jamais des crimes contre la loi de Dieu, de nature et de lÉglise, qu’on ne ponrroit l’espérer sans que le Saint-Esprit eût menti: de .sorte que, selon vous, si on ne donnoit l’absolution à ceux dont on n'espère aucun amendement , le sang de Jésus-Christ demeureroit inutile , et on ne l'appliqueroil jamais sur /tersonne! A quel état, mes pères, vous réduit le désir immodéré de conserver la gloire de vos auteurs, puisque vous ne trouvez que deux voies pour les justiGer, l imposturc on l'impiété ; et qu’ainsi la plus innocente manière de vous défendre est de désavouer hardiment les choses les plus évidentes!
De là vient que v ous en usez si souvent. Mais ca* n’est pas encore là tout ce que vous savez faire.
DES CALOMNIES DES JÉSUITES. 33; Vous forgez des écrits pour rendre vos ennennis odieux, comme la Lettre d" un ministre à M. .Imauld, que vous débitâtes dans tout Paris, pour faire croire que le livre de la fréquente communion, approuvé par tant d’évêques et tant de docteurs, mais qui, à la vérité, vous éloit un peu contraire, avoit été fait par une intelligence secréte avec les ministres de Charenton. Vous attribuez d’autres fois à vos adversaires des écrits pleins d’impiété, comme la Lettre circulaire des jansénistes, dont le style impertinent rend cette fourbe trop grossièn?, et décousre trop clairement la malice ridicule de votre père Meyuier, qui ose s’en servir, page 28, pour ajtpuyer ses plus noires impostures. Vous citez quelquefois des livres qui ne furent jamais au monde, couune les Constitutions du Saint-Sacrement , d’où vous rapportez des passages que vous fabriquez à plaisir, et qui font dresser les cheveux à la tète des simples, (pii ne .savent pas (juelle est votre hardiesse .à inveutei' et publier les mensonges : car il n’y a sorte de calomnie que vous n’ayez mise en usage. Jamais la maxime qui l’excuse ne pouvoit être en meilleure main.
Mais celles-là sont trop aisées à détruire; et c’est pourquoi vous en avez de plus subtiles, où vous ne particularisez rien, a€n d’ôter toute prise et tout moyen d’y répondre; comme quand le père Brisacier dit « que ses ennemis commettent des crimes abomi- « nables, mais qu’il ne les veut pas rapporter. » Ne semble-t-il pas qu’on ne peut convaincre d’iuqios-
338 QUINZIÈME LUnT.E. RÉPONSE uireuii rcproclie si imlétermiiié? Un liabile hoinine néanmoins en a trouvé le secret; et c’est encore un capuciu, mes pères. V'ous êtes aujourd'hui malheureux en capucins , et je prévois qu’une autre fois vous le pourriez Lien être en bénédictins. Ce capucin s’appelle le père Valérien, de la maison des comtes de Magnis. Vous apprendrez par cette petite histoire comment il répondit à vos calomnies. Il avoit heureusement réussi à la conversion du prince Ernest, laudjp’ave de Hesse -Rheinsfelt Mais vos pères, comme .s’ils eussent eu (|uelque peine de voir convertir un prince .souverain sans les y appeler, firent incontinent un livre contre lui (car vous persécutez les (;ens de bien par-tout), où, falsifiant un de ses passages, ils lui imputent une doctrine hérétique. Ils firent aussi courir une lettre contre lui, où ils lui disoient : « üh ! que nous avons de choses à découvrir, O sans dire quoi, dont vous serez bien affligé ! Car, si « vous n’y donnez ordre, nous serons obligés d'en « avertir le pape et les cardinaux. » Cela n’est pas maladroit; et je ne doute pont, mes pères, que vous ne leur parliez ainsi de moi ; mais prenez garde de quelle sorte il y répond dans son livre imprimé à Prague l'année dernière, pag. iiaetsuiv. «Que ferai-je, dit-il, contre ces injures vagues et
' 11 y avoit, dans les promicres rditions, « du land^^ravc du Darmstadt ; •• mais c'est une faute. 11 faut •• le landgrave de Uheinsfelt; » car le prince Ernest, landgrave de Hesse, de la conversion duquel il s'agit ici, n’étoit pas de in maison de Ilesse- Darmstndt, mais BU du prince Maurice, landgrave de lles<sc.
DU P. VALÉRIKN AUX GAUOMMES. 339 « indétenuiiiées? ('oiiiiiicnt convaincrai-je des rc- « proches qu’on n’explique point? En voici néan- « moins le moyeu : c’est que je déclare hautement « et publiquement à ceux (jui me menacent que ce « sont des imposteurs insignes, et de très habiles et « très impudents menteurs, s’ils ne découvrent ces » crimes à toute la terre. Paroissez donc, mes acciio sateurs, et publiez ces choses sur les toits, au lieu « que vous les avez dites à l’oreille, et que vous avez « menti en assurance en les disant à l’oreille. Il y en « a qui s’imaffinent que ces disputes sont scanda- <• leuses. Il est vrai (|ue c’est exciter un sc-indale « horrible que de m’imputer un crime tel que l’hé- « résie, et de me rendre suspect de plusieurs autres. « Mais je ne fais que remédier à ce scandale en sou- « tenant mon innocence. »
En vérité, mes pères, vous voilà malmenés, et jamais homme n’a été mieux justifié. Car il a fallu que les moindres apparences de crime vous aient manqué contre lui , puisque vous n’avez point répondu à un tel défi. Vous avez (pielquefois de fàcheu.ses rencontres à essuyer, mais cela ne vous reiul pas plus safjes. Car quelque temps après vous l'attaquâtes encore de la même sorte sur un autre sujet, et il se défendit aussi de même, paye i5i, en ces termes : « Ce genre d’hommes qui ,sc rend insiqtporo table à toute la chrétienté aspire, sous le prétexte « des bonnes œuvres, aux grandeurs et à la domiiia- « tion, en détournant à leurs fins presque toutes les » lois divines, humaines, positives et naturelles. Ils
34o Ql’[N/JËME LETTRE. RÉPONSE « attirent, ou par leur doctrine , ou par crainte, ou « par espérance, tous les {jrands de la terre , de l’au- • torité desquels ils abusent pour faire réussir leurs « détestables intrifjues. Mais leurs attentats, quoique « si criminels, ne sont ni punis, ni arrêtés : ils sont «récompensés au contraire, et ils les commettent « avec la meme hardiesse que s’ils rendoient un ser- « vice à Dieu. Tout le monde le reconnolt, tout le « monde en parle avec exécration; mais il y en a peu « qui soient capables de s'opposer à une si puissante « tyrannie. C’est ce que j’ai fait néanmoins. J’ai ar- « rélé leur impudence, et je l’arrêterai encore par « le même moyen. Je déclare donc qu’ils ont menti « très impudemment, mentiris impcdentissime. Si les « choses qu’ils m’ont reprochées sont véritables , « qu’ils les prouvent, ou qu’ils passent pour convain- « eus d’un mensonge plein d’impudence. Leur pro- « cédé sur cela découvrira qui a raison. Je prie tout « le monde de l’observer, et de remarquer cependant « que ce genre d’hommes (|ui ne souffrent pas la U moindre des injures qu’ils peuvent repousser, font « semblant de souffrir très patiemment celles dont ils « ne se peuvent défendre, et couvrent d’une fausse « vertu leur véritable impuissance. C’est pourquoi «j’ai voulu irriter plus vivement leur pudeur, afin « que les plus grossiers reconnoissent que, s’ils se O taisent, leur patience ne sera pas un effet de leur « douceur, mais du trouble de leur conscience. » Voilà ce qu’il dit , mes pères , et il finit ainsi : « Ces « gens-là, dont on sait les histoires par tout le monde.
l)ü F. VALÉUIE^ AUX CALOMMKS.
« sont si évidemment injustes et si insolents dans leur B impunité, qu’il Riudroit que j’eusse renoncé à Jé- B sus-Christ et à son Église, si je ne détestais leur B conduite, et même publiquement, autant pour me B justifier que pour empêcher les simples d’en être B séduits. »
Mes révérends pères, il n’y a plus moyeu de reculer. Il faut passer pour des calomniateurs convaincus, et recourir à votre maxime, que cette sorte de calomnie n’est pas un crime. Ce père a trouvé le secret de vous fermer la bouche : c’est ainsi qu'il faut faire toutes les fois que vous accusez les {'eus sans preuves. Ou n’a qu’à répondre à chacun de vous comme le père capucin, mentiris impudentissinie. Car que répondroit-on autre chose, quand votre père Urisacier dit, par exemple, que ceux contre qui il écrit B sont de.s portes d'enfer, des pontifes du dia- « hle, des gens déchus de la foi, de l’espérance et de B la charité, qui bâtissent le trésor de l'antechrist? B Ce que je ne dis pas (ajoute-t-il) par forme d’in- « jure, mais par la force de la vérité. « S’amuseroit-on à prouver qu’on n’est pas b porte d’enfer, et qu’on « ne bâtit pas le trésor de l’antechrist? »
(^ue doit-on répondre de même à tous les discours vagues de cette sorte , qui sont dans vos livres et dans vos avertissements sur mes lettres ? par exemple : a Qu’on s’applique les restitutions, en rédui- » sant les créanciers dans la pauvreté ; qu’on a offert « des sacs d’argent à de savants religieux qui les ont B refusés ; qu’on donne des bénéfices pour faire se-
H42 lkttiuî. héponsf,
« mer des hérésies contre la foi ; qu’on a des pcna sionnaires parmi les plus illustres ecclésiastiques «et dans les cours souveraines; que je suis aussi « pensionnaire de Port-Uoyal , et que je faisois des « romans avant mes lettres, » moi qui n’en ai jamais lu aucun, et qui ne sais pas seulement le nom de ceux qu’a faits votre apolofjiste ? Qu’y a-t-il à dire à tout cela, inespérés, sinon, iiientiris impudentissinie, si vous ne marquez toutes ces personnes , leurs paroles, le temps , le lieu? Car il faut se taire, ou ra|)- [lorter et prouver toutes les circonstances , comme je fais (jiiand jevous conte les histoires du père Alhy et de Jean d'Alba. Autrement, vous ne ferez ijue vous nuire à vous-mêmes. Toutes vos fables pouvoient jieut-étre vous servir avant qu’on sût vos principes ; mais à présent que tout est découvert, quand vous penserez dire à l’oreille « qu’un homme d’honneur, 0 qui desire cacher son nom , vous a appris de tero riblcs choses de ces gens-là , . ou vous fera souvenir incontinent du mentiris impudenlhsime du bon père capucin. Il n’y a que trop long-temps que vous trompez le monde , et que vous abusez de la créance qu’on avoit on vos impostures. Il est temps de rendre la réputation à tant de personnes calomniées. Car quelle innocence peut être si généralement reconnue, qu elle ne souffre quelque atteinte par les impostures si hardies d’une compagnie répandue par toute lu terre, et qui , sous des habits religieux , couvre des aines si irréligieu.ses, qu ils commettent des crimes tels que la calomnie, non |>as contre leurs
m: l>. VAl.ÈltlliN AUX CALOMNIES. 343 iiuiximes , mais selon leurs propres maximes ? Ainsi l’on ne me Itlàmera point d’avoir détruit la creance fpi’on pourroit avoir en vous ; puistju’il est bien plus piste de conserver à tant de personnes i|ue vous avez décriées la réputation de piété qu’ils ne méritent pas de perdre, que de vous laisser la réputation de sincérité que vous ne méritez pas d’avoir. Kt comme l’un ne se pouvoit faire sans l’autre , combien étoit-il important de faire entendre qui vous êtes ! C'est ce que j’ai commencé de faire ici ; mais il faut bien du temps pour achever. On le verra , mes pères , et toute voire politique ne vous en peut fjarantir, puisque les efforts que vous pourriez faire pour l’empccher ne serviroient qu'à faire connoltre aux moins clairvoyants que vous avez eu peur, et que votre cunseiencÆ vous reprochant ce que j’avois à vous dire, vous avez tout mis eu usa^’e pour le prévenir.
Qtlomnics horribles des jésuites contre de pieux ecclesiastiques et de saintes religieuses.
Du 4 décembre tC56.
Mes révérends pères,
Voici la suite de vos calomnies, où je répondrai d’abord à celles qui restent de vos avertissements. Mttis comme tous vos autres livres en sont éjjalement remplis , ils me fourniront assez de matière pour vous entretenir sur ce sujet autant que je le jugerai nécessaire. Je vous dirai donc en un mot, sur cette fable que vous avez semée dans tous vos écrits contre M. d'Ypres , que vous abusez malicieusement de quelques paroles ambiguës d’une de ses lettres', qui , étant capables d’un bon sens , doivent être prises en bonne part, selon l'esprit de l’Église, et ne peuvent être prises autrement que selon l’e.sprit de votre société. Car pourquoi voulez- vous qu’en disant à son ami , « Me vous mettez pas tant en peine «de votre neveu, je lui fournirai ce «jui est néces-
' Ces lettres de Jansénius, «H-êque d’Ypres, furent d’abord imprimées par les jé.suites, et depui.s ee tcmps-là le père Cerberoli les fit reimprimer dans les Pays-Bas, avec des notes très curieuses.
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CALOM. DKS JÉS. CONTRE PORT-ROY. 345 « saire de l’argent qui est entre mes mains , » il ait voulu dire par-là (ju’il prenoit cet argent pour ne le |)oint rendre, et non pas qu’il l’avançoit seulement pour le remplacer ? Mais ne fàut-il pas que vous soyez bien imprudents d’avoir fourni vous-mêmes la conviction de votre mensonge par les autres lettres de M. d’Ypres, que vous avez imprimées, (jui marquent visiblement que ce n’étoit en effet que des (leances qu’il devoit remplacer? C’est ce qui paroît dans celle que vous rapportez, du 3o juillet idiq, en ces termes qui vous confondent ; « Ne vous sou- « ciez pas ncs avan'CE.s ; il ne lui mantjuera rien tant « qu’il sera ici. » Et par celle du 6 janvier 1620, où il dit : « Vous avez trop de hâte , et quand il seroit « question de rendre compte, le peu de crédit que «j’ai ici me feroit trouver de l’argent au besoin. » Vous êtes donc des imposteurs , mes pères , aussi bien sur ce sujet que sur votre conte ridicule du tronc de Saint-Merri. Car quel avantage pouvezvous tirer de l’accusation qu’un de vos bons amis suscita à cet ecclésiastique que vous voulez déchirer? Doit-on conclure qu’un homme est coupable parccqu’il est accusé ? Non , mes pères. Des gens de piété comme lui pourront toujours être accusés tant qu’il y aura au monde dos calomniateurs comme vous. Ce n’est donc pas par l’accusation , mais par l’arrêt qu’il en faut juger. Or, l’arrêt qui en fut rendu le a3 février i656 le justifie pleinement ; outre que celui qui s’étoit engage témérairement dans cette injuste procédure fut dé.savouc par ses
34« SKIZIÈME LETTHE. CAl.OMNIKS collègues, et forcé lui-même à l:i rétracter. Et quant à ce que vous dites au même lieu de ce « fameux Il ilirecteur qui se fit riche en un moment de neuf U cent mille livres , » il suffit de vous renvoyer à MM. les curés de Saint-Iloch et de Saint-Paul, qui rendront témoignage à tout Paris de son {larfait désintéressement dans cette affaire , et de votre malice inexcusable dans cette imposture.
Eu voilà assez pour des faussetés si vaines. Ce ne sont là <|ue des coups d'essai de vos novices, et non pas les coups d’importance de vos grands profcs. J'y viens donc , mes pères ; je viens à cette calomnie, l’une des plus noires qui soient sorties de votre esprit. Je parle de cette audace insupportable avec laquelle vous avez osé imputer à de saintes religieuses et à leurs directeurs « de ne pas croire «le mystère de la transsubstantiation, ni la pré- « sence réelle de Jésus -Christ dans l’Eucharistie. » Voilà , mes pères , une imposture digne de vous. Voilà un crime (|ue Dieu seul est capable de punir, comme vous seuls êtes capables de le commettre. Il faut être aussi humble que ces humbles calomniées pour le souffrir avec patience; et il faut être aus.si méchant que de si tnéchants calomniateurs pour le croire. Je n’entreprends donc pas de les en justifier; elles u’en sont point .suspectes. Si elles avoient be.soin de défenseurs , elles en auroient de meilleurs que moi. Ce «jue j’ondirai ici ne sera pas pour montrer leur innocence, mais pour montrer votre malice. Je veux .seulement vous en fiiire horreur à vous-mê-
DES JÉS. CONTEE PORT-ROYAL. ;L| 7 mes, et faire entendre à tout le monde qii’après cela il n’y a rien dont vous ne soyez capables.
Vous ne mantjuerez pas neanmoins de dire que je suis de l’ort-Royal ; car c’est la j)reniière chose tpie vous dites à quiconque combat vos excès : comme si on ne trouvoit qu’à Port-Royal des gens qui eussent assez de zèle pour défendre contre vous la pureté de la morale chrétienne. Je .sais, mes pères, le mérite de ces pieux solitaires qui s’v étaient retirés, et combien l’Église est redevable à leurs ouvrages si édifiants et si solides. Je sais combien ils ont de piété et de lumières; car, encore qtie je n’aie jamais eu d’éuthlissement avec eux, comme vous le voulez faire croire, sans que vous sachiez qui je suis, je ne laisse pas d’en connoltre quelques uns et d honorer la vertu de tous. Mais Dieu n’a pas renfermé dans ce nombre seul tous ceux qu’il veut opposer à vos désordres. J’e.spèi-e avec son secours, mes pères, de vous le faire sentir; et s’il me fait la grâce de me soutenir dans le de.ssein qu’il me donne d’employer pour lui tout ce que j’ai reçu de lui, je vous parlerai de telle sorte que je vous ferai peut-être regretter de n’avoir pas affaire à un homme de Port-Royal. Et pour vous le témoigner, mes pères, c’est qu’au lieu que ceux que vous outragez par cette insigne calomnie se contentent d’offrir à Dieu leurs gémissements pour vous en obtenir le pardon, je me sens obligé, moi qui n’ai point de part à cette injure, de vous eu faire rougir à la làce de toute l’Eglise , pour vous procurer cette conftision salutaire dont parle l Écriture, qui
3/j8 SEIZIÈME EETTIIE. CALOMNIES est presque Tunique remède d'un endurcissement tel que le vôtre: Impie fades eorum ignominia, et giuerent îiomen tuum. Domine.
Il faut arrêter cette insolence, qui n’épargne point les lieux les plus saints. Car qui pourra être en sûreté après une calomnie de cette nature? Quoi ! mes pères, afficher vous-mêmes dans Paris un livre si scandaleux avec le nom de votre père Meynier à la tête, et sous cet infome titre ; « Le Port-lloyal et Ge- « nève d’intelligence contre le très saint Sacrement «de l’autel,» où vous accusez de cette apostasie non seulement M. Tabbé de Saint-Cyran et M. Aruauld, mais aussi la mère Agnès sa sœur, et toutes les religieuses de ce monastère, dont vous dites, page 96, «que leur foi est aussi suspecte touchant O l’Eucharistie que celle de M. Arnauld , » leqtiel vous soutenez , p. 4 > être « clîeclivcmcnt calviniste ! » .Te demande là-de,ssus à tout le monde s’il y a dans l’Eglise des personnes sur qui vous puissiez faire tomber un si abominable reproche avec moins de vraisemblance. Car, dites-moi, mes pères, si ces religieuses et leurs directeurs ctoient « d’intelligence O avec Genève contre le très saint Sacrement de « T.autel » (ce qui est horrible à penser), pourquoi auroient-clles pris pour le principal objet de leur piété ce Sacrement qu’el les auroient en abomination? Pourquoi auroicnt-elles joint à leur règle l’institution du .Saint-Sacrement? Pourquoi auroient-elles pris Thabit du .Saint-Sacrement , pris le nom de Filles du Saint-Sacrement, appelé leur église l’Eglise du Saint-
DF.S JÉS. CONTRE PORT-ROYAL. .349 Sacrement? Pourquoi auroieiit-elles demandé et obtenu de Rome la confirmation de cette institution , et le pouvoir de dire tous les jeudis l’office du Saint- Sacrement, où la foi de l’Eylise est si parfaitement exprimée, si elles avoient conjuré avec Genève d’abolir cette foi de l’Église? Pourquoi se seroicnt-elles obligées , par une dévotion particulière , approuvée aussi par le pape, d’avoir .sans cesse, nuit et jour, des religieuses en présence de cette sainte Hostie, pour réparer, par leurs adorations perpétuelles envers ce sacrifice perpétuel, l’impiété de l’iiéré.sie qui l’a voulu anéantir? Dites-moi donc, mes pères, si vous le pouvez , pourquoi de tous les mystères de notre religion elles auroient laissé ceux qu’elles croient pour choisir celui qu’elles ne croient pas; et pourquoi elles se seroient dévouées d’une manière si pleine et si entière à ce mystère de notre foi , .si elles leprenoient, comme les hérétiques, pourlemy.stère d’iniquité? Que répondez-vous, mes pères, à des témoignages si évidents, non pas seulement de paroles, mais d’actions; et non pas de quelques actions particulières, mais de toute la suite d’une vie entièrement consacrée à l’adoration de Jésu.s-Clirist résidant .sur nos autels? Que répondez-vous de même aux livres que vous appelez do Port-Royal, qui sont tous remplis des termes les plus précis, dont les Pères et les conciles se soient servis pour marquer l’csscncc de ce mystère? C’est une chose ridicule, mais horrible, de vous y voir répondre dans tout votre libelle en cette sorte; M. Arnauld, dites-vous, parle bien
35ü SEIZIÈME LETTRE. CALOMNIES lie Iraiissiibstantiation ■ mais il entend peut-être n/ie transsubstantiation sbjnificative. Il témoigne bien croire la présence téelk; mais qui nous a dit qu’il ne l'entend pas dune figure vraie et réelle? Où en sommes-nous, mes pères? et qui ne t'erez-vous point passer pour calviniste quand il vous plaira, si oti vous laisse la licence de corrotnpre les exjiressions les plus canoniques et les plus saintes par les malicieuses subtilités de vos nouvelles équivoque.^? Car qui s’est jamais .servi d’autres tenues que de ceux-là, et sur-tout dans de simples discours de piété , où il ne s’agit point de controverses? Et cependant l’amour et le respect qu’ils ont pour ce saint mystère leur en a tellement fait remplir tous leurs écrits, que je vous défie, mes pères, quelque artificieuxqiie vous .soyez, d’y trouver ni la moindre apparence d’ambiguité, ni la moindre convenance avec les sentiments de Genève.
Tout le monde sait, mes pères, que l’hérésie de Genève consiste essentiellement, comme vous le rapportez vous-mêmes, à croire que Jésus-Cbrist n’est point enfermé dans ce .sacrement; qu'il est impossible qu’il soit en plusieurs lieux ; qu'il n’est vraiment que dans le ciel, et que ce n’est que là où on le doit adorer, et non pas sur l’autel ; que la substance dn |)ain demeure ; que le corps de Jésus-Christ n’entre point dans la bouché ni dans la poitrine ; qu’il n’est mangé que par la foi, et qii’ainsi les méchants ne le mangent point ; et que la messe n’est point un sacrifice , mais une abomination. Écoutez donc , mes pères, de quelle manière « l’ort-Royal est d’iutelli-
l)t;S JÉS. CONTHK Ft)in -K()YAL. 35 i Il ijcnce avec Genève dans leurs livres. » On y lit, à votre confusion : « Que la chair et le saiij; de Jésvs- « Christ sont contenus sous les espèces du pain et du «vin,» a' lettre de M. Arnauld, p. a5g : « Que le « Saint des saints est présent dans le sanctuaire , et O qu’on l'y doit adorer, » ibid., p. a43. Que Jésus- Christ « habite dans les pécheurs qui communient, n par la présence réelle et véritable de son corps « dans leur poitrine, quoique non par la présence de n son esprit dans leur cœur, » Fréq.Com., 3' part., chap. .\vi. O Que les cendres mortes des corps des « saints tirentleurprincipaledignitédecette semence « de vie qui leur reste de l'attouchement de la chair * immortelle et vivifiante de Jésus-(]hrist, » i " part. , ch. XI.. «Que ce ii’cst par aucune puis.sance natn- « relie, mais par la toute-puissance de Dieu, 5 laquelle « rien n’est impossible, que le corps de Jésus-Christ « est renfermé sous l'hostie et sous la moindre partie « de 'chaque hostie, » Théolog. ftim. , leç. xv. « Que O la vertu divine est présente pour produire l’effet « que les paroles de la consécration signifient , » ibid. «Que Jésu.s-Christ, qui est rabaissé et couché « sur l’autel, est en même temps élevé dans sa gloire; « qii il est, parlui-mémeel par sa puissance ordinaire, « en divers lieux eu même temps, au milieu de l’É- « glisc triomphante, et au milieu del’lîglise militante « et voyagère, » de la Suspension, rais. xxi. «(^ne les « espèces sacramentales demeurent suspendues, et « subsistent extraordinairement sans être appuyées « d’aucun sujet; et que le corps de Jésus-Christ est
« aussi suspendu sous les espèces ; qu’il ne dépend U point d’elles, comme les substances dépendent des « accidents, » i7ud. xxiii. « Que la substance du pain « se cbanpje eu laissant les accidents immuables , » Heures dans la prose du saint Sacrement. « Que Jé- « sus-Cbrist rejmse dans l’Eucbaristic avec la même « gloire qu’il a dans le ciel , » Lettres de M. de Sainl- Cyran, tom. I, let. xcm. «Que son buinanité glo- « rieuse réside dans les tabernacles de l’Église, sous «les espèces du pain qui le couvrent visiblement; « et que, .sachant que nous sommes grossiers, il nous n conduit ainsi à l’adoration de .sa divinité présente « en tous lieux par celle de son humanité présente « en un lieu particulier, » tbid. « Que nous recevons « le corjis de Jésus-Christ sur la langue, et qu’il la « sanctiHc par son divin attouchement, >■ lettre xxxii. « Qu’il entre dans la bouche du prêtre, » lett. i,xxii. * Que , quoique Jésus-Christ se soit rendu accessible « dans le saint Sttereraent par un effet de son amour « et de sa clémence, il ne laisse pas d’y conserver « son inaccessibilité comme une condition insépa- « rable de sa nature divine; pareeque, encore que le O seul corps et le seul sang y soient par la vertu des « paroles, lu verhoriim, comme parle l’école, cela « n’cmpéche pas t|ue toute sa divinité, aussi bien « que toute son humanité, n’y soit par une conjonc- « tion nécessaire,» Défense du chapelet du saint Sacrement, p. 217. Et enfin, «que l’Eucharistie est « tout ensemble sacrement et sacrifice, » Théol. fam., leç. XV. » Et (ju’encore que ce sacrifice soit une
FOI DE PORT-ROY. SUR L’EUCHARIST. 353 • commômonuion de celui de la croix, toutclüi.s il v « a cette différence, que celui de la mc.ssc n’est offert « (pe pour l’Église seule et pour le.s fidèles qui sont « dans sa communion, au lieu que celui de la croix « a été offert pour tout le monde, comme l’Écriture « parle, » ibid., p. i53. Cela suffit, mes pères, pour faire voir clairement qu'il n’y eut peut-être jamais une plus grande impudence que la vôtre. Mais je veux encore vous faire prononcer cet arrêt à vousmêmes contre vous-mêmes. Car que demandez-vous, afin d’üter toute apparence qu'un homme soit d'intelligence avec Genève? «Si M. Arnauld, dit votre « père Mcynicr, page 83, eût dit qu’en cet adorable « mystère il n’y a aucune substance du pain sous les «espèces, mais seulement la chair et le sang de « Jésus-Christ, j’eusse avoué qu’il se seroit déclaré « entièrement contre Genève. » Avouez-le donc, imposteurs, et faites-lui une réparation publique de cette injure publique. Combien de fois l’avez-vous vu dans les passages que je viens de citer! Mais, de plus, la Théologie finnilière de M. de Saint-Cyran étant approuvée par M. Arnauld, elle contient les sentiments de l’un et de l'autre. Lisez donc toute la leçon XV, et sur-tout l’article second, et vous y trouverez les paroles que vous demandez encore plus formellement que vou.s-mêmes ne les exprimez. « Y « a-t-il du pain dans l’hostie, et du vin dans le calice? « Non ; car toute la substance du pain et celle du vin « sont ôtées pour faire place à celle du corps et du «sang de Jésus-Christ, laquelle y demeure! seule
Il couverte des qualités et des especes du pain et ilu Il vin. »
Eh bien, mes pères! direz- vous encore que le l’ort-Royal n’enseigne rien que Genève ne reçoive , et que M. Arnauld n’a rien dit, dans sa seconde lettre, qui ne pût être dit par un ministre de Charenton ? Laites donc parler Mestrezat comme parle M. Arnauld dans cette lettre, p. 237 et suiv. Faites-lui dire ; i> Que c’est un mensonge infâme de l'accuser « de nier la transsubstantiation ; qu’il prend pour « fondement de ses livres la vérité de la présence « réelle du fils de Dieu, opposée à l'hérésie des calo vinistes ; qu’il se tient heureux d’être en un lieu où « l’on adore continuellement le Saint des saints préo sent dans le .sanctuaire ; » ce qui est beaucoup plus contraire à la créance des calvinistes que la présence réelle même ; jniisque, comme dit le cardinal de Richelieu, dans ses Controverses, p. 536 : « Les nou- II veaux ministres de France s’étant unis avec les lu- « thériens qui croient la présence réelle de Jé.sus- « Christ dans l’Eucharistie , ils ont déclaré qu’ils ne Il demeurent séparés de l’Église , touchant ce mys- « tè' e, qu’à cause de l’adoration que les catholiques « rendent à l’Eucharistie. » Faites sifçner à Genève tous les passages que je vous ai rapportés des livres de Port-Roval , et non pas seulement jes passages , mais les traités entiers touchant ce mystère, comme le livre de la Fréquente Communion , l’Explication des cérémonies de la messe , l'Exercice durant la ^ messe , les Raisons de la suspension du saint Sacrc-
FOI UE PORT-RO\. SUR L’EUCHARIST. 355 meut, la Traduction des hymnes dans les Heures de l’ort-Royal , etc. Et enfin faites établir à Charcnton cette institution sainte d’adorer sans cesse Jésus- Christ enfermé dans l’Eucharistie , comme on fait à F^ort-Roval , et ce sera le plus signalé service fjue vous puissiez rendre à l’Eglise, puistpte alors le Port-lfoyal ne sera pas A' iulelliijence avec Genève, mais Genève d’intelligence avec le Port-Royal et toute l’Église.
En vérité, tues pères , vous ne pouviez plus mal choisir que d’accuser le Port-Royal de ne pas croire l’Eucharistie ; mais je veux (aire voir ce tpii vous y a engagés. Vous savez que j’entends un peu votre politique. Vous l’avez hien suivie en cette rencontre. Si M. l’abhé de Saint-Cyran et M. Arimuld n’avoieiu fait que dire ce qu’on doit croire touchant ce mystère, et non pas ce qu’on doit faire pours’y préparer, ils auroient été les meilleurs catholiques du monde, et il ne se seroit point trouvé d’équivotjucs dans leurs termes de présence réelle et de transsubstantiation. Mais , pareequ’il faut que tous ceux <pii combattent vos relâchements soient hérétiques, et dans le point même où ils les combattent , comment M. Arnauld ne le seroit-il pas sur l'Eucharistie, ajtrès avoir fait un livre exprès contre les profanations que vous faites de ce sacrement? Quoi , mes pères ! il auroit dit impunément: « Qu’on ne doit point domier " le corps de Jésu.s-Christ à ceux qui retombent tou- « jours dans les mêmes crimes, et auxquels on ne k voit aucune espérance d’amendement ; et fpi’on
tS.
356 SEIZIÈMK Ui'lTRE. SOURCE O <loit les séparer quelque temps de l’autel , pour se Il purifier par une pénitence sincère , afin de s’en ap- « procher ensuite avec fruit î » Ncsoufli'ez pas qu’on parle ainsi, mes pères; vous n’auriez pas tant de gens dans vos confessionnaux. Car votre père Bri- .sacicr dit « que, si vous suiviez cette méthode, vous «n’appliqueriez le sang de Jésus- Christ sur per- « sonne. » Il vaut bien mieux pour vous qu’on suive la pratique de votre société, que votre père Mascarenbas rapporte dans un livre approuvé par vos docteurs , et meme par votre révérend père général , qui est: « Que toute sorte de personnes, et même O les prêtres, peuvent recevoir le corps de Jésus- « Christ le jour même qu’ils se sont souillés par des « péc'.iés abominables; que, bien loin qu’il y ait de O l’iriévérencc en ces communions, on est louable « au contraire d’en user de la sorte ; que les confes- « seurs ne les en doivent point détourner, et qu'ils « doivent au contraire conseiller à ceux qui vien- « nent de commettre ces crimes de communier à « l’heure même , pareeque encore que l’Église l’ait « défendu , cette défense est abolie par la pratique « universelle de toute la terre. » RLascar.tr. 4, disp. 5, n. 284-
Voilà ce que c’est, mes pères, d’avoir des jésuites par toute la terre. Voilà la pratique universelle que vous y avez introduite et que vous y voulez maintenir. Il n’importe que les tables de Jésus-Christ soient remplies d’abominations , pourvu que vos églises soient pleines de inonde. Rendez donc ceux qui s’y
UES CALOM. UES JÉS. CO^TRE P. R. .iS; opposent hérétiques sur le saint Sacrement ; il le faut, ù quelque prix que ce soit. Mais comment le pourrez-vous faire après umt de témoignages invincibles qu’ils ont donnés de leur foi? N’avez- vous point de peur que je rapporte les quatre grandes preuves que vous donnez de leur hérésie? Vous le devriez, mes pères, et je ne dois point vous en épargner la honte. Examinons donc la première.
« M. de Saint-Cyran, dit le père Meynicr, en con- « solant un de scs amis sur la mort de sa mère, tom. I, « lett. XIV, dit que le plus agréable sacriBce qu’on
• puisse offrir à Dieu dans ces rencontres est celui « de la patience : donc il est calviniste. » Gela est bien subtil, mes pères, et je ne sais si personne en voit la raison. Apprenons-la donc de lui. « Parce, dit ce O grand conlroversiste , qu’il ne croit donc pas le
• sacrifice de la messe. Car c’est celui-là qui est le « plus agréable à Dieu de tous. » Que l’on dise maintenant que les jésuites ne savent pas rai.sonner. Ils le savent de telle sorte, qu’ils rendront hérétique tout ce qu’ils voudront, et meme * l’Écriture sainte. Car
' M. Pascal a voit en vue sans doute le père Théophile Raynauld, je'suite savoyard, qui s’avisa de faire une censure du symbole des Apôtres, par laquelle il pnUend prouver que celte première confession de fui du chri.slianisme est hc'rctique dans tous les chefs. Elle parut pour la première fois dan.s le livre latin de ce jésuite, intitule: lirotemata de bonitac matis libritf in-4*9 lAtydunif iG53, et réimprimée depuis comme une impiété eu plusieurs ouvraj'cs. Je sais bien que c'est une raillerie du père Théophile Rayuauld pour SC moquer des censures de la Sorbonne. Mais ]iouvoit-iI se permettre la raillerie sur un des actes les plus essentiels du chris-
358 SEIZIÈME LETTRE. CALOMMES ne bcroit-ce pa.s une hérésie île dire, comme làit l’Ecclcsiasiiquc : <■ Il n’y a rien de pire que d'aiiner « l’argent, nihil est inii/iiius quam amare pecuniani ; « comme si les adultères, les homicides et l’idolâtrie n’étoient pas de plus j;rands crimes? Et à qui n'arrivet-il point de dire à toute heure des choses semblables; et que, par exemple, le sacrifice d’un coeur contrit et humilié est le plus agréable aux yeux de Dieu; pareequ en ces discours on ne pense qu’à comparer quelques vertus intérieures les unes aux autres, et non pas au sacrifice de la messe, qui est d’un ordre tout différent et infiniment plus relevé? N’étesvous donc pas ridicules, mes pères? et l'aut-il, pour achever de vous confondre, que je vous représente les termes de cette même lettre où M. de Saint-
lianismc ? Voici le premier article de cette singulière censure : Kro^ temataf page in>4" : ■ Credo in Deum palrem omnipotentem* > crentorcm cœli et terne. Primus iste articulus, si intclligatur,
• r]uasi soiu.-t pnter sit Deus, et omuipotens et creator; Filius au-
• lem et Spiritus sanctus soluni creatura? sint. Ideoque nec Filins « vere ac substantialiter dici possit Deus, et omnipotens et creator: « siniilitonjue Spiritus sanrtus; propositio et blasphéma, indivi- •« du.T Triiiitali^ destructiva, et pridem in sacro et œcumenico « Nicæuo eoncilio treroDlorum decem et octo episcoporum, adk versus Arii impictatem, damnata. Quaicnus aulem soli Patri U creatiouem atlnbuit, nova est, temeraria, erronea, contra com- « muuom Ecclesia: patrum ac thcologorum omnium sensum, ■ probatn ; cum hactenus receptum sit tanquam inviolabile de-
• crclum, omnes Trinitatis aclioncs ad extra cs«e indivisibililer
• loti Trinitati coromune.'t. > Le reste de la pièce c.st sur le même ton.
( iVofe tie l'édit de 1812.)
DES JÉS. CONTRE M. DE S. CYRAN. 369 Cyran parle du sacrifice de la messe comme du l>lus excellent de tous , en disant : « Qu’on offre à Dieu n tous les jours et en tous lieux le sacrifice du corps n de son fils, qui n’a point trouvé DE plus excellent « MOYEN que celui-là pour honorer son père?» Et ensuite; «Que Jésus-Christnous a obligés de prendre « en mourant son corps sacrifié, pour rendre plus « ajjréable à Dieu le sacrifice du notre , et jjoui' se « joindre à nous lorsque nous mourons, afin de nous « fortifier en sanctifiant par sa présence le dernier « sacrifice que nous faisons à Dieu de notre vie et de « notre corps. » Dissimulez tout cela, mes pères, et ne laissez pas de dire qu’il détournoit de communier à la mort, comme vous faites, paj^e 33, et qu’il ne croyoit pas le sacrifice de la messe ; car rien n’est trop hardi pour des calomniateurs de profession.
Votre seconde preuve en est un grand témoignage.' Pour rendre calviniste feu M. de Saint-Cyran , à qüii vous attribuez le livre de l’elrus Aurelius , vous vous .servez d’un passage où Aurélius explique, page 89, de quelle manière l’Église se conduit à l'égard des prêtres, et même des évêques qu’elle veut déposer ou dégrader. » L’Église , dit-il , ne pouvant pas « leur ôter la puissance de l’ordre , jjareeque le ca- « lactèrc est ineffaçable , elle fait ce qui est en elle ;
« elle ôte de sa mémoire ce caractère qu’elle ne peut ■I ôter de l’ame de ceux qui l’ont reçu ; elle les con- « sidère comme s’ils n’étoient plus prêtres ou évé- «ques; de sorte que, selon le langage ordinaire de « l’Eglise , on peut dire qu’ils ne le sont plus, quoi-
36o SEIZIÈME LETTRE. CALOMNIES « qu’ils le soient toujours quant au caractère : Ob inndelcbilitalem characteris. » Vous voyez, mes pères, que cet auteur, approuvé par trois assemblées générales du clergé de France, dit clairement que le caractère de la prêtrise est ineflàçable, et cependant vous lui faites dire tout au contraire, en ce lieu même, « que le caractère de la prêtrise n’est pas «ineffaçable. » Voilà une insigne calomnie, c’est-àdire, selon vous, un petit péché véniel. Car ce livre vous nvoit fait tort , avant réfuté les hérésies de vos confrèi-es d’Angleterre touchant l’autorité épiscopale. Mais voici une insigne extravagance ; c’est qu’ayant faussement supposé que M. de Saint-Cyran tient que ce caractère est ineffaçable , vous en concluez qu'il ne croit donc pas la présence réelle de Jésus-Christ dans l’Eucharistie.
. N’attendez pas que je vous réponde là-dessus , Aes pères. Si vous n’avez point de sens commun , je ne puis pas vous en donner. Tous ceux qui en ont se moqueront assez de vous aussi bien que de votre troisième preuve , qui est fondée sur ces paroles de la Fréq. Comm. , 3' partie , chap. xi ; « Que Dieu nous donne dans l’Eucharistie i-a mémk « viANDi: qu’aux saints dans le ciel , sans qu’il y ait « d’autre différence , sinon qu’ici il nous en ôte la «vue et le goût sensible, réservant l’un et l’autre «pour le ciel. » En vérité, mes pères, ces paroles expriment si naïvement le sens de l'Église, que j’oublie à toute heure par où vous vous y prenez pour en abuser. Car je n’y vois autre chose, sinon ce que
DES JÉS. CONTRE M. DE S. CYRAN. 36 1 le concile de Trente enseigne, sess. i3, c. viii, (jii’il n'y a point d’autre différence entre Jésus-Christ dans l’Eucharistie et JésusT^hrist dans le ciel, sinon qu’il est ici voilé, et non pas là. M. Arnauld ne dit pas qu’il n’y a point d’autre différence en la manière de recevoir Jésus-Christ, mais seulement qu’il n’y en a point d’autre en Jésns -Christ que l’on reçoit. Et cependant vous voulez , contre toute raison , lui faire dire par ce passage qu’on ne mange non plus ici Jésus-Christ de bouche que dans le ciel : d’où vous concluez son hérésie.
Vous me faites pitié , mes pères. Faut-il vous expliquer cela davantage? Pourquoi confondez - vous cette nourriture divine avec la manière de la recevoir? Tl n’y a qu’une seule différence, comme je le viens de dire , dans cette nourriture sur la terre et dans le ciel , qui est qu’elle est ici cachée sous des voiles qui nous en otent la vue et le goût sensible : mais il y a plusieurs différences dans la manière de la recevoir ici et là , dont la principale est que , comme dit M. Arnauld, 3' part. , ch. xvi, « il entre O ici dans la bouche et dans la poitrine , et des bons « et des méchants ; » ce qui n’est pas dans le ciel.
Et si vous ignorez la raison de cette diversité , je vous dirai, mes pères, que la cause pour laquelle Dieu a établi ces différentes manières de recevoir une même viande, est ba différence qui se trouve entre l’état des chrétiens en cette vie et celui des bien- • heureux dans le ciel. I^’état des chrétiens, comme dit le cardinal Du T’erron après les pères, tient le
3(ii - SEIZIÈME LETTRE. C.VLOMNIES milieu entre l’état des bienheureux et l’état des Juifs. Les bienheureux pos.sédent Jésii.s-Clu'ist réellement, sans figure et sans voile. Les Juifs n’ont possédé de Jésus-Christ (jue les figures et les voiles , comme étoit la manne et l’agneau pascal. Et les chrétiens possèdent Jésus-Christ dans l’Eucharistie véritablement et réellement, mais encore couvert de voiles. « Dieu, dit saint Eucher, .s’est fait trois tabernacles : « la synagogue , qui n’a eu que les ombres sans vé- ■irité; l’Égli.se, qui a la vérité et les ombres; et le «ciel où il n’y a point d’ombres, mais la seule vé- «rité. » Nous sortirions de l’état où nous sommes, ([ui est l’état de foi, que saint Paul oppose tant à la loi qu’à la claire vision, si nous ne pos.sédions <|ue les figures sans Jésus -Christ, pareeque c’est le propre de la loi de n’avoir que l’ombre, et non la substance des choses. Et nous en sortirions encore, si nous le possédions visiblement ; parcetpie la foi , comme dit le même apôtre, n’est point des choses qui SC voient. Et ainsi l’Eucharistie est parfaitement proportionnée à notre état de foi, parceqii’elle enferme véritablement Jésus -Christ, mais voilé. De sorte que cet état seroit détruit, si Jésus-Christ n’étoit pas réellement sous les espèces du jiain et du vin, comme le prétendent les hérétiques : et il seroit détruit encore , si nous le recevions à découvert comme dans le ciel ; puisque ce seroit confonilre notre état , ou avec l’état du judaïsme , ou avec celui de la gloire.
Voilà , mes pères, la niison mystérieuse et divine
DES JliS. CONTIUi M. AHNAELD. 36A (le ce mystère tout divin. V'oilà ce (|ui nous fait abhorrer les calvinistes , comme nous réduisant à la condition des Juifs; et ce qui nous fait aspirer à la gloire des bienheureux , qui nous donnera la pleine et éternelle jouissance de Jésus-Christ. Far oü vous voyez qu’il y a plusieurs différences entre la manière dont il se communique aux chrétiens et aux bienheureux, et qu’entre autres on le reçoit ici de bouche, et non dans le ciel; mais (ju’elles dépendent toutes de la seule différence qui est entre l’état de la foi 0(1 nous sommes et l’état de la claire vision oü ils sont. Et c’est, mes pères, ce que M. Arnauld a dit si clairement en ces termes ; « qu’il faut qu’il n’y ait a point d’autre différence entre la pureté de ceux «qui reçoivent Jésus-Christ dans l’Eucharistie, et « celle des bienheureux , qu’autant qu’il y en a entre « la foi et la claire vision de Dieu , de laquelle seule « dépend la différente manière dont on le mange sur « la terre et dans le ciel. » Vous devriez, mes pères, avoir révéré dans ces paroles ces saintes vérités, au lieu d(( les corrompre pour y trouver une hérésie (]ui n’y fut jamais, et qui n’y sauroitétre ; qui est qu’on ne mange Jésus-Christ que par la foi, et non par la bouche , comme le disent malicieusement vos pères Annat et Meynier, qui en font le capital de leur accusation.
Vous voilà donc bien mal en preuves, mes pères; et c’est pourquoi vous avez eu reœurs à un nouvel artifice, qui a été de falsifier le concile de Trente, afin d(î faire que M. Arnauld n’v liit pas conforme ,
364 SEIZIÈME LETTRE. CALOMNIES tant vous avez de moyens de rendre le monde hérétique. C’est ce que fait le j>ère Meynier en cinquante endroits de son livre , et huit ou dix fois en la .seule page .54, où il prétend que, pour s’exprimer en catholique , ce n’est pas assez de dire ; Je crois que Jésus-Clirist est présent réellement dans l’Eucharistie; mais qu’il faut dire : « Je crois, .avec le concile, " qu’il y est présent d’une vraie I’Iiésence locale, ou « localement. > Et sur cela il cite le concile , sess. 1 3, caii. 3 , can. 4 , can. 6. Qui ne croiroit , en voyant le mot de présence locale cité de trois canons d’un concile universel, qu’il y seroit effectivement? Cela vous a pu servir avant ma quinzième lettre; mais à présent, mes pères , on ne s’y prend plus. On va voir le concile , et on trouve que vous êtes des imposteurs ; car ces termes de présence locale, localetnent , localité, n’y furent jamais : et je vous déclare de plus, mes pères , qu’ils ne sont dans aucun autre lieu de ce concile, ni dans aucun autre concile précédent, ni dans aucun père de l’Église. Je vous prie donc sui- cela, mes pères, de dire si vous prétendez rendre suspects de calvinisme tous ceux qui n’ont point usé de ce terme? Si cela est, le concile de Trente en est suspect , et tous les saints pères sans exception. N’avez-vous point d’autre voie jiour rendre M. Amauld hérétique, .sans offenser tant de gens qui ne vous ont point fait de mal , et entre autres saint Thomas qui est un des plus grands défenseurs de l’Eucharistie , et qui s’est si peu servi de ce terme , qu’il l’a rejeté au contraire , 3 p. quocst. 76, <i. 5 , où
DES JÉS. CONTRE M. ARNAULD. 365 il dit : Nullo modo corpus Christi est in hoc sacramento localft^ Qui êtes -vous donc, mes pères, pour imposer, de votre autorité , de nouveaux termes , dont vous onlonnez de se servir pour bien exprimer sa foi : comme si la profession de foi dressée par les papes , selon l’ordre du concile , où ce terme ne se trouve point, étoit défectueuse, et laissoit une ambiguité dans la créance des fidèles , que vous seuls eussiez découverte? Quelle témérité de prescrire ces termes aux docteurs mêmes ! quelle fausseté de les imposer à des conciles généraux ! et quelle ignorance de ne savoir pas les difficultés que les saints les plus éclairés ont fait de les recevoir ! Rougissez , mes pères , de vos impostures ignorantes, comme dit l'Écriture aux imposteurs ignorants comme vous : De mendacio ineruditionis tuœ confundere.
N’entreprenez donc plus de faire les maîtres; vous n'avez ni le caractère ni la suffisance pour cela.
•Mais , si vous voulez faire vos propositions plus modestement, on pourra les écouter; car, encore que ce mot de présence locale ait été rejeté par saint Thomas, comme vous avez vu, à cause que le corps de Jésus-Christ n’est pas en l’Eucharistie dans l’étendue ordinaire des corps en leur Ijpu , néanmoins ce terme a été reçu par quelques nouveaux auteurs de controverse , parcequ’ils entendent seulement par-là que le corps de Jésus-Christ est vraiment sous les espèces , lesquelles étant en un lieu |>articulier, le corps de Jésus-Christ y est aussi. Et en ce sens M. Arnauld ne fera point de difficulté de l’admettre, puisque
36Ü SEIZIÈME LETTRE. CALOMNIES M. de Saint-Cyran ei lui ont déclaré tant de fois que Jésus-Christ, dans l'Eucharistie, est véritablement en un lieu particulier, et miraculeusement en plusieurs lieux à-la-fois. Ainsi tous vos raf&nements tombent par terre, et vous n’avez pu donner la moindre apparence à une accusation qu’il n’eùt été permis d’avancer qu’avec des preuves invincibles.
Mais à quoi sert, mes pères, d’opposer leur innocence à vos calomnies? Vous ne leur atU'ibuez pas ces erreurs dans la croyance qu’ils les soutiennent, mais dans la croyance qu’ils vous nuisent. C’en est assez , selon votre tliéolo^'ie, pour les calomnier sans crime; et vous pouvez, sans confession ni pénitence, dire la messe en même temps que vous imputez à des prêtres qui la disent tous les jours de croire que c’est une pure idolâtrie: ce qui seroit un si horrible sacrilège, que vous-mêmes avez fait pendre en effigie votre propre père Jarrige*, sur ce qu’il avoit dit la messe au temps où il était d'intelligence at>ec Genève. •
Je m’étonne donc, non pas de ce que vous leur imposez avec si peu de scrupule des crimes s! grands et si faux, mais de ce que vous leur imposez avec si peu de prudence des crimes si peu vraisemblables : car vous disposez bien dgs péchés à votre gré ; mais pensez-vous disposer de même de la 'croyance des hommes? im vérité, mes pères, s’il falloit que le soupçon de calvinisme tombât sur eux ou sur vous,
* Jésuite f;impux, qui «e Ht liuf'ucnot, et qui publia dans ^on apostasie un livre intitulé le Jésuite sur l'échafaud f uù il reproche aux jésuites les faits les plus odieux.
DES Jfe. CONTHE M. ARNAEI^D. 867 je vous troiiverois en mauvais termes. Leurs discour.s .sont aussi catholiques que les vôtres; mais leur conduite conlirme leur foi, et la votre la dcment : car, si vous croyez aussi bien qu’eux que ce pain est réellement changé au corps de Jésus-Ehrist , pourquoi ne demandez - vous pas comme eux que le cœur de pierre et de glace de ceux à qui vous conseillez de s’en apjtrocher soit sincèrement changé en un cœur de chair et d’amour? Si vous crovez que Jésus-Christ y est dans un état de mort , pour apprendre à ceux qui s’en approchent à mourir au monde, au péché et à eux-mémes, pourquoi portez-vous à en approcher ceux en qui les vices et les passions criminelles sont encore tontes vivantes? Et comment jugez- vous dignes de manger le pain du ciel ceux qui ne le seroient pas de manger celui de la terre?
(J grands vénérateiirs de ce saint mystère, dont le zèle s’emploie à persécuter ceux qui l'honorent par tant de communions saintes, et à flatter ceux qui le déshonorent par tant de communions sacrilèges ! Qu’il est digne de ces défenseurs d’un si pur et si adorable sacrifice de faire environner la table de Jésus-Christ de pécheurs envieillis tout sortant de leur infamie, et de placer au milieu d’eux un prêtre que son confesseur meme envoie de scs impudicités à l’autel, pour y ofirir, en la place de Jésus-CUirist, cette victime toute sainte au Dieu de sainteté , et la porter de ses mains souillées en ces bouches toutes souillées' Ne sied-il pas bien à ceux qui pratiquent cettecouduile/>arto«te/« terre, selon des maximes ap-
368 SEIZIÈME LETTRE. CALOMNIES prouvées de leur propre yénéral, d'imputer à l'auteur de la Fréquente Communion et aux Filles du Stûnt- Sacreinent de ne pas croire le saint Sticrement?
Cependant cela ne leur suffit pas encore ; il faut, pour satisfaire leur passion, (ju’ils les accusent enfin d’avoir renoncé à Jésus-Christ et à leur baptême. Ce ne sont pas là, mes pères, des contes en l'air comme les vôtres; ce sont les funestes emportements par où vous avez comblé la mesure de vos calomnies. Une .si insij^ne fausseté n’eût pas été en des mains dignes de la soutenir en demeurant en celles de votre bon ami Filleau, par qui vous l’avez fait naître: votre société se l’est attribuée ouvertement; et votre père Meynier vient de soutenir, comme une vérité certaine, que Port-Royal forme une cabale secréte depuis trente-cinq ans , dont M. de Saint-Cyran etM.d’Ypres ont été les chefs , « pour ruiner le mystère de l’incar- « nation , faire passer l’Évangile pour une histoire «apocryphe, exterminer la religion chrétienne, et « élever le déisme sur les ruines du christianisme. » Mst-ce là tout, mes pères? Serez-vous satisfaits si l’on croit tout cela de ceux que vous haïssez? Votre animosité seroit-ellc enfin assouvie, si vous les aviez mis en horreur non seulement à tous ceux qui sont dans l’Église, par [intelligence avec Genève, dont vous les accusez, mais encore à tous ceux qui croient en Jésus-Christ, quoique hors l’Église, par le déisme que vous leur imputez?
Mais à qui prétendez-vous persuader, sur votre seule parole, sans la moindre apparence de preuve.
DES J l':s. CONTRE M. ARN AULD. 369 et avec toutes les contradictions imaginables, que des prêtres qui ne prêchent que la grâce de Jésus- Christ, la pureté de l'Évaugde et les obligations du ha|itênie, ont renoncé à leur liaptéine, à l’Évangile et à Jésus-Christ? Qui le croira, mes pères? Le croyez-vous vous-mêmes, misérables que vous êtes? Et à quelle extrémité êtes-vous réduits, puisqu’il faut nécessairement ou que vous prouviez qu’ils ne croient pas en Jésus-Christ, ou que vous passiez pour les plus abandonnés calomniateurs qui furent jamais! Prouvez-le donc, mes pères. Nommez cet eccléxiasti(fue de mérite que vous dites avoir assisté à cette assemblée de Btiurg-Fontaine en 1621 , et avoir découvert à votre Fillcau le dessein qui y lut pris de détruire la religion chrétienne; nommez ces six personnes que vous dites y avoir formé cette conspiration ; nommez celui ffuiest dési(/né par ces lettres A. A. , que vous dites, page i5, n'êtrc pas Antoine Amauld, pareequ’il vous a convaincus qu’il n’avoit alors que neuf ans, « mais un autre que vous dites êti e encore « en vie , et trop hou ami de M. Arnauld pour lui être a inconnu. » Vous le connoissez donc, mes pères; et par conséquent, si vous 11 êtes vous-mêmes sans religion, vous êtes obligés de déférer cet iiu|)ie au roi et au parlement, pour le faire punir comme il le inériteroit. Il faut parler, mes pères ; il faut le nommer, ou .souffrir la confusion de n’étre plus regardés que comme des menteurs indignes d’être jamais crus. . C’est en cette inanièn' <pie le bon père Valérien nous a aj>pris qu’il falloit mettre à la gêne et pousser à bout
3;o SF.IZIÈME LETTIIK. J.E IV lilUSACIEP. de tels imposteurs. Votre silence là-dessus sera une pleine et entière conviction de cette calomnie diabolique. Les plus avciijjles de vos amis seront contraints d'avouer » <pie ce ne sera point un elïet de votre « vertu, mais de votre impuissance,» et d'admirer que vous ayez été si méchants <pie de l'étendre jusqu’aux religieuses de Port-Royal , et de dire, comme vous faites, paye t4, que U Chapelet secret du saint Sacrement, composé par l une d elles, a été le premier fruit de cotte conspiration contre Jésus-Clirist; et dans la jiage q5 , « cpi’on leur a inspiré toutes les déo testables maximes de cet écrit, » qui est, selon vous, une instruction de déisme. t)n a déjà ruiné invinciblement vos impostures sur cet écrit, dans la défense de la censure de feu .M. rarchevéque de Paris contre votre père Rrisacier. Vous n’avez rien à y repartir; et vous ne laissez pas d’en abuser encore d’une manière plus bonteusc que jamais, pour attribuer à des fdles d’une piété connue de tout le monde le comble de l’impiété. ( a'nels et lâches persécuteurs, fimt-il donc que les cloîtres les plus retirés ne soient pas des asiles contre vos calomnies ! Pendant que ces saintes vierges adorent nuit et jour Jésus-Christ au saint .Sacrement, selon leur institution, vous ne cessez nuit et jour de publier «pi’elles ne croient pas qu’il soit ni dans 1" Eucharistie, ni meme à la droite de son Père; et vous les retranchez publiquement de l’Eglise, pendant (pi’elles prient dans le secret pour vous et jiour toute l’Eglise. Vous (utlomniez celles qui n’ont point d’oreilles pour vous ouïr, ni de
convaincu ni; cai.omme. 37 ,
lioudic pour vous répoiiclro. Mais Jésiis-Clirist, on (pii ollos sont cachées pour ne paroitrc tpi'iin jonr avec lui, vous écoute, et répond pour elles. On l’entend aujourd’hui cette voix sainte et terrible qui étonne la nature, et qui console l’Église. Et je crains, mes pères, ipic «mx qui endurcis.scnt leurs cmiirs, cl (|ui refusent avec ojiiniàtreté de l’ouïr quand il parle en Dieu, ne soient forcés de l’ouïr avec effroi quand il leur parlera en juye.
Car enfin, mes pères, quel com]ite lui pourrezvous rendre de tant de calomnies lorsqu’il les examinera non sur les fantaisies de vos pères Dicastillns, Gans et Pennalossa, qui les excusiuit, mais sur les rèjjles de sa vérité éternelle et sur les saintes ordonnances de son i;{jlise, qui, bien loin d’excuser ce crimi!, l’abhorre tellement qu’elle l’a puni de même qu’un homicide volontaire? Qir elle a différé aux calomniateurs, aussi bien qu’aux meurtriers, la coinmiinion jusqu à la mort, jiar le premier et deiixièine concile d’Arles. Ee concile de I>atran a jugé indignes de l’état ecclésiastique ceux qui en ont été convaincus, quoiqu’ils s’en fussent corrigés. Les papes ont meme menacé ceux qui auroient calomnié des évêques, des prêtres ou des diacres, de ne leur point donner la communion à la mort. Et les auteurs d'un écrit diffamatoire , qui ne peuvent prouver ce qu’ils ont avancé, sont condamnés par le pape Adrien à être fouettés , mes révérends itères , flayc/kiitur: tant I Eglise a toujours été éloignée des erreurs de votre société si corrompue qu’elle excuse d’aussi grands
37a SIÎIZIKME LKratK. LE J>. HlUSAClEll t'rinifis que la calomnie, pour les commettre clleinémc avec ])liis de liberté.
Certainement, mes pères, vous seriez capables de produire par-là beaucoup de maux, si Dieu n’avoit pennis qtie vous ayez fourni vous-mêmes les moyens de les ciupéchcr et de rendre toutes vos impostures .sans effet; car il ne faut que publier cotte ctran;jc maxime qui les exempte de crime, pour vous oter toute creance. T.a ctrlomnie est inutile, si elle n’est jointe à une grande réputation de sincérité. Un médisant ne peut réussir, s'il n’est en estime d’abhorrer la médisance comme un crime dont il est incapable. Et ainsi, mes ])cres, votre propre principe vous trahit. Vous l’avez rempli pour assurer votre conscience; car vous vouliez médire sans être damnés, et être de ces saints et pieux calomniateurs dont parle saint Athanase. Vous avez donc embrassé, pour vous sauver do l’enfer, cette maxime, qui vous en sauve sur la foi de vos docteurs : mais cette maxime meme, qui vous garantit, selon eux, des maux que vous craignez en l’autre vie, vous ote en celle-ci l’utilité que vous en espériez : de sorte qu’en pensant éviter le vice de la médisance vous en avez perdu le fruit: tant le mal est contraire à soi-même, et tant il s’embarrasse et se détruit par sa propre malice.
Vous calomnierez donc plus utilement pour vous, en faisant profession de dire avec saint Paul que les simples médisants, maledici, sont indignes de voir Dieu, puisque au moins vos médisances eu seroient plutôt crues, quoique à la vérité vous vous condam-
CONVAINCr DK CALOMNIE. 873 iicripz \oiis-iuénics. Mais en disant, comme vous faites, que la calomnie contre vos ennemis n’est pas uii crime, vos médisances ne seront point crues, et vous ne laisserez j)as de vous damner : car il est certain, mes pères, et que vos auteurs p,raves n’aiiéaiitiront pas la justice de Dieu, et que vous ne pouviez ilonner une preuve plus certaine que vous u’étes pas dans la vérité qu’en recourant au menson{;e. Si la vérité étoil jioiir vous, elle combattroit pour vous, elle vaincroit pour vous; et, <piel({ues ennemis que vous eussiez, /« vérité vous en délivrerait , selon sa promesse. Vous n’avez recours au mensonge que pour soutenir les erreurs dont vous flattez les pécheurs du monde, et pour appuyer les calomnies dont vous opprimez les persr)nnes de j)iété cjiii s’y ojiposent. I.a vérité étant contraiia; à vos fins , il a fallu mettre votre conjiance au mensonge, comme dit un prophète, Isaï., x,\viu. Vous avez dit; » Les ma 1- « heurs qui affligent les hotnmes ne viendront pas « jus(|uos à nous; car nous avons espéré au men- » songe, et le mensonge nous protégera. » Mais que leur répond le prophète, ch. x.\x? « D'autant, dit-il, « que vous avez mis votre espérance en la calomnie « et au tumulte, sperastis in calumnia et in lumultu, « cette iniquité vous sera imputée, et votre ruine « sera semblable à celle d’une haute muraille qui « tombe d’une chute imprévue, et à celle d’un vais- « seau de terre qu’on brise et qu’on écrase en toutes « scs parties par un effort si puissant et si universel « qu’il n’en restera pas im test avec Ictptcl on puisse
3; i SFIZlftMK Li:TTnE. EK P. IsniSACIEll « puiser un peu d’eau ou porter un peu de feu : pai- « ceque (comme ilit un autre prophète, Ézécli. , xiii)
<■ vous avez affliijé le cœur du juste, que je n’ai point O attlif^é moi-méme; et vous avez flatté et fortifié la ■1 malice des impies. Je retirerai donc mon jieuple de «vos mains, et je ferai connoitre que je suis leur Il Seijjuenret le vôtre. »
Oui, mes pères, il faut espérer que, si vous ne cliauyez d’esprit. Dieu retirera de vos mains ceux cpie vous trompez depuis si lonfj-temps, soit en les laissant dans leurs désordres par votre mauvaise conduite, soit en les empoisonnant par vos médi- •sanccs. Il fera concevoir aux uns que les fausses règles de vos casiiistes ne les mettront point à couvert de sa colère, et il imprimera dans l’esprit des autres la juste crainte de se perdre en vous écoutant et en ajoutant foi à vos impostures, comme vous vous jierdez vous-mêmes en les inventant et en les semant dans le monde. Car il ne s’y faut pas tromper ; on ne se moque point de Dieu, et on ne viole point impunément le commandement qu’il nous a fait dans l’Évangile , de ne point condamner notre prochain sans être bien assuré qu’il est coupable. Et ainsi, quelque jirofession de piété que fassent ceux qui se rendent faciles à recevoir vos mensonges, et sous (pichjue prétexte de dévotion qu’ils le fassent, ils doivent appréhender d’être exclus du royaume de Di(!U pour ce seul crime, d’avoir imputé d’aussi grands crimes cpie l’hérésie et le schisme à des prêtres catholiques et à de saintes religieuses sans autres
(CONVAINCU DH CALOMNIE. Ü75 |)reuvfS (]uc ilo.s impostures aussi gro.ssières tpte lus vôtres. « Le démou, dit M. de Genève', est sur la « langue de celui qui médit, et dans l'oreille de celui Il ([ui l’écoute. Et la médisance, dit saint HernarJ, n serin, xxiv in cant. , est un poison qui éteint la cliaa rité en l un et en l’autre. De sortt! qu’une? seidc Il calomnie peut être mortelle à une infinité d’ames. Il puisqu’elle tue non seulement ceux qui la [iiiblicnt, Il mais encore tous ceux qui ne la rejettent jias. »
/'. S. Mes révérends pères, mes lettres n’avoient pas accoutumé de se suivre de si près, ni d’être si l'tenducs. Le peu de temps que j’ai eu a été cause de l’un et de l’autre. Je n’ai Fait celle-ci [iliis longue que pareeque je u’ai pas eu le loisir de la Faire plus courte. La raison qui m’a obligé de me hâter vous est mieux connue qu’à moi. Vos réponses vous réussissoient mal. Vous avez bien fait de changer de méthode; tuais je ne .sais si vous avez bicu choisi, et si le monde ne dira pas t|ue vous avez eu peur des bénédictins.
Je viens d’apprendre que celui tpie tout le monde Faisoit auteur de vos apologies les désavoue , <?t se Fâche qu’on les lui attribue. Il a raison, et j’ai eu tort de l’en avoir soujtçonné ; car, quelque assurance qu’on m’en eût donnée, je devois |)enser qu’il avoit trop de jugement pour croire vos impostures, et trop
* M. de Genève. Saint François de Sales, evêque cl prince do Genève, étuit ain.st nouimr avant sa eanmiisation, qui se fil en
d’iioniuiur pour les publier sans les croire. Il y a peu de gens du inonde cajiables de ces excès qui vous sont propres, et qui marquent trop votre caractère, pour me rendre excusable de ne vous y avoir pas reconnus. Le bruit commun m’avoit emporté; mais cette excuse, qui seroit trop bonne pour vous, n’est pas suffisante pour moi , qui fais profession de ne rieu dire sans preuve certaine, et qui n’en ai dit aucune que celle-là. Je m’en repens, je la désavoue, et je souhaite que vous profitiez do mon exemple.
■OigtIizfKj-by Googlc