‹ Lettres écrites a un provincial (volume 4)Chapitre 38 sur 47 · ÉCRITE AU B. P. ANNAT, JÉSUITE · texte numérisé non relu

ÉCRITE AU B. P. ANNAT, JÉSUITE

On fail voir encore plus invinciblement, par la réponse même lin pèle Aimât, qu'il n'y a aucune licrèsic ilans l'figlisc; que tout le monde condamne la doctrine que les jcsiiitcs renferment dans le sens de Jansènius, et qu'aiiisi tous les bdèles sont dans les mêmes sentiments sur la matière des cinq propositions. On marque la différence cpi'il y a entre les disputes de droit et celles de fait, et on mon Ire que, dans |es questions de fail, on doit plus s'en rapportei à ce qu'on voit qu'à aucune autorité Inimainc.

Da l4 mars 1657.

Mon révérend père,

Il y a long-temps que vous travaillez à trouver quelque erreur dans vos adversaires ; mais je m’assure que vous avouerez à la 6n qu’il n’y a peut-être rien de si difficile tjue de rendre hérétiques ceux qui ne le sont pas , et qui ne fuient rien tant que de l’étre. J’ai fait voir, dans ma dernière lettre, combien vous leur aviez imputé d’hérésies l'une après l’autre, manque d’en trouver une que vous ayez pu long-temps maintenir ; de sorte qu’il ne vous étoit plus resté que de les en accuser, sur ce qu’ils refusoient de condamner le sens de Jansénius, que vous vouliez qu’ils condamnassent sans qu’on l’expliquât. C’étoit bien

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IL N’Y A POINT IVHÉU. DANS L’IlGL. 4 1 9 maiK|uer d’hércsies à leur reprocher que d’en être réduits là : car qui a jamais ouï parler d’une hérésie que l’on ne puisse exprimer? Aussi on vous a facilement répondu, en vous représentant que, si Janséiiius n’a point d’erreurs, il n’est pas juste de le condamner; et que, s’il en a, vous deviez les déclarer, afin que l’on sût au moins ce que c’est que l’on condamne. Vous ne l’aviez néanmoinsjamais voulu faire; mais vous aviez essayé de fortifier votre prétention par des décrets qui ne làisoient rien pour vous , puisqu’on n’y explique en aucune sorte le sens «le Jansénius , qu’on dit avoir été condamné dans ces cinq propositions. Or ce n’étoit pas là le moyen de terminer vos disputes. Si vous conveniez de part et d’autre du véritable sens de Jansénius, et que vous ne fussiez plus en différent que de savoir si ce sens est hérétique ou non, alors les jugements qui déclareroient que ce sens est hérétique toucheroient ce qui seroit véritablement en question. Mais la grande ili.sjuite étant de savoir quel est ce sens de Jansénius , les uns disant qu’ils n’y voient que le sens de saint Augustin et de .saint Thomas ; et les autres , qu’ils y en voient un qui est hérétique, et qu’ils n’expriment point; il est clair qu’une constitution qui ne dit pas un mot touchant ce différent, et qui ne fait que condamner en général le sens de Jansénius sans l’expliquer, ne décide rien de ce qui est en dispute.

C’est pourquoi l’on vous a dit cent fois que votre différent n’étant que sur ce fait, vous ne le finiriez jamais qu’en déclarant ce que vous entendez par le

420 mX-UUITIÈME LETTRE, sens de Janscnius. Mais comme vous vous étiez toujours opiniâtré à le refuser, je vous ai enfin poussé dans ma dernière lettre , où j’ai fait entendre que ce n’est pas sans mystère que vous aviez entrepris de faire condamner ce sens sans l'expliquer, et que votre dessein étoit de faire retomber un jour cette condamnation indéterminée sur la doctrine de la grâce efficace, en montrant que ce n'est autre chose que celle de Jansénius, ce qui ne vous seroit pas difficile. Cela vous a mis dans la nécessité de répondre : car, si vous vous fussiez encore obstiné après cela à ne point expliquer ce sens , il eût paru aux moins éclairés que vous n’en vouliez en effet qu’à la grâce efficace ; ce qui eût été la dernière coniiision pour vous , dans la vénération qu’a l’Église pour une doctrine si sainte.

Vous avez donc été obligé de vous déclarer; et c’est ce que vous venez de faire en répondant à ma lettre, oùje vous a vois représenté 0 que si Jansénius « avoit , sur ces cinq propositions , quelque autre sens « que celui de la grâce efficace , il n’avoit point de dé- « fenseurs ; mais que, s’il n’avoit point d’autre sens « que celui de la grâce efficace , il n’avoit point d’er- « reurs. » Vous n’avez pu désavouer cela, mon père; mais vous y faites une distinction en cette sorte , page 21 : « Il ne suffit pas, dites-vous, pour justi- “fier Jansénius, de dire qu’il ne tient que la grâce « efficace , pareequ’on la peut tenir en deux maniè- » res ; l’une hérétique , selon Calvin , qui consiste à • dire que la volonté mue par la grâce n’a pas le pou-

IL N’Y A POINT B'IIÉR. DANS L’ÉGL. 42 1 « voir d’y résister; l’autre orthodoxe, selon les thoomistes et les sorbonistcs, qui est fondée sur des - principes établis par les conciles , qui est que la « {{race efficace par ellc-méine {{ouvcrne la volonté « de telle sorte , qu’on a toujours le pouvoir d’y ré- « sister. »

On vous accorde tout cela, mon père, et vous finissez en disant « que Jansénius seroit catholique, « s’il défendoit la {{race efficace selon les thomistes ; « mais qu'il est hérétique , 'pareequ’il est contraire n aux thomistes et conforme à Calvin , qui nie le j)Ou- " voir de résister à la {{race. « Je n’examine pas ici, mon père, ce point de lait; savoir, si Jansénius est en effet conforme à Calvin. Il me suffit que vous le j)rétcndicz, et que vous nous fassiez savoir aujourd’hui que , par le sens de Jansénius , vous n’avez entendu autre chose que celui de Calvin. N’étoit-ce donc que cela, mon père, que vous vouliez dire? n’ctoit-ce que l’erreur de Calvin que vous vouliez faire condamner sous le nom du sens de Jansénius ? Que ne le déclariez - vous plus tôt? vous vous fussiez épar{{né bien de la peine; car, sans bulles ni brefs, tout le monde eût condamné cette erreur avec vous. Que cet éclaircissement étoit nécessaire ! et qu’il lève de difficultés! Nous ne .savions, mon père, quelle erreur les papes et les évéques avoient voulu condamner sous le nom du sens de Jansénius. Toute l’É{{lise en étoit dans unepcinc extrême, et personne ne nous le vouloit expliquer. Vous le faites maintenant , mon père , vous que tout votre parti considère

422 DIX-IIUmftML; lÆTTHE.

comme le chef et le premier moteur de tous scs roiiseils , et qui savez le secret de toute cette conduite. Vous nous l’avez donc dit , que ce sens de Janscnius n’est autre chose que le sens de Calvin condamne par le concile. Voilà bien des doutes résolus. Nous savons maintenant que l’erreur qu'ils ont eu dessein de condamner sous ces termes du sens de Janséniiis n’est autre chose que le sens de Calvin , et ipi’ainsi nous demeurons dans l’obéissance à leurs décrets en condamnant avec eux ce sens de Calvin qu’ils ont voulu condamner. Nous ne sommes plus étonnés de voir que les papes et quelques évêques aient été si zélés contre le sens de Jansénius. Comment ne l’auroient-ils pas été, mon père, ayant créance en ceux qui disent publiquement que ce sens est le même que celui de Calvin?

Je vous déclare donc, mon père, que vous n’avez plus rien à reprendre en vos adversaires , parcequ’ils détestent assurément ce que vous détestez. Je suis seulement étonné de voir que vous l’ignoriez, et que vous ayez si peu de connoissancc de leurs sentiments sur ce sujet , qu’ils ont tant de fois déclarés dans leurs ouvrages. Je m’assure que, si vous en étiez mieux informé , vous auriez du regret de ne vous être pas instruit avec un esprit de paix d’une doctrine si pure et si chrétienne , que la passion vous fait combattre sans la counoitre. Vous verriez, mon père, que non seulement ils tiennent qu’on résiste elfectivemcnt à ces grâces foibles , qu’on appelle excitantes ou inefficaces , en n’exécutatit pas le bien

IL N’Y A POINT D’IIÉIL DANS T,’ÉGL. 4a3 qu’elles nous inspirent , mais qu’ils sont encore aussi fermes à soutenir contre Calvin le pouvoir que la volonté a de résister meme à la grâce efficace et victorieuse qu’à défendre contre Molina le pouvoir de cette grâce sur la volonté, aussi jaloux de l’ime de ces vérités que de l’autre. Ils ne savent que troj» que l’homme , par sa propre nature , a toujours le pouvoir de pécher et de résister à la grâce , et que , depuis .sa corruption , il porte un fonds malheureux de concupiscence , qui lui augmente infiniment ce pouvoir; mais que néanmoins, quand il plaît à Dieu de le toucher par sa miséricorde, il lui fait làire ce qu’il veut et en la manière qu’il le veut, sans que cette infaillibilité de l’opération de Dieu détruise en aucuuc sorte la liberté naturelle de riiomme , ]iar les secrétes et admirables manières dont Dieu opère ce changement, que saint Augustin a si excellemment expliquées, et qui dissipent tontes les contradictions imaginaires que les ennemis de la grâce efficace se figurent entre le pouvoir souverain de la grâce sur le libre arbitre et la puissance qu’a le libre ai'bitre de résister à la grâce ; car, selon ce grand saint, que les papes de l’iîglisc ont donné pour régie en cette matière. Dieu change lecœurde l'homme par une douceur céleste qu’il y répand, qui, surmontant la délectation de la chair, fait que l'homme sentant d’un côté sa mortalité et son néant, et découvrant de l’autre la grandeur et l’éternité de Dieu, conçoit du dégoût pour les délices du péché , qui le séparent du bien incorruptible. Trouvant sa plus

4*4 UlX-llUlTIÈME LETTRE, grande joie dans le Dieu i|ui le charme, il s’y porte infailliblement de lui-inêine , |>ar un mouvement tout libre, tout volonUiire , tout amoureux; de sorte que celuiscroit une peine et un supplice de s’en séparer. Ce n’est pas qu’il ne puisse toujours s’en éloigner, et qu’il ne s’en éloignât effectivement, s’il le vouloit. Mais comment le voudroit-il , puisque la volonté ne se porte jamais qu’à ce qui lui plaît le plus , et que rien ne lui plaît tant alors que ce bien unique , qui comprend en soi tous les autres biens? Quod enim amplius nos deleclat, secundum id operemur necesse est , comme dit saint Augustin, Exp. Ep. ad Gai., n. 49-

C'est ainsi que Dieu dispose de la volonté libre de riiomiue sans lui imposer de nécessité; et que le libre arbitre, qui peut toujours résister à la grâce, mais qui ne le veut pas toujours , se porte aussi librement qu’infailliblement à Dieu, lorsqu’il veut l’attirer par la douceur de ses inspirations efficaces.

Ce sont là , mon père , les divins principes de saint Augustin et de saint Thomas , selon lesquels il est véritable que « nous pouvons résister à la n grâce, » contre l’opinion de Calvin ; et que néanmoins, comme dit le pape Clément Vllf , dans son écrit adressé à la congrégation de auxiliis , art. 5 et 6 : n Dieu forme en nous le mouvement de notre «volonté, et dispose elFicacement de notre creur, « par l'empire que sa majesté suprême a sur les vo- « lontés des hommes aussi bien que sur le reste des « créatures qui sont sous le ciel , selon saint Au- » gustin. »

JANSÉN. D’ACCORD AVEC LES TUOM. 4u5 C’est encore selon ces principes que nous ajjissons de nous-mêmes; ce qui fait que nous avons des mérites qui sont véritablement nôti-es contre l’erreur de Calvin; et que néanmoins Dieu étant le premier principe de nos actions , et « faisant en nous ce qui «lui est agréable, » comme dit saint Paul, « nos mérites sont des dons de Dieu, » comme dit le concile de Trente.

C’est par-là qu’est détruite cette impiété de Luther, condamnée par le même concile , « tjue nous ne coo opérons en aucune sorte à notre salut, non plus « que des choses inanimées : » et c’est par-là qu’est encore détruite l’impiété de l’école de Molina , <pii ne veut pas reconnoître que c’est la force de la grâce même qui lait que nous coopérons avec elle dans l’œuvre de notre salut : par où il ruine ce principe de foi établi par saint Paul, « que c’est Dieu qui « forme en nous et la volonté et l’action. »

Et c’est enfin par ce moyen que s’accordent tous ces passages de l’Écriture , qui semblent les plus opposés : « Convertissez-vous à Dieu : Seigneur, con- « veriissez-nous à vous. Rejetez vos iniquités hors « de vous : c’est Dieu qui ôte les iniquités de son peu- » pie. Faites des œuvres dignes de pénitence : Sei- « gneur, vous avez fait en nous toutes nos œuvres.

« Faites-vous un cœur nouveau et un esprit nouveau : «Je vous donnerai un esprit nouveau, et je créerai « en vous un cœur nouveau , etc. »

L’unique moyen d’accorder ces contrariétés apparentes qui attribuent nos bonnes actions , tantôt à

4a6 IMX-HÎHTIftME LETTRE. SENS Dieu , et tijntôt à nous , est de reconnoître que , comme dit saint Au{]ustin , « nos actions sont nôtres, O à cause du libre arbitre qui les prorluit ; et qu’elles n sont aussi de Dieu , à cause de sa grâce qui fait que « notre arbitre les produit. » Et que, comme il dit ailleurs, Dieu nous fait faire ce qu'il lui plaît, en nous faisant vouloir ce que nous pourrions ne vouloir pas : A Deo factum est ut velknt cfuod mile potuissent.

Ainsi, mon père, vos adversaires sont j)arfaitement d’accord avec les nouveaux thomistes mêmes , puisipu; les thomistes tiennent comme eux, et le pouvoir de résister à la grâce, et l'infaillibilité de l’eff(!t de la grâce, qu’ils font profession de soutenir si hautement , selon cette maxime capitale de leur doctrine , qu’Alvarez ‘, l’un des plus considérables d’entre eux , répète si souvent dans son livre, et qu’il exprime, Disp. 72, 1. Vlll, n. 4> en ces termes : •> (.juand la grâce efficace meut le libre arbitre, il « consent infailliblement ; pareeque l’effetde la grâce

‘ I)ip(y)(ou Didacus) Alvarez fut un des plus cëlcbre!» iheulu(»iens de l’ortlre de saint Duinitiique : il vivoit aux seizJèmc et dix>se])(iènie siècles , et mourut en i635. Oufavoit fait venir d’Kspaj'iio à Home en 15^6, pour y soutenir, avec le père Thomas Lèmos, les iutcrôts do la (yrace do Jcsus-Chiist, enervoe et comme anéantie par le jésuite MoUna. Il brilla beaucoup dans la fameuse con^reçation l/e aiixi/iis. Le livre d'Alvarez, dont il est ici question, a pour titre : Didaci Alvarez de axixUüs divhue ^ratiie , et humant arhilrii virihus et libertate, ac Icifitima ejus cttm efjivacia eoruwdcm anxtliorum r.oncordia, lib. XIII, in-foUo , Romœ, 1610 ; et {it’/olio, Lugdurii, 1620.

(.Vote detédit.de 1812.)

DE JANS. D’AœORD AVEC LES THOM. 427 n est de faire qu’encore qu’il puisse ne pas consentir, «il consente néanmoins en effet. » Dont il donne pour raison celle-ci de saint Thomas, son maître,

1 , 2 , q. 1 1 2 , a. 3 : « Que la volonté de Dieu ne peut «manquer d’être accomplie ; et qu’ain.si, quand il « veut qu’un homme consente à la grâce , il consent « inFailliblement, et même nécessainment, non pas B d’une nécessité absolue, mais d’une nécessité d’iii- « faillibilité. » En quoi la grâce ne blesse pas « le « pouvoir qu’on a de résister si on le veut ; » puisqu’elle fait seulement qu’on ne veut pas y résister, comme votre pèi'e l’étau le rcconnoît en ces termes , t. I , Théol. Jogm., I. IX, c. vu , p. 602 : « La grâce « de Jésus-Christ fait qu’on persévère infailliblement « dans la piété , quoique non par nécessité : car on « peut n’y pas consentir si on le veut, comme dit le B concile; mais cette même grâce fait que l’on ne le « veut pas. »

C’est là , mon père, la doctrine constante de saint Augustin, de saint Prosper, des pères qui les ont suivis, des conciles, de saint Thomas, et de tous les thomistes en général. C’est aussi celle de vos adversaires, quoique vous ne l’ayez pas pensé. Et c’est enfin celle que vous venez d’ajiprouver vous-méme en ces termes : « La doctrine de la grâce efficace , « qui reconnoit qu’on a le pouvoir d’y résister, est « orthodoxe, appuyée sur les conciles, et soutenue « parles thomistes et les sorbonistes. » Dites la vérité , mon père ; si vous eussiez su que vos adversaires tiennent effectivement cette doctrine , peut-être que

4a8 DIX-HUITFf-.MF; LETTRE, l'intérêt de votre compagnie vous eût empêché d’y donner cette approbation publique : mais, vous étant imaginé qu’ils y étoient opposés , ce même intérêt de votre compagnie vous a porté à autoriser des sentiments que vous croyiez contraires aux leurs ; et par cette méprise , voulant ruiner leurs principes , vous les avez vous-même parfaitement établis. De sorte qu’on voit aujourd'hui , par une espèce de prodige, les défenseurs de la grâce efficace justifiés par les défenseurs de Molina : tant la conduite de Dieu est admirable pour faire concourir toutes choses à la gloire de sa vérité!

(^ite tout le monde apprenne donc , par votre propre déclaration , que cette vérité de la grâce efficace, nécessaire à toutes les actions de piété, qui est si chère à l’Eglise , et qui est le prix du sang de son .Sauveur, est si constamment catholique , qu’il n’y a pas un catholique, jusqucs aux jésuites mêmes, qui ne la reconnoisse pour orthodoxe. Et l’on saura en même temps, par votre propre confession, qu’il n’y a pas le moindre soupçon d’erreur dans ceux que vous en avez tant accusés; car, quand vous leur en imputiez de cachées sans les vouloir découvrir, il leur étoit aussi difficile de s’en défendre qu’il vous étoit facile de les en accuser de cette sorte; mais maintenant que vous venez de déclarer que cette erreur qui vous oblige à les combattre est celle de Calvin , que vous pensiez qu’ils soutinssent , il n’y a personne qui ne voie clairement qu’ils sont exempts de toute erreur , puisqu’ils sont si contraires à la seule que

SliNS DE JANStollJS SER LA GRACE. 429 vous leur imposez, et qu’ils protestent, par leurs discours, par leurs livres, et jiar tout ce qu’ils peuvent produire pour témoigner leurs sentiments, qu’ils condamnent cette hérésie de tout leur cœur, et de la meme manière que font les thomistes, que vous rcconnoissez sans difficulté pour catholiques, et qui n’ont jamais été suspects de ne le pas être.

Que direz-vous donc maintenant contre eux, mon père? Qu’encorc qu’ils ne suivent pas le sens de Calvin, ils sont néanmoins hérétiques, pareequ’ils ne veulent pas reconnoître que le sens de Jansénius est le même que celui de Calvin? Oseriez-vous dire que ce soit là une matière d’hérésie? et n’est-ce pas une pure question de fait qui n’en peut former? C’en seroitbicn une de dire qu’on n’a pas le pouvoir de résister à la grâce efficace ; mais en est-ce une de douter si Jaiisénius le soutient? est-ce une vérité révélée? est-ce tin ar ticlc de foi qu’il fiiille croire sur peine de damnation? et n’est-ce pas malgré vous un point de fait pour lequel il seroit ridicule de prétendre qu’il y eût des hérétiques dans l'Église?

Neleur donnez donc plus ce nom, mon père, mais quelque autre qui soit proportionné à la nature de votre différent. Dites que ce sont des ignorants et des stupides , et qu’ils entendent mal Jansénius ; ce seront des reproches assortis à votre dispute; mais de les appeler hérétiques, cela n’y a nul rapport. Et comme c’est la seule injure dont je les veux défendre, je ne me mettrai pas beaucoup en peine de montrer qu’ils entendent bien Jansénius. Tout ce que je

4ÏO DIX-HÜITIÈME LETTRE, vous en dirai est qu’il me semble, mon père, qu’en le jugeant par vos propres régies il est diffîcile qu’il lie passe pour catholique ; car voici ce que vous établissez pour l’examiner.

« Pour savoir, dites-vous , si Janscnius est à couo vert, il faut savoir s’il défend la grâce efficace à la « manière de Calvin, qui nie qu’on ait le pouvoir d’y « résister ; car alors il seroit hérétique ; ou à la ma- II nière des thomistes, qui l’admettent; car alors il Il seroit catholique. » Voyez donc, mon père, s’il tient qu’on a le pouvoir de résister, quand il dit, dans des traités entiers, et entre autres au tome IFI, liv. Vin, ch. .\x. Il qu’on a toujours le pouvoir de « résister à la grâce , selon le concile : que le libre B ABlilTIlE PEUT TOUJOURS AGIR ET îs’aGIR PAS, VOuloir U et ne vouloir pas , consentir et ne consentir pas , « faire le bien et le mal; et que l’bomme en cette vie « a toujours ces deux libertés , que vous appelez de « contrariété et de contradiction. « Voyez de même •s’il n’est pas contraire à l’erreur de Calvin , telle que vous-même la représentez, lui qui monti'c, dans tout le chapitre xxi, « que l’Eglise a condamne cet héréo tique, qui soutient que la grâce efficace n’agit pas Il sur le libre arbitre en la manière qu’on l’a cru si « long-temps dans l’Église, en sorte qu’il soit ensuite O au pouvoir du libre arbitre de consentir ou de ne Il consentir pas : au lieu que, selon saint Augustin et I» le concile, on a toujours le pouvoir de ne consentir «pas, si on le veut; et que, selon saint Prosper, » Dieu donne à ses élus mêmes la volonté de persé-

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SKNS UE JA^SÉNIl:SSURLAGHACE. 43 1 B vércr, en sorte qu’il ne leur ôte pas la puissance de « vouloir le contraire. » Et enfin jujjez s’il n’est pas d’accord avec les thomistes , lorsqu’il déclare, c. iv, « que tout ce que les thomistes ont écrit pour accor- « dcr l’efficacité de la grâce avec, le pouvoir d’y ré- B sister est si conforme à son sens, qu’on n’a qu’à « voir leurs livres pour y appreudre ses sentiments. « Quod ipsi dixerunt, diclum puta. »

Voilà comme il parle sur tous ces chefs, et c’est sur quoi je m’imagine qu’il croit le pouvoir de résister à la grâce; qu’il est contraire à Calvin, et conforme aux thomistes, parcequ’il le dit, et qu'ainsi il est catholique selon vous. Que si vous avez quelque voie pour connoitre le sens d’un auteur autrement que par ses expressions, et que, sans rapporter aucun de ses passages, vous vouliez soutenir, contre toutes ses paroles, qu’il nie le pouvoir de résister, et qu’il est pour Calvin contre les thomistes, n’ayez pas peur, mon père, que je vous accuse d’hérésie pour cela : je dirai seulement qu'il seinhle que vous entendez mal Jansénius ; mais nous n’en serons pas moins eiifirnts de la même Église.

D’où vient donc , mon père , que vous agissez dans ce différent d’une manière si passionnée, et que vous traitez comme vos plus cruels ennemis, et comme les plus dangereux hérétiques, ceux que vous ne pouvez accuser d’aucune erreur, ni d’autre chose, sinon qu’ils n’entendent pas Jansénius comme vous? Car de quoi disputez-vous , sinon du sens de cet auteur? Vous voulez qu’ils le condamnent, mais ils

43a DIX-HUITIÈME LETTRE, vous demandent ce que vous entendez par-là. Vous dites que vous entendez l’erreur de Calvin; ils répondent qu’ils la condamnent : et ainsi, si vous n’en voulez pas aux syllabes, mais à la chose qu’elles signifient, vous devez être satisfait. S’ils refusent de dire qu’ils condamnent le sens de Jansénius, c'est parcequ’ils croient que c’est celui de saint Thomas. Et ainsi ce mot est bien équivoque entre vous. Dans votre bouche il signifie le sens de Calvin ; dans la leur, c’est le sens de saint Thomas : de sorte que ces différentes idées que vous avez d’un même terme, causant toutes vos divisions, si j’étois maître de vos disputes, je vous interdirois le mot Jansénius de part et d’autre. Et ainsi , en n'exprimant que ce que vous entendez par-là, on verroit que vous ne demandez autre chose que la condamnation du sens de Calvin , à quoi ils consentent; et qu'ils ne demandent autre chose que la défense du sens de saint Augustin et de saint Thomas , en quoi vous êtes tous d’accord.

Je vous déclare donc, mon père, que, pour moi, je les tiendrai toujours pour catholiques, soit qu’ils condamnent Jansénius , s’ils y trouvent des erreurs , soit qu’ils ne le condamnent point quand ils n’y trouvent que ce que vous-méme déclarez être catholique ; et que je leur parlerai comme saint Jérôme à Jean , évêque de Jérusalem, acCTisc de tenir huit propositions d’Origène. « Ou condamnez Origène , di- « soit ce saint , si vous reconnoissez qu’il a tenu ces « erreurs, ou bien niez qu’il lésait tenues ; Aut nega

SENS DE J ANSÉNIÜS SER LA GRACE. ,{33 • hoc dixissc eum qui arguitur; nul, si locutus est ta- « lia, eum damna qui dixerit. »

Voilà, mon père, comment agissent ceux qui u’eii veulent qu’aux erreurs, et non pas aux personnes; au lieu que vous, qui en voulez aux personnes plus qu’aux erreurs, vous trouvez que ce n’est rien de condamner les erreurs, si ou ne condamne les personnes à qui vous les voulez imputer.

Que votre procédé est violent, mon père, mais qu’il est peu capable de réussir ! Je vojis l’ai dit ailleurs , et je vous le redis encore , la violence et la vérité ne peuvent rien l’une sur l’autre. Jamais vos accusations ne furent plus outrageuses, et jamais l’innocence de vos adversaires ne fut plus connue : jamais la grâce efficace ne fut plus artificieusement attaquée, et jamais nous ne l’avons vue si affermie. Vous employez les derniers efforts pour faire croire que vos disputes sont sur des points de foi , et jamais on ne connut mieux que toute votre dispute n’est que sur un point de fait. Enfui vous remuez toutes choses pour faire croire que ce point de fait est véritable, et jamais on ne fut plus disposé à en douter. Et la raison en est facile: c'est, mon père, que vous ne prenez pas les voies naturelles pour foire croire un point de fait, qui sont de convaincre les sens, et de montrer dans un livre les mots que l'on dit y être. Mais vous allez chercher des moyens si éloignés de cette simplicité, que cela frappe nécessairement les plus stupides. Que ne preniez-vous la même voie que j’ai tenue dans mes lettres pour découvrir tant

434 DrX-HUITIÈME LETTRE.

(Je mauvaises maximes de vos auteurs, qui est de citer fidèlement les lieux d'où elles sont tirées? C'est ainsi qu’ont fait les curés de Paris; et cela ne manque jamais de persuader le monde. Mais qu auriezvous dit, et qu'auroit-on pensé, lorsqu’ils vous reprochèrent, par exemple, cette proposiüon du père Lamy : « (Ju’un religieux peut tuer celui qui menace <1 de publier des calomnies contre lui ou contre sa <t communauté , quand il ne s’en peut défendre au- « trement, » s’ils n’avoient point cité le lieu où elle est en propres termes; que, quelque demande qu’on leur en eut faite, ils se fussent toujours obstinés à le refuser; et qu’au lieu de cela, ils eussent été à Rome obtenir une bulle qui ordonnât à tout le monde de le reconnoître? N’auroit-on pas jugé sans doute qu’ils auroient surpris le pape, et qu’ils n’auroient eu recours à ce moyen extraordinaire que mantjue des moyens naturels que les vérités de fait mettent eu main à tous ceux qui les soutiennent? Aussi ils n’ont fait que marquer que le père Lamy enseigne cette doctrine au t. V, disp. 36, n. ii8, p. 544 de l’édition de Douai; et ainsi tous ceux qui l’ont voulu voir l’ont trouvée , et personne n en a pu douter. Voilà une manière bien facile et bien prompte de vider les questions de foitoü l'on a raison.

D’où vient donc, mon père, que vous n’en usez pas de la sorte? Vous avez dit, dans vos Cavilli, « que les cinq propositions sont dans Jansénius mot O à mot, toutes en j)roprcs termes, iisdem verbis. » On vous a dit que non. Qu y avoit-il à (aire là-des-

PAPES FAILLIBLES DAKS LES FAITS. 43.'') su.s, sinon o\i de citer la page, si vous les aviez vues en effet, on de confe.sser que vous vous étiez trompé? Mais vous ne laites ni Tuii ni l’autre; et, au lieu de cela , voyant bien que tous les endroits de .lanséuius, <pie vous alléguez quelquefois pour éblouir le inonde, ne sont point les « propositions condamnées, « individuelles et .singulières » que vous vous étiez engagé de faire voir dans son livre, vous nous présentez des constitutions qui déclarent qu’elles en sont extraites, sans marquer le lieu.

Je sais, mou père, le respect que les ebrétiens doivent au saint-siège , et vos adversaires témoignent assez d’étre très résolus à ne s’en départir jamais. Mais ne vous imaginez pas que ce fut en manquer que de rejirésenter au pape, avec toute la soumission que des enfants doivent <à leur père, et les membres à leur chef, qu’on peut l’avoir surpris en ce point défait; qu’il ne l’a point fait examiner depuis sou pontificat, et que son prédécesseur Innocent X avoit fait seulement examiner si les propositions éloient hérétiques , mais non pas si el les ctoienl de .lansénius. Ce qui a fait dire au commissaire du saint-office , Tun des principaux examinateurs , « qu'elles ne pouvoient être censurées au sens d’au- « imu auteur : non sunl tjualijicabiles in sensu projvarenlis; parcequ’elles leur avoient été présentées « pour étie examinées en elles-mêmes, et sans con- « sidérer de quel auteur elles pouvoient être ; in ab- « straelo , et ut prœscindunl nb omni proférante , u comme il se voit dans leurs suffrages nouvellement

436 DIX-HUITIÈME LETTRE, imprimés: que plus de soixante docteurs, et un grand nombre d’autres personnes lial)iles et pieu.ses ont lu ce livre exactement sans les y avoir jamais vues, et qu’ils y en ont trou\ é de contraires ; que ceux qui ont donne cette impression au pape pourroient bien avoir abusé de la créance qu’il a en eux, étant intéressés, comme ils le sont, à décrier cet auteur, qui a convaincu Molina ' de plus de cinquante erreurs ; que ce (jui rend la chose plus croyable, est qu’ils ont cette maxime, l’une des plus autorisées de leur théologie, n qu’ils peuvent ailomnier sans crime ceux « dont ils se croient injustement attaqués; » et qu’ainsi leur témoignage étant si suspect, et le témoignage des autres étant si considérable , on a quelque sujet de suppliersa sainteté, avec toute l’humilité possible, de faire examiner ce fait en présence des docteurs de l’un et de l’autre parti, afin d’en pouvoir former une décision solennelle et régulière. “Qu’on assemble des juges habiles, » disoit saint Basile sur un semblable sujet, ép. 70 ; « que chacun

* Deplu.'i de cinquante erreurs. Voici, à ce qu’on prétend, Tori(jiac de la haine des jésuites contre Jansénius. Quand on imprima Vj^ugustinus de Jansénius, en 1640, Libertus Fromond, célèbre professeur de Louvain, s'avisa de mettre à la fin du livre de son ami, qui étoil mort deux ans auparavant, un parallèle de la doctrine des jésuites sur la f»race avec les erreurs des MarseiUois ou demi-péla^^iens. Les jésuites , qui prirent faussement Jansénius pour l'auteur de ce parallèle, commencèrent, dans les Pays-Bas mêmes, à s’élever contre son Ü\tü, par un grand volume de thèses théologiques, qui sont fort singulières et très rares, in-folio ^ 1641- {JVote (le ftliit. de i8rj.)

PAI'ES FAILLIBLES DANS I.ES FAITS. 437 « y soit libre ; qu’on examine mes écrits ; qu’on voie <■ s’il y a des erreurs contre la foi; qu’on lise les ob- <1 jectious et les réponses, afin que ce soit un ju{je- « ment rcudu avec connoissance de cause et dans « les fonnes, et non pas une diffamation sans exa- « men. »

Ne prétendez pas , mon père , de faire passer pouipeu soumis au saint-siège ceux qui en useroient de la sorte. Les papes sont bien éloignés de traiter les chrétiens avec cet empire que l’on voudroit exercer sous leur nom. «I.’Église, dit le pape saint Grégoire, « in Job., 1. VIII, ch. I, qui a été formée dans l’é- « colc d'humilité, ne commande pas avec autorité , « mais persuade par raison ce quelle enseigne à ses « enfants qu’elle croit engagés dans quelque erreur : O recta quœ errantibus dicit , non quasi ex auctorilate « prœcipit , sed ex ratione persuadet. » Et bien loin de tenir à dé.sbonneur de réformer un jugement où on les auroit surpris, ils en font gloire au contraire, comme le témoigne saint Bernard, ép. 180. « T.e « siège apostolique, dit-il, a cela de recommandable, « qu’il ne se pique pas d’honneur, et .se porte volon « tiers à révoquer ce qu’on en a tiré par surprise; « aussi est-il bien juste que personne ne profite de « l’injustice, et principalement devant le saint-siège. »

Voilà, mon père, les vrais sentiments qu’il faut inspirer attx papes , puisque tous les théologiens demeurent d’accord qu’ils peuvent être surpris, et que cette qualité suprême est si éloignée de les en garantir, qu’elle les y expose au contraire davantage ,

438 UIX-III ITIÈMK LETTRE, d cause ilu grand nombre de soins qui les partageul. C’est ce que dit le même saint Grégoire à des personnes qui s'étonnoient de ce qu’un autre pape s’étoit laisse tromper. « Pourquoi admirez-vous, dit-il, « liv. I, ch. IV, Dial., que nous soyons trompes, « nous qui sommes des hommes? N’avez-vous pas vu « que David, ce roi qui avoit l’esprit de prophétie, O avant donné créance aux impostures de Siha, reii- « dit un jugement injuste contre le fils de .Touathas ? « Qui trouvera donc étrange tjue des imposteurs B nous surprennent quehpiefois, nous qui ne som- B mes point prophètes? La foule des affaires nous « accable;etnotre esprit, qui, étant partagé en tant de B choses, s’applique moins à chacune en particulier, « en est plus aisément trompé en une. » En vérité, mon père, je crois que les papes savent mieux que vous s’ils peuvent être surpris ou non. Ils nous déclarent eux-mêmes que les papes et que les plus grands rois sont plus exposés à être trompés que les personnes qui ont moins d’occupations importantes. Il les en faut croire; et il est bien aisé de s’imaginer jiar quelle voie on arrive à les surprendre. Saint Bernard en fait la description dans la lettre qu’il écrivit à Innocent II, en cette sorte, ep. 827 : b Ce n’est pas B une chose étonnante, ni nouvelle, tjue l’esprit de B l'homme puisse tromper et être trompé. Des reli- B gieux sont venus à vous dans un esprit de men- B songe et d'illusion. Ils vous ont parlé contre un B évêque qu’ils haïssent , et dont la vio a été exem- B plaii-o. Cos personnes mordent comme des chiens.

PAPES FAILLIBLES DANS LES FAITS. 489 « et veulent faire passer le bien pour le mal. Cepen- 11 dant, très saint père, vous vous mettez en colère « contre votre fils. Pourquoi avez-vous donné un su- « jet de joie à ses adversaires? Ne croyez pas à tout Il esprit, mais éprouvez si les esprits sont de Dieu. «J’espère que, quand vous aurez connu la vérité, « tout ce qui a été fondé sur un faux rapport sera « dissipé. Je prie l'esprit de vérité de vous donner n la grâce de séparer la lumière des ténèbres , et de « réprouver le mal pour favoriser le bien. » Vous voyez donc, mon père, que le degré éminent où sont les papes ne les exempte pas de surprise, et (ju’il ne fait autre chose que rendre leurs surjirises plus dangereuses et plus importantes. C’est ce qtie saint Bernard rcpré.seute au pape Eugène, de Consid. I. II, c. ult. ; Cl II y a un autre défaut si général, que je « n’ai vu personne des grands du monde qui l’évite. « C’est, saint-père, la trop grande crédulité d’où iiais- « sent tant do désordres ; car c’est de là que viennent «les jiersécutions violentes contre les innocents, « les préjugés injustes contre les absents, et les co- » lères terribles pour des choses de néant, pro ni- II /u7o. Voilà, saint-père, un mal universel, duquel, » si vous êtes exempt, je dirai que vous êtes le seul « qui ayez cet avantage entre tous vos confrères. »

Je m’imagine, mon père, que cela commence à vous persuader que les papes sont exposés à être surpris. Mais, pour vous le montrer parfaitement, jt; vous ferai seulement re.s.souvenir des exemples que vous-memo rapportez dans votre livre, de papes et

44o DIX-IIUITIÈME LETTRE, d'empereurs, que des hérétiques ont surpris efFectiveinent. Car vous dites qu’Apollinaire surprit le pape Damase , de même que Célestius surprit Zozime. Vous dites encore qu’un nomme Athanasc trompa l’empereur Iléraclius , et le porta à persécuter les ’ catholiques ; et qu'enfin Sergius obtint d'IIonorius ce décretqui fut brûlé au sixième concile, en faisant, dites-vous , le Lan valet auprès de ce pape.

Il est donc constaitt par vous-méme que ceux, mon père , qui en usent ainsi auprès des rois et des papes , les engagent quelquefois artiheieusement à j>ersécuter ceux qui défendent la vérité de la foi en pensant persécuterdes hérésies. Et de là vient que les papes , qui n’ont rien tant en hori'eur que ces surprises, ont fait d’une lettre d’Alexandre 111 une loi ecclésiastique, insérée dans le droit canonique , pour permettre de suspendre l’exécution de leurs bulles et de leurs décrets quand on croit qu’ils ont été trompés. « Si O (pielquefois(dit ce pape à l’archevêque dellavcnne, « c. V, Extr. de Rcscrip. ) nous envoyons à votre fra- 0 ternité des décrets qui choquent vos sentiments , n ne vous en inquiétez pas. Car ou vous les exécute- « rez avec révérence, ou vous nous manderez la rai- I- son que vous croyez avoir de ne le pas foire , parce- « que nous trouverons bon que vous n’exécutiez pas « un décret qu’on auroit tiré de nous par surprise et « |)ar artifice. » C’est ainsi qu’agissent les papes qui ne cherchent qu’à éclaircir les différents des chrétiens , et non pas à suivre la passion de ceux qui seuleut y jeter le trouble. Ils n’usent pas de domi-

0 T-izod by (ÎOOgle

PAPES SUJETS A ft'i’HE SURPRIS. 44 1 nation , comme disent saint Pierre et saint Paul après Jésus -Clirist; mais l’esprit qui paroît en tonte leur conduite est celui de paix et de vérité. Ce qui fait qu’ils mettent ordinairement dans leurs lettres cetteclau.se, qui est sous-entendue en toutes ; Si ita est; si preces verifate nitantur : « Si la chose est comme on nous « la feit entendre ; si les faits sont véritables. » D’où il se voit que, puisque les papes ne donnent de force à leurs bulles qu’à mesure qu’elles sont appuyées sur des faits véritables , ce ne sont pas les bulles seules qui prouvent la vérité des faits ; mais qu’au contraire, selon les canonistes mêmes, c’est la vérité des faits qui rend les bulles recevables.

D’où apprendrons- nous donc la vérité des faits ? Ce sera des yeux, mon père, qui en sont les légitimes juges , comme la raison l’est des choses naturelles et intelligibles, et la foi des choses surnaturelles et révélées. C.ar , puisque vous m’y obligez , mon père, je vous dirai que, selon les sentiments de deux des plus grands docteurs de l’Église, saint Augustin et saint Thomas, ces trois principes de nos connoissances , les sens, la raison et la foi ont chacun leurs objets séparés , et leur certitude dans cette étendiuî. Et comme Dieu a voulu se servir de l’entremise des sens pour donner entrée à la foi , fides ex audilu, tant s’en faut que la foi détruise la certitude des sens, que ce seroit au contraire détmire la foi que de vouloir révoquer en doute le rapport fidèle des sens. C’est pourquoi saint Thomas remarque expressément que Dieu a voulu que les accidents sen-

44a DIX-HUITIEME LETTRE.

•sibles subsistassent dans l’Eucharistie, afin que les sens , qui ne jugent que de ces accidents , ne fussent pas trompés : 67 sensus a deceptione reddantur immunes.

Concluons donc de là que, quelque proposition qu’on nous présente à examiner, il en faut d’abord reconnoitre la nature, pourvoir auquel de ces trois principes nous devons nous en rapporter. S’il s’agit d’une chose surnaturelle, nous n’en jugerons ni pâlies sens , ni par la raison , mais jiar l'Écriture et par les decisions de l’Église. S’il s’agit d’une proposition non révélée , et proportionnée à la raison naturelle, elle en sera le pi-opre juge. Et s’il s’agit enfin d'un point de fait , nous en croirons les sens , auxquels il appartient naturellement d’en connoitre.

Cette régie est si générale, que, selon .saint Augustin et saint Thomas , quand l’Écriture même nous présente quelque passage , dont le premier sens littéral se trouve contraire à ce que les sens ou la raison recomioissentavec certitude, il ne faut pas culrejirendre de les désavouer en cette rencontre poui- les soumettre à l’autorité de ce sens apparent de l’Écriture ; mais il faut interpréter rÉcritiire , et y chercher un autre sens qui s’accorde avec cette vérité sensible ; pareeque la parole de Dieu étant infaillible dans les faits mêmes , et le rapport des .sens et de la raison agissimt dans leur étendue étant certain aussi , il faut que ces deux vérités s’accordent; et comme l’Écriture se peut intei-préter en différentes manièi-es , au lieu que le rapport des sens e.st unique, on doit , en ces

l'Al'ES SUJETS A ÊTRE SURPRIS. 443 matières , prendre pour la véritable interprétation de l’Écriture celle qui convient au rapport fidèle des sens. «H faut, dit saint Thomas, U'part. , q. 68, « a. I , observer deux choses, selon saint Augustin; « l’une, que l’Écriture a toujours un sens véritable; «l’autre que, comine elle peut recevoir plusieurs « sens, quand on eu trouve un que la raison coii- » vainc certainement de fausseté, il ne faut pas s’ob- « stincr à dire que c’en soit le sens naturel , mais en “ cberchcr un autre qui s’y accorde. »

C’est ce qu’il explique par l’exemple du passage de la Genèse, où il est écrit « que Dieu créa deux « grands luminaires , le soleil et la lune , et aussi les « étoiles ; » par où rÉcriturc semble dire que la lune est plus grande que toutes les étoiles : mais parcequ’il est constant, par des démonstrations indubitables , que cela est faux , on ne doit pas, dit ce saint, s’opiniâtrer à défendre ce sens littéral , mais il faut en chercher un autre conforme à cette vérité de fait ; comme en disant : « Que le mot de grand luminaire O ne marque que la grandeur de la lumière de la « lune à notre égard , et non pas la grandeur de son « corps en lui-méme. »

Que si l’on vouloit en user autrement, ce ne seroit pas rendre l’Écriture vénérable, mais ce seroit au contraire l’exposer au mépris des infidèles; « jiarce, 0 comme dit saint Augustin, t/e Gen. ad Lit. 1. I,c. xix, « que, quand ils auroient connu que nous croyons « dans l’Écriture des choses qu’ils savent c<;rtaine- « ment être fausses, ils se riroient de notre crédulité

444 mX-HUlTIÈME LETTRE.

« dans les autres choses qui sont plus cachées, coiiinie n la résurrection des morts, et la vie éternelle. » Et ainsi, ajoute saint Thomas, « ce seroit leur rendre « notre religion méprisable , et même leur en fermer « l’entrée. »

Et ce seroit aussi , mon père , le moyen d’en fermer l’entrée aux hérétiques , et de leur rendre l’autorité du pape méprisable , que de refuser de tenir j)our catholiques ceu.x qui ne croiroient pas que des ])aroles sont dans un livre où elles ne se trouvent point , parceqii’un pape l’auroit déclaré par surprise. Car ce n’est que l’examen d'un livre qui peut faire savoir <]ue des paroles y sont. T.es choses de fait ne se prouvent que par les sens. Si ce que vous soutenez est véritable , montrez-le ; sinon ne sollicitez personne pour le faire croire , ce seroit inutilement. 'J'outes les puissances du monde ne peuvent |)ar autorité persuader un point de fait , non plus que le changer ; car il n’y a rien qui puisse faire que ce qui est ne soit pas.

C’est en vain , par exemple , que des religieux de Ratishonne obtinrent du pape .saint Léon IX un décret solennel , par lequel il déclara que le corps de saint Denis, premier évêque de Paris, qu’on tient conununéraent être l’aréojjagite , avoit été enlevé de France, et porté dans l’église de leur monastère. Gela n’cmpéchc pas que le corps de ce saint n’ait toujours été et ne soit encore dans la célèbre abbaye qui porte son nom , dans laquelle vous auriez peine à faire recevoir cette bulle , (juoique ce pape y té-

PAPES SUJEl-S A ftTRE SURPRIS. 445 inoigne avoir examiné la chose « avec toute la dili- « gcuce possible , diligentissime, et avec le conseil de « plusieurs cvcqucs et prélats ; de sorte qu’il oblige « étroitement tous les François, districte prœcipicn- « tes , de rcconnoître et de confesser qu’ils n’ont plus « ces saintes reliques, u Et néanmoins les François , qui savent la fausseté de ce fait par leurs propres yeux , et qui, ayant ouvert la châsse, y trouvèrent toutes CCS reliques entières, comme le témoignent les historiens de ce temps-là , crurent alors , comme on l'a toujours cru depuis , le contraire de ce que ce suint pape leur uvoit enjoint de croire, sachant bien que même les saints et les prophètes sont sujets à être surpris.

Ce fut aussi en vain que vous obtîntes contre Galilée un décret de Rome, qui condamnoit sou opinion touchant le mouvement de la terre. Ce ne sera pas cela qui prouvera quelle demeure en repos ; et si l'on avuit des observations constantes qui jirouvassent que c’est elle qui tourne, tous les hommes ensemble ne l’cmpêcheroient pas de tourner, et ne s’empêchcroient pas de tourner aussi avec elle. îic vous imaginez pas de même que les lettres du pape Zacharie pour l'excommunication de saint Virgile, sur ce qu’il tenoit qu'il y avoit des antipodes , aient anéanti ce nouveau monde ; et qu’cncore qu’il eût déclaré que cette opinion étoit une erreur bien dangereuse, le roi d’Espagne ne se soit pas bien trouvé d’en avoir plutôt cru Cliristophe Colomb qui en venoit, que le jugement de ce pape qui n’y avoit pas

446 DIX-HUITIÈME LETTRE, cré ; ot que rÉgli.se n’en ait pas reçu un gnuid avantage , puisque cela a procuré la conuoissance de l'Evangile à tant de peuples qui fussent péris dans leur infidélité.

Vous voyez donc, mon père, quelle est la nature (les choses de fait, et par quels principes on en doit juger : d’où il est aisé de conclure, sur notre sujet , que, si les cinq propositions ne sont point de Jausénius , il est impossible qu’elles eu aient été extraites, et que le seul moyen d’en bien juger et d’en persuader le monde, est d’examiner ce livre en une conférence réglée , comme ou vous le demande depuis si long-temps. Jusque-là vous n’avez aucun droit d’appeler vos adversaires opiniâtres : car ils seront sans blâme sur ce point de fait, comme ils sont sans erreurs sur les points de foi ; catholiques sur le droit, l aisonnables sur le fait , et innocents en l’un et en l’autre.

(Jui ne s’étonnera donc, mon père, en voyant d’un coté une justification si pleine, de voir de l’autre des accusations si violentes? Qui penseroit qu’il n’est (piestion entre vous que d’un fait de nulle im- |Mirtance, qu’on veut faire croire sans le montrer? Et qui oseroit s’imaginer cpi’on fit par toute l’Église tant de bruit pour rien, pro nihilo, mon père, comme le dit saint liernard? Mais c'est cela rntmie qui est le principal artifice de votre conduite, de faire croire qu’il y va de tout en une alfaire qui n’est de rien ; et de donner à entendre aux personnes puissantes qui vous écoutent (pi’il .s’agit dans vos dispuU>s des er-

PAPES SUJETS A ÊTRE SURPRIS. 447 reurs les plus pernicieuses de Calvin , et des {)rincipcs les plus importants de la foi; afin que dans cette persuasion ils emploient tout leur zèle et toute leur autorité contre ceux que vous combattez, comme si le salut de la religion ciitholiquc en dépendoit : au lieu que, s’ils venoient à connoltre qu’il n’est question que de ce petit point de fait , ils n’en scroient nullement touches , et ils auroicnt au contraire bien du regret d’avoir fait tant d efforts pour suivre vos passions j)articulières en une affaire qui n’est d’aucune conséquence pour l’Église.

Car enfin , pour prendre les choses au pis , quand meme il seroit véritable que Jausénius aiiroit tenu ces propositions, quel malheur arriveroit-il de ce que quelques personnes en douteroient , pourvu qu’ils les détestent , comme ils le font publiquement? K’est-cc pas as.sez qu’elles soient condamnées par tout le monde sans exception, au sens même ou vous avez expliqué <pie vous voulez qu’on les condamne? En seroieut-ellcs plus censurées, quand on diroit que Jansénius les a tenues ? A quoi .serviroit donc d’exiger cetti' reconnoissance , sinon à décrier un docteur et un évêque qui est mort dans la communion de lEiglise? Je ne vois pas que ce soit là un si grand bien , qu’il faille l’acheter par tant de troubles. Quel intérêt y a l’état, le pape, les évêques, les docteurs et toute l’Église? Cela ne les touche en aucune sorte, mon père; et il n’y a que votre seule société (jui recevroit véritablement quelque plaisir de cette dillamatiou d’un auteur qui vous a fiiit quel-

448 DIX-HUITIÈME LETTRE, que tort. Cependant tout se remue , pareeque vou.s faites entendre <jue tout est menacé. C’est la cause secréte qui donne le branle à tous ces {jrands mouvements , qui cesseroient aussitôt qu’on auroit su le véritable état de vos disputes. Et c’est pourquoi , comme le repos de l’Eglise dépend de cet éclaircissement , il étoit d’une extrême importance de le donner, afin que, tous vos déguisements étant découverts , il paroisse à tout le monde que vos accusations sout .sans fondement, vos adversaires sans erreurs , et l’Eglise .sans hérésie.

Voilà , mon père , le bien que j’ai eu pour objet de procurer, qui me semble si considérable pour toute la religion , que j’ai de la peine à comprendre comment ceux à qui vous donnez tant de sujet de parler peuvent demeurer dans le silence. Quand les injures (jue vous leur faites ne les toucheroient pas , celles que l’Église souffre devroient, ce me semble, les porter à s’en plaindre ; outre que je doute (pie les ecclésiastiques puissent abandonner leur réputation à la calomnie, sur-tout en matière de foi. Cependant ils vous laissent dire tout ce qu’il vous plaît ; de sorte que , sans l’occasion que vous m’en avez donnée par hasard , peut-être que rien ne seroit opposé aux impressions scandaleuses que vous semez de tous côtés. Ainsi leur patience m’étonne, et d’autant plus, qu’elle ne peut m’être suspecte ni de timidité , ni d’impuissance, sachant bien qu’ils ne manquent ni de raisons pour leur justification , ni de zélé pour la vérité. Je les vois néanmoins si religieux à se taire, que je

PAPES SUJETS A ÊTRE SURPRIS. 44g crains qu’il n’y ait en cela de l’excès. Pour moi, mon père, je ne crois pas pouvoir le faire. Laissez l’Église en paix, et je vous y laisserai de bon cfeur. Mais pendant que vous ne travaillerez qu’à y entretenir le trouble , ne doutez pas qu’il ne se trouve des enfants de la paix qui se croiront obligés d’employer tous leurs efforts pour y conserver la tranquillité.

FKAGMEINT

if

d’une DIX-NEUVièME I.ETTBE PROVINCIALE ADRESSÉE AVI PÈRE ANICAT.

Mon BÉvÉnEND père,

Si je vous ai donné quelque déplaisir par mes aiiires lettres, en manifestant l'innocence de ceux qu’il vous importoit de noircir, je vous donnerai de la joie par celle-ci, en vous y faisant paroitre la douleur dont vous les avez remplis. Consolez- vous, mon père; ceux que vous haïssez sont affligés; et si MM. les évêques exécutent dans leurs diocèses les coiLseils que vous leur donnez, de contraindre à jurer et à signer qu’on croit une chose de fait qu’il n'est pas véritable qu'on croie, et qu'on n’est pas oblige de croire, vous réduirez vos adversaires dans la dernière tristesse, de voir l’Église en cet état. Je les ai vus , mon père (et je vous avoue que j’en ai eu une satisfaction extrême), je les ai vus, non pas dans une générosité philosophique , ou dans cette fermeté irrespectueuse qui fait suivre impérieusement ce qu’on croit être de son devoir; non aussi dans cette lâcheté molle et timide qui empêche, ou de voir la vérité, ou de la suivre, mais dans une piété douce et solide, pleins de défiance d’eux-mêmes, de respect pour les puis.saiices de l'Kgli.se, d’amour pour

FRAOM. D’UNE DIX-NEUV' [.KITRE. 45 1 l:i jjaix, de tendresse et de zèle pour la vérité, de désir de la connoître et de la défendre, de crainte pour leur infirmité, do regret d’être mis dans ces épreuves, et d’espérance néanmoins que Dieu daignera les y soutenir par sa lumière et par sa force, et que la grâce de Jésus-Christ qu’ils soutiennent, et pour laquelle ils souffrent, sera elle-méinc leur lumière et leur force. J’ai vu enfin en eux le caractère de la piété chrétienne qui fait paroitre une force

Je les ai trouvés environnés de personnes de leur connoissance, qui étoient venues sur ce sujet pour les porter à ce qu’ils croient le meilleur dans l’état présent des choses. J’ai ouï les conseils qu’un leur a donnés ; j’ai remarqué la manière dont ils les ont reçus et les réponses qu’ds y ont fiiites : en vérité, mon père, si vous y aviez été présent, je crois que vous avoueriez vous-même qu’il n’y a rien en tout leur procédé qui ne soit infiniment éloigné de l’air de révolte et d’hérésie, comme tout le inonde pourra connoitre par les tempéraments qu’ils ont apportés , et que vous allez voir ici, pour conserver tout en.semble ces deux choses qui leur sont infiniment chères, la paix et la vérité.

Car après qu’on leur a représenté , en général , les peines qu’ils vont s’attirer par leur refus, si on leur presente cette nouvelle constitution à signer, et le scandale qui pourra en naître dans l’Église , ils ont lait remarquer

Qui a couru sous le titre de Ijettrc d‘un avocat au parlement à un de scs amis, toucliant l'inquisition qu'on veut établir en France à l'occasion de la nouvelle bulle du pape Alexandre VII.

Ou jaiii 1657-

Monsif.uh,

Vous croyez que toutes vos afFaires vont bien , parceqtie votre procès ne va pas mal ; niais vous allez bien apprendre tjue vous no savez {juèro ce qtii se passe. Vous êtes bien heureux de voir les afFaires de loin. Nous nous sommes trouves à la veille d’une inquisition qu’on vouloit établir en France, et dont nous ne sommes pas tout-à-fait dehors. Les agents de la cour de Rome, et quelques évêques qui domi-

' Celle lettre n’est point tie M. Pascal^ elle vient de M. Mais> tre, frère de M. Le Maistre de S.iey, tous deux neveux de M. Aroauld parleur mère, lille du célèbre Antoine Arnauld l'avocat, si connu «lans les différents des jésuites avec l'universite' de M. Le Maistre, de qui nous avons les plaidoyers, fut un des hommes des plus t'Ioquents, des plus habiles et des plus vertueux de son temps- Il (jiiilta la profession d'avocat pour sc retirer au dehors de Porl-R<»yal de Paris ^ comme dans le sein de sa propre famille ; et ensuite, pour mener une vie plus solitaire, il alla s’enterrer à Pori-IIoyal des champs, qui étt>it alors abandonné. 11 s'y livra tout entier a l'étude de la relii^ion et aux travaux de la péuitenre. 11 mourut le .4 novembre iG.^8.

DE L'INQ. QU’ON VEUT ÉTAB. EN FH. 453 noient dans rassemblée, ont travaillé de concert à cet établissement, dont ils ont pris pour fondement la bulle du pape Alexandre VII sur les cinq propositions. Ils l’ont fait recevoir au clergé, et avec de.s suites propres à leur dessein ; car il a été arrêté dans l’assemblée, quelle .seroit souscrite ‘ par tous les ecclésiastiques du royaume sans exception , et qu’il seroit procédé contre ceux qui refuseroient de la signer, par toutes les peines ordonnées contre les hérétiques, c’est-à-dire par la perte de leurs bénéfices , et par bien d’autres violences , comme tout le inonde le sait.

Vous voyez bien ce que cela veut dire, et que l’inquFsition est établie, si le parlement ne s’y oppose. Cependant on parle d’y envoyer cette bulle; de sorte que, si elle y est reçue, voilà la France assujettie et bridée comme les autres peuples.

Je pense souvent à tout ceci, et je n’y trouve rien de bon. Le monde ne sait pas où cela va, ni (juelles en sont les conséquences. Ce n’est point ici une affaire de religion , mais de politique , et je suis trompé si le jansénisme , qui semble en être le sujet, en est autre chose en effet que l'occasion et le prétexte ; car, pendant qu'on nous amuse de l’espérance de le voir abolir, on nous asservit insensiblement à l'inquisition, qui nous oppnmera avant que nous nous en soyons aperçus.

Je veux que ce soit un louable dessein de faire

' Ce formulaire a été forme et sou&crit dans toute la France, qiielt|uefoÎK avec pluu, quelquefois avec moins de rq^ueur, selon le caractère des évt^qiies.

S4 VINGTIÈME LETHIE. UE L INQUISIT.

croire que ces cinq propositions soient de Janscnius ; mais le moyen ne m'en plait nullement. Je trouve que cette manière de priver les gens de leui-s bénéfices est une nouveauté de mauvais exemple, et qui tuuclie tel qui n’y pense pas : car croyez-vous, monsieur, que nous n'y ayons point d'intérêt, parceqiie nous ne sommes pas ecclésiastiques? Ne nous abusons pas , cela nous regarde tous tant que nous sommes , sinon pour nous-mêmes , au moins pour nos parents , pour nos amis , pour nos enfants. Monsieur votre fils, qui étudie maintenant en Sorbonne, ne peut-il pas avoir les bénéfices de son oncle? et mon fils le prieur n’y est-il f>as intéressé pour lui-méine? Vous me direz qu'ils n’ont qu’à signer pour se mettre en assurance. J’en demeure d'accord. Mais qu’avons-nous affiiire que leur assurance dépende de là? Quoi! si mon fils se va mettre dans la tête que ces propositions ne sont point de Jansciiius, comme j’ai peur qu’il le fasse, car il voit souvent son cousin le docteur, qui dit qu’il ne les y a jamais pu trouver, et qu’ainsi, ne croyant pas quelles y soient, il ne peut signer qu’il croit qu’elles y sont, parcequ’il dit que ce serait mentir, et qu’il aime mieux tout perdre que d’offenser Dieu ; si donc mon fils se met tout cela dans la fantaisie, adieu mes bénéfices que j’ai tant eu de peine à lui procurer.

Vous voyez donc bien que tel qui n’y a point d'intérêt aujourd'hui peut y en avoir demain , et que tout cela ne vaut guère. Que ne cherchent-ils d’autres voies pour montrer que ces propositions sont dans

QU’ON VEUT ÉTABLIR EN FRANCE. 4S5 re livi-e, sans inquiéter tout un royaume? Voilà bien (le quoi faire tant de vacarme ! Quand ils ne faisoient que disputer par livres , je les laissois dire sans in'en mêler. Mais c'est une plaisante manière de vider leurs différents , que de venir troubler tant de familles qui n'ont point de part à leurs disputes , et de nous planter en France une nouvelle in(|uisitioii qui nous méneroit beau train. Car Dieu sait combien elle crottra en peu de temps , si peu qu'elle puisse prendre racine : nous verrons , en moins de rien , qu'il n’y aura personne qui puisse être en sûreté chez soi , puisqu'il ne faudra qu'avoir de puissants ennemis , qui vous défèrent et vous accusent d’être jansénistes, sur ce que vous aurez de leurs livres dans votre cabinet , ou sur un discours un peu libre touchant ces nouvelles bulles , comme vous savez que nous autres avocats en faisons assez souvent ; sur (pioi on mettra votre bien en compromis. Et quand on ne vous feroit par là qu’un procès , n’est-ce pas tou jours un assez grand mal ? Or il n’y a rien de si facile que d'en faire , et à ceux qui en sont les moins •suspects. Nous en avons déjà des exemples. Ce n’est pas d’aujourd'hui qu'ils 'méditent ce dessein; ils se sont appris à tourmenter les gens sur la bulle et sur les brefs d'innocent X, sur le sujet desquels vous savez combien les chanoines de Beauvais ont été in- (|iiiétés, quand on les voulut forcer à y .souscrire, à peine de perdre leurs prébendes , dont ils seroient peut - être dépossédés aujourd’hui , sans l’appel

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